Une chronique de Gérard JEAN

      Rue de la Gare

Fi ! le Chemin de Fer et la station. Nous aurons l'occasion d'en parler plus tard, lorsque nous aborderons l'histoire de l'Avenue de la Gare ouverte après la création de la ligne ferroviaire conduisant de Carcassonne à Quillan.

La Rue de la Gare, donc, et non l'Avenue, située sur la rive droite de l'Aude est parallèle à la rue de l'Hospice. Prise en sandwich entre la rue Blanquerie et l'avenue André Chénier, l'une de ses extrémités croise la rue Notre-Dame du Rosaire tandis qu'elle se termine aujourd'hui, du côté opposé, à la hauteur de l'Hôpital local.

C'était autrefois la "Rue de Saint-Antoine" qui aboutissait au vieux chemin de Pieusse, contre l'enceinte fortifiée de la ville ; et si désormais les riverains n'ont à se plaindre que du passage des automobiles, il fut un temps où ce secteur, conquit très tôt par plusieurs ordres religieux, connut, des matines à l'angélus du soir, une indicible effervescence. A commencer par ces interminables et ferventes processions qui passaient là souvent, devant ces fenêtres pavoisées d'oriflammes aux couleurs de la Vierge Marie, pour rejoindre, au son de toutes les cloches, nombreuses, la basilique de Notre-Dame de Marceille. A différentes époques, plus ou moins tardives, on emprunte cette artère, dite maintenant de la gare, pour rejoindre tantôt l'Hôpital Notre-Dame, l'église de Saint-Jean de Luguel, ou le cimetière des pauvres de l'Hôpital Général , hors des murs de la ville ; tantôt aussi, l'oratoire et l'église de Saint-Antoine, l'église des Dames religieuses de Sainte-Catherine ou bien encore l'église des Révérends Pères Jacobins. Mais quitte à s'attarder, ne souhaitez vous pas connaître l'histoire de la congrégation des Hospitaliers de Saint-Antoine qui a fondé jusqu'à trois cents soixante neuf hôpitaux, répartis dans toute l'Europe ; dont la présence à Limoux est attestée depuis au moins le xve siècle ; et dont l'importance a été si considérable que notre ville ajoutera à ses quartiers originels que furent : L'Eglise, La Trinité, La Foire, La Toulzane, la Blanquerie, un sixième mandement, celui de Saint-Antoine ? 

La fondation de la communauté des Antonins, autrement dite des Hospitaliers de Saint-Antoine, a lieu vers l'an 1095, dans une localité du Dauphiné, La Motte-aux-Bois, connue également sous le nom de Saint-Antoine-de-Viennois, dont l'église abrite, selon la tradition, les reliques du saint rapportées de Constantinople par un chevalier. Les moines bénédictins de l'abbaye de Montmajour en Provence y fondent un prieuré pour assurer le service religieux. Les pèlerins se rendent en très grand nombre dans cette église pour demander la guérison de ce qu'on appelle à l'époque le "Mal des Ardents" ou le "Feu de Saint-Antoine". Il s'agit d'une maladie, l'ergotisme, due à l'ergot de seigle. Elle provoque la gangrène, des convulsions et des hallucinations. A cet endroit, un jeune noble, Guérin de Valloire, fait vœu de se consacrer aux malades s'il est guéri. Son père et lui fondent une petite communauté de laïcs qui se regroupe autour d'un hôpital. En 1218, le pape Honorius iii autorise les membres du nouvel ordre à prononcer les trois vœux de religion ; son successeur leur accorde en 1298 le statut de chanoines réguliers. La constitution des hospitaliers de Saint-Antoine emprunte ses traits principaux aux règles des ordres militaires.

Dans un premier temps, l'histoire de la communauté se traduit par d'excellentes relations entre les bénédictins, conservateurs des reliques de saint Antoine, qui assurent le service religieux du pèlerinage et les frères hospitaliers qui s'occupent principalement des malades. Mais au xiiie siècle, la situation évolue vers un affrontement ouvert. Les frères hospitaliers gagnent en puissance sur les bénédictins parce que leur nombre augmente et qu'ils se répandent dans toute l'Europe. Après environ un siècle de luttes marquées à plusieurs reprises par des coups de force et des attaques armées entre les deux communautés, le pape Boniface viii prend le parti des Antonins.

Ces religieux, placés sous le patronage d'Antoine le Grand, ce saint éminemment populaire, si souvent représenté en présence d'un petit cochon, sont des chanoines qui bénéficient de l'exemption, c'est-à-dire qu'ils échappent à la juridiction de l'évêque et qu'ils sont directement rattachés à l'autorité du pape. Ils s'adonnent à une activité qui correspond à un réel besoin de la société, celui du soin des malades. Leurs "interventions chirurgicales", notamment les amputations de membres rongés par la gangrène, ou leurs connaissances ce certains remèdes contre ce mal, sont très célèbres à leur époque. En 1253, Innocent iv les choisit même pour constituer un hôpital ambulant qui suit le pape et son entourage dans ses déplacements. L'ordre est extrêmement hiérarchisé et centralisé. Seul le grand maître de Saint-Antoine porte le nom d'abbé. Il est aussi le seul chef de l'ordre. Comme pour les templiers ou les teutoniques, l'organisation est divisé en circonscriptions, les baillies. A l'intérieur de ces circonscriptions, se trouvent des commanderies qui sont générales ou simples. Les Hospitaliers de Saint-Antoine sont essentiellement présents en France dans le Midi, dans les grandes agglomérations, ou à Limoux considérée comme l'une des principales saintes villes du royaume.

Ils s'affirment  à la fois comme une congrégation dont les membres sont compétents en médecine, mais aussi comme une solide institution religieuse. A partir du xive siècle, leur situation devient plus difficile, dans la mesure où l'ergotisme, dit "Mal de Saint-Antoine", engendré par l'ergot de seigle, se raréfie. Ils se consacrent donc de plus en plus à la pastorale et à la célébration de l'office divin en se déchargeant des tâches matérielles, notamment en affermant leurs domaines et en confiant fréquemment le soin des malades aux frères et aux sœurs qui sont en fonction dans leurs hôpitaux.

Après la disparition du "Mal des Ardents", les Antonins s'emploient, comme à Limoux, aux soins de tous les pauvres et malades, mais plus particulièrement à ceux qui sont atteints d'affections de la peau. L'ordre décline sévèrement au xviie siècle puis le 17 décembre 1776, il est rattaché aux Chevaliers de Malte, auxquels tous les biens sont donnés. Il disparaît complètement en 1803.

Si les Hospitaliers de Saint-Antoine, ont marqué si fortement leur longue présence à Limoux au point de concéder une partie de leur appellation pour la dénomination d'un quartier, d'une rue de la ville rebaptisée "de la Gare" depuis la fin du siècle dernier, on connaît encore mal leurs actions humanitaires ou évangéliques dans notre ville car seuls quelques rares documents conservés par le royal monastère de Prouille permettent de se forger une opinion au sujet de l'importance de leur fief d'influence, de leurs avoirs, de leur hiérarchie autant que sur l'ascendant final de l'ordre de Saint-Dominique qui établit le 24 septembre 1706, sur l'emplacement, un monastère de religieuses.

Parmi les quelques parchemins édifiants, il nous reste "une copie en forme des reconnaissances consenties en faveur du monastère de Prouille pour les années 1547, 1595 et pour le 4 décembre 1646 par le Commandeur de Saint-Antoine de Toulouse pour un oratoire et une maison situés dans la ville de Limoux, rue de Saint-Antoine, joignant l'église du dit saint Antoine" et quelques autres pièces : "L'an 1660 et le 24 mars, le Commandeur du Couvent de Saint-Antoine à Toulouse vend au sieur Antoine Escapat, prêtre du lieu de Cépie, une chapelle, maison, jardin et patu joignant, appartenant à la dite commanderie, avec la cloche qui était à la dite chapelle, le tout situé dans l'enclos de la ville de Limoux et près la porte dite de Saint-Antoine, avec tout ce qui se trouvait dans les dites chapelles et maison, confrontant d'autan, la maison de l'Hôpital Notre-Dame du dit Limoux, du cers, du midi et d'aquilon, les rues publiques"

"L'an 1699 et le 25 janvier, le Commandeur de Saint-Antoine du couvent de Toulouse reconnaît du monastère de Prouille, un oratoire et une maison dans la rue de Saint-Antoine de la ville de Limoux, confrontant, d'autan, du cers et d'aquilon les rues, du midi, l'église Saint-Antoine" - "Nous, prieure et discrètes du monastère de Saint-Antoine de l'ordre de Saint-Dominique à Limoux, déclarons aux Dames de Prouille que nous leur faisons annuellement une censive ou redevance de cinq livres pour la maison de notre fondateur, le sieur Rouset, contiguë à l'église de Saint-Antoine". 

© Gérard JEAN

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