Une chronique de Gérard JEAN

    Quartier de Flassian

Vouloir se pencher sur l’histoire et le passé ancien de ce nouveau quartier, c’est aussi mieux aborder les origines de la ville de Limoux. Pourtant, peu d’historiens locaux ont voulu s’y intéresser et lorsqu’ils ont essayé quelques études ou quelques recherches étymologiques, ce fut toujours sans trop de conviction et jamais, sans rechercher ailleurs ce qui pouvait être dit.

L’une des similitudes les plus frappantes se trouve dans le département du Var, entre le massif de la Sainte-Baume et le massif des Maures. Les origines et l’histoire de la pittoresque commune de Flassans sont tellement ressemblantes à celles de Limoux qu’elles en sont curieusement troublantes. Les deux quartiers de Flassans sont situés de part et d’autre d’une rivière, séparés donc par l’Issole qu’enjambe un très vieux pont. La communauté qui se trouvait au Moyen Age sur une colline où subsistent encore quelques ruines du château féodal, est descendue pour s’installer sur la plaine. Comme Limoux, Flassan-sur-l’Issole a possédé une église romane dédiée à Notre-Dame de Salles et comme à Limoux, on note la présence des Templiers, puis celle des chevaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem.

Dans un autre département, dans le Vaucluse par exemple, le village de Flassan dont la création remonte à des époques très reculées, est construit comme notre quartier, ici, sur une vaste plaine, inondable, plantée de vigne, où l’on retrouve curieusement une ferme de Saint-Pierre-de-Flassan.  

 

D’après les documents    

 

La villa Flaceianum apparaît en l’an 881, lorsque Carloman concède à l’archevêque de Narbonne la ville de Limoux. Puis, de façon continue et sous diverses terminologies latines médiévales ou leurs variantes, on trouve dans les textes : villa Flactianum, en 922 ;  villa Flacanum, en 1101 ; Flacianum, en 1119 ; villa Flacianum cum ecclesia, en 1162 ;  Flassianum, en 1252 ; Sanctus Petrus de Flaciano, propre villam Limosi, en 1283 ; Flassanum, en 1481 ; enfin Flassa, sur le plan du terroir taillable de Limoux de 1751.  

 

L’éthymologie  

 

Plusieurs hypothèses ont été avancées afin d’expliquer la toponymie du lieu où a été construit le nouveau quartier de Limoux.

Vers le milieu du XIXe siècle, le docteur Louis-Alban Buzairies mentionne que lorsque les Romains eurent fait la conquête de l’Espagne et de la province Narbonnaise, ils ajoutèrent aux noms indigènes des villes, des surnoms puisés dans leur langue. Pline nous assure que la plupart de ces villes portaient à la fois le nom primitif et un surnom romain.

Or, Flaccus est bien un surnom romain, donné au poète Horace, mais aussi adopté par les familles Valerius et Cornelius.

Flaccus signifie en latin : flasque, et par extension, mou, marécageux. Ce terme particulièrement significatif pour notre vaste plaine inondable de Flassian est retenu par les Vauclusiens de Flassan qui recherchent également dans Flassanum, une possible étymologie latine provenant de « flare », souffler, évoquant un terroir éventé, exposé aux vents.

Les Varois, quant-à-eux, estiment que le nom de leur village provient de l’étymologie romaine flatus sanus ; laissant entendre que leur Flassans bénéficie d’un air exceptionnellement sain et d’une atmosphère bienfaitrice.

Certains téméraires ont voulu parfois rapprocher le mot latin Flasca de Flassa, au simple motif qu’il désigne un vase ou un récipient réservé au vin en faisant ainsi allusion à la culture de la vigne arrivée très tôt dans nos contrées.   

 Personnellement, j’incline pour les racines flaccianus, flaccidus, voire flaccesco  qui peuvent laisser penser à un affaissement de terrain, un abaissement de la pente vers l’Aude, par rapport aux lieux dits plus élevés avoisinants de Combe Loubine, de Terralbe ou de La Canal (orthographe de 1751). Une plaine en quelque sorte.

Enfin, l’archéologue Guy Rancoule voit dans Flassian un nom de lieu d’origine latine, forgé à l’aide du suffixe -anum- qui se greffait sur un nom propre et signifiait domaine de… Flaccus. Mais il reconnaît n’avoir découvert aucune pierre gravée venue le lui dire, pendant les fouilles de la « villa » découverte près du collège Joseph Delteil.  Il est vrai toutefois que Clodius Flaccus, l’un des plus illustres citoyens de la colonie de Toulouse était tribun ou colonel de la troisième légion Flavia et aussi que Valerius Flaccus, gouvernait la Narbonnaise en l’an de Rome 668.  

 

Situation de l’ancienne ville  

 

Flacian sur la colline La Canal  

 

C’est l’historien Fonds-Lamothe qui le premier, en 1838, tente un essai de localisation. Il voit la « ville de Flacian » sur la colline La Canal, surplombant Les Pontils et le grand méandre du fleuve, sous la protection d’une forteresse, détruite par Simon de Montfort en 1209, durant la Croisade contre les Albigeois. « Tout porte donc à penser que la ville de Flacian, qui porte un nom d’origine Romaine, et qui paraît avoir été considérable, occupait le haut de la colline ; qu’elle fut ruinée durant les guerres des Sarrasins ; que, vers le VIIIesiècle, ses habitants bâtirent Limoux, et qu’il ne resta sur la colline qu’une forteresse, elle même enfin rasée en 1209 ». 

Fonds-Lamothe, dit : « Au septentrion et à 400 mètres environ de la ville, s’élève une colline très escarpée, au levant, au midi et au nord, au pied de laquelle coule la rivière d’Aude : son plateau contient dans ses ondulations 134.820 mètres carrés. C’est là qu’en fouillant on trouve partout des traces de constructions. Le sol, quoique cultivé, est parsemé de pierres taillées, de débris de tuiles et de gros cailloux, étrangers au roc qui forme la montagne. Vers la face méridionale, on remarque quatre silos creusés dans le roc, d’environ deux mètres de profondeur sur un mètre d’ouverture ; il en existe vers le nord, deux en partie comblés et un troisième parfaitement conservé, mais ouvert par le côté. Souvent même, après de fortes pluies, des affaissements de terrain, en font découvrir d’autres que la culture fait bientôt disparaître. On lit dans les qualités d’un arrêt rendu par le parlement de Toulouse en 1546, qu’à l’endroit de la ville de Limoux, il y avait une autre belle ville communément appelée Ribes-Hautes de Montfort, qui, étant limitrophe d’Espagne et du Roussillon avait été détruite et rasée par les ennemis, à cause de quoi les habitants de ladite ville de Ribes-Hautes, avaient été contraints de faire édifier ladite ville de Limoux, qui est à présent dans la vallée sur la rivière d’Aude et au-dessous de ladite ville de Ribes-Hautes.

M. Fonds-Lamothe combine divers passages des Preuves de l’Histoire générale de Languedoc et croit que le nom de Villa de Flaciano, donné par les chartes à un lieu près de Limoux, est le nom primitif de cette ville ; que ce lieu est la colline même où l’on trouve encore les vestiges d’habitations dont il a parlé, et au bas de laquelle s’étend une plaine qui porte le nom de Flaçan. Il montre ensuite qu’au XIIIe siècle les habitants de Flacian et de Limoux ne formaient plus qu’une seule université, ou communauté, et il rapporte une charte de Saint-Louis dans laquelle la ville lui paraît désignée sous le double nom de Limoux et Flacian. 

   

D’abord Redde, puis Flacian, enfin Ribes-Hautes de Montfort sur la colline La Canal  

 

Dix ans plus tard, Augustin Chevalier et Aristide Guilbert, dans leur Histoire des villes de France établissent sur le haut de la colline escarpée, baignée par les eaux de l’Aude, qu’on rencontre à quatre cents mètres environ de la plaine où s’élève aujourd’hui Limoux, une ville très ancienne qu’ils dénomment Redde ; sur les fondements de laquelle ils placent la ville  de Flaçan ou de Flacian, désignée plus tard dans des actes authentiques, sous le nom de Ribes-Hautes de Montfort. S’appuyant sur une lecture attentive des titres rapportés par dom Vaissette, longuement étudiés, confrontés et commentés, ils sont persuadés que la ville de Flaçan, bâtie sur le Puy (colline La Canal), a été l’origine de celle de Limoux, bâtie dans la plaine et que Simon de Montfort, auquel les habitants prêtèrent serment de fidélité, en 1209, après la prise de Carcassonne, rasa la forteresse de Flaça et non point la ville même de Limoux, comme on l’a dit longtemps en faisant une confusion et en commettant un anachronisme.   

 

Sur la rive droite de l’Aude, au pla de Marceille   

 

Au milieu du XIXe siècle, le docteur Louis-Alban Buzairies situe lui, le bourg de Flacian sur la rive droite de l’Aude : « D’après l’acte de 1011, les terres situées dans Flacian, qui furent données aux abbés de Saint-Hilaire, touchaient du côté de l’est les vignobles de Sainte-Marie (ou de Marceille) ; or, pour qu’il en fût ainsi, il fallait que la ville de Flacian fût édifiée sur la rive droite de l’Aude. D’ailleurs, dans cette même ville il existe une rue qui semble rappeler le nom de Flacian (Flaçaderie) ; et la plaine qui le porte encore (Flaça), s’étend entre la Petite-Ville et les bords de l’Aude, en suivant le cours de cette rivière. Flacian forma pendant longtemps une ville distincte, et  il ne fut réuni à la ville de Limoux qu’en 1257 ».  

 

Sur la rive gauche de l’Aude, sur la plaine de Flassa  

 

Plus près de nous, le chanoine Auguste Sabarthès, localise le village de Flacian sur la rive gauche de l’Aude ; s’appuyant sur l’emplacement de son ancienne église, dédiée à saint Pierre, située entre l’ancien chemin de Carcassonne et la rivière d’Aude, un peu au nord du ruisseau « Le Nantil » ; et en effet, le compoix terrier de la ville de Limoux dessiné en 1753 porte bien, au terroir de Flassa, sur la parcelle n° 45, un bâtiment en forme d’église.  

 

Sur les rives droites et gauche de l’Aude, autour de son moulin et de son église  

 

Cependant, rien n’interdit d’avancer, dans l’état des recherches archéologiques actuelles, une hypothèse hybride. Le bourg de Flacian pouvait très bien s’être développé, autour de son important moulin et de son église, sur les deux berges, de part et d’autre de l’Aude. Un pied posé en quelque sorte sur la plaine de Flassa, un autre sur le pla de Marceille qui pouvait d’ailleurs avoir une appellation antérieure différente. Le passage de la rivière ne constituait certainement pas un obstacle majeur à l’extension sur les deux rives, car la présence d’un moulin sur le lit même de la rivière, l’existence d’une digue ou d’une retenue d’eau pouvait faciliter grandement une traversée à gué. D’autant plus que l’on connaît avec certitude, l’extension foncière, voire la domination territoriale du moulin de Saint-Pierre de Flassa sur la rive droite de l’Aude.    

 

La ville de Flacian ; quelques fragments de son histoire  

 

La première mention faisant état du village de Flacian, remonte, nous l’avons vu, à l’an 881. Déjà, Carloman rédige une charte par laquelle il concède l’église du bourg, dédiée à saint Pierre, à l’archevêque de Narbonne. Un autre texte de l’an 899 confirme la concession et, en l’an 982, le pape Benoît donne à l’abbaye de Saint-Hilaire-sur-Lauquet, toutes les églises de Limoux mais il confirme la charte de 881.

La trace de la communauté de Flacian apparaît encore en l’an 1011, lorsque les comtes du Razès cèdent aux moines de l’abbaye de Saint-Hilaire quelques terres situées dans le territoire de Flacian, qui jouxtait à l’est celui de Sainte-Marie, autrement dit celui de Notre-Dame de Marceille. C’est précisemment sur cet écrit que Buzairies s’appuie lorsqu’il affirme que le village de Flassian se trouvait sur la rive droite de l’Aude.

Au commencement du XIIe siècle, le village de Flassian devient la possession de l’abbaye d’Alet. L’abbé en est même le seigneur. Une bulle du pape Calixe, de l’an 1119, confirme les droits  que cette abbaye détient sur Flacian.

En 1157, le roi de France, Louis le Jeune, confirme la possession de l’église Saint-Pierre à l’archevêché de Narbonne. Un acte du 16 octobre 1176, nous apprend que l’abbé d’Alet, seigneur de Flacian, concède sans doute à l’archevêché de Narbonne la moitié du territoire délimité par le chemin qui traverse le village de Flacian jusqu’aux Pontils, par celui qui part du lieu-dit Les Pontils jusqu’aux Rives-Hautes (La Canal) et celui qui part du lieu dit Rives-Hautes jusqu’au village de Flacian.  

 

Quelques uns des nombreux notables d’une ville importante  

 

Bernardus de Flaciano est souvent cité sur les anciennes chartes comme témoin d’actes importants. Le 13 avril 1219, il signe pour attester la restitution de l’église Saint-Martin au monastère de Prouille ; il est présent le 6 octobre 1222, lors de la promulgation de la sentence rendue par l’archevêque de Narbonne, contre le monastère de Saint-Hilaire qui occupait injustement l’église Saint-Martin ; tandis qu’un troisième acte du 27 mars 1224 porte encore son nom.

Guillermus de Flaciano est notaire de Limoux ; il rédige un acte du 9 juin 1283 ; en reçoit un autre au mois de juillet 1318, mais la mort l’empêche de le rédiger.

Peregrinus de Flaciano connaît également le litige qui oppose le monastère de Prouille à celui de Saint-Hilaire au sujet de la possession de notre église paroissiale Saint-Martin et il signe, comme témoin, sur les actes du 13 avril 1219 et du 27 mars 1224.

Rogerius de Flaciano vend au monastère de Prouille des censives qu’il possède à Fanjeaux, en l’an 1298. Il est cité sur un amortissement fait par Philippe le Bel en faveur du monastère de Prouille.

Adalbert de Flassa est pour sa part témoin d’un acte rédigé le 17 mars 1298, entre les consuls de Limoux et Bernard de Turnes, prieur de Prouille, au sujet du tarif des sommes dues à l’église Saint-Martin de Limoux pour la célébration des mariages.   

 

Le prieuré de Saint-Pierre de Flacian  

 

L’ancienne ville avait un prieuré, placé sous le vocable de saint Pierre, uni à l’abbaye d’Alet. L’église était située entre l’ancien chemin de Carcassonne et la rivière d’Aude, un peu au nord du ruisseau le Nantil.  

 

Le moulin de Saint-Pierre de Flacian  

 

Vers la fin du IXe siècle, Flacian est une villa, traversée par le chemin de Carcassonne, où se trouvent déjà une église dédiée à saint Pierre et des moulins à farine. Pourtant, les crues sont en ce lieu violentes et redoutables, au printemps et à l’automne, saisons du double maximum pluviométrique. Deux chartes relatives à des moulins situés in flumine Alde prévoient le cas de leur destruction par une subite montée des eaux. C’est d’ailleurs après une succession de grandes inondations, que le moulin de Saint-Pierre de Flacian sera abandonné par les religieuses du monastère de Prouille, le 3 mars 1728 ; la chaussée de Marceille ayant été emportée[1].

Dès qu’ils pénètrent progressivement et s’installent dans la région comprise entre Carcassonne et Limoux, vers 1133, les Templiers vont trouver le moyen d’acquérir des possessions considérables le long des rives de l’Aude, en amont de Carcassonne jusqu’aux portes d’Alet ; en aval jusqu’à Douzens. D’après les cartulaires, qui constituent la seule source aisément consultable lorsqu’il s’agit de retracer l’histoire des Pauvres Chevaliers du Christ, ces derniers se préoccupent très vite de construire des moulins, d’en recevoir en donation ou de mettre en fonctionnement ceux qui existent sur leurs nouvelles terres.

Il est fort possible que les Templiers, possesseurs de bien fonciers importants à Limoux, notamment entre le terroir de Notre-Dame de Marceille et celui de Notre-Dame de Salles, aient trouvé sur leur fief, le moulin de Saint-Pierre de Flacian qui  apparaît très tôt dans les textes anciens puisqu’on le reconnaît pour la première fois dans une charte de Carloman, fils de Louis II le Bègue. En l’an 881, le roi de France offre la ville de Limoux avec son église de Sainte-Eulalie ainsi que le lieu de Flacian avec ses moulins à farine[2], à l’église Saint-Just et aux archevêques de Narbonne.

Mais de toute manière, ce sont les actes des Templiers qui nous renseignent au mieux sur le statut des meuniers du XIIe siècle, sur leurs techniques, sur le fonctionnement des moulins à eaux, équipés de meules bladières ou drapières, sur la terminologie et leur vocabulaire.

Un moulin, celui de Saint-Pierre de Flacian par exemple, dont les écrits conservent la trace depuis près de douze siècles, est construit dans le molinare ; c’est-à-dire l’endroit où se trouvent les greniers à gerbes et la paille, la maison du meunier, un jardin parfois ; autrement dit, le molinare est l’ensemble formé par un ou plusieurs  moulins groupés et leurs dépendances (Molinare Sancti Petri de Flassiano).

A la différence des moulins construits sur les fleuves larges et puissants, ceux de l’Aude et de ses affluents sont des moulins-terriers. C’est certainement la raison pour laquelle les vendeurs, donateurs ou loueurs offrent une rive, parfois les deux, faisant corps avec leurs installations. Les « cabedacs » ou caput aquis, évoqués si souvent, apparaissent comme des « prises », et doivent correspondre aux canaux d’amenée d’eau branchés sur la rivière. Ces biefs sont probablement munis de vannes qui permettent l’assèchement des rigoles lorsqu’il devient nécessaire de procéder à leur nettoyage ou lorsque les moulins doivent être entretenus et réparés. Voilà pourquoi les actes anciens, indiquent presque toujours que l’accès aux moulins est possible, soit du côté de la rivière, soit du côté de la berge.

 Ainsi peut-on comprendre le rôle de la paxeria ou paissière. Il s’agit bien d’une digue destinée à discipliner l’eau en amont de façon à augmenter la puissance de son courant et la force de sa chute sur la roue des moulins. Le molinare s’étend donc sur les deux rives quand elles sont adéquates. Sur chacune un port est construit, comparable à ceux que l’on peut encore observer à Limoux, en amont du Pont-Vieux, bien qu’ils soient en grande partie ruinés. L’usine forme un ensemble important avec son canal de fuite, ses biefs d’amenée, ses deux, trois, parfois six moulins et ses bateaux permettant le passage aisé d’un côté à l’autre en toutes saisons. Le moulin proprement dit est assez rudimentaire. La rotation de l’arbre horizontal entraîné par la roue à aubes est transmise vers l’arbre vertical commandant la meule, comme au XVIIIe siècle encore, au moyen d’un système d’engrenages en bois.

Si l’on en juge par les cens et droits d’usage auxquels ils sont soumis, les moulins constituent une source d’abondants revenus. En l’an 1198, et dans le courant du mois d’octobre, l’abbé du monastère de Notre-Dame d’Alet et sa communauté donnent en tant que fief à Pierre Serny, le tiers du moulin de Saint-Pierre de Flacian[3] et d’autres possessions, aux alentours de Limoux. En l’an 1204, et le 5 des ides d’octobre, le notaire Raymond Guilhem enregistre un acte par lequel le même religieux loue à Bernard de Flassa et à Pierre Villemartin, une roue du moulin-drapier dans le cazal des moulins de Saint-Pierre de Flassa, sur la rivière d’Aude, moyennant la censive[4] d’un setier de froment et d’un setier d’orge évalués d’après nos mesures locales. Le 7 des calendes de juin de l’an 1209, le syndic du monastère d’Alet donne à ferme à Bernard de Flassa, le tiers de trois meules du moulin de Saint-Pierre, un champ au dit terroir ayant appartenu à Raymond d’Alzonne et tout ce que le monastère possède à Luguel, pour une durée de six ans et pour le prix de 2500 sols melgoriens. C’est le notaire Raymond de Coufoulenc qui rédige le bail.

Comme les terrains à bâtir, les moulins, à cause de l’importance de leurs revenus, sont soumis à des cascades d’accensements. D’après un acte du notaire Arnaud Olive : au mois de novembre de l’an 1224, Roger et Raymond Bernard de Flassa vendent à Guillaume Vidal de Malras tous les droits qu’ils possèdent sur le quart d’une roue dans le cazal des moulins de Saint-Pierre de Flassa sur la rivière d’Aude, relevant du monastère d’Alet, moyennant trois emines de blé, réparties pour moitié en froment et pour moitié en orge, mais ils se réservent sur le dit moulin, un setier de blé, composé pour moitié de froment et pour moitié d’orge.

En 1245, et le 18 des calendes de janvier, l’abbé d’Alet et sa communauté donnent à fief au monastère de Prouille tous les droits qu’ils possèdent sur le moulin, dans le dîmaire de Saint-Pierre de Flassa, dans l’archidiaconé[5] du Razès,  au diocèse de Narbonne, moyennant la censive annuelle de douze setiers de froment et douze setiers d’orge. La même année, et le 3 des ides de septembre, le syndic du monastère de Notre-Dame d’Alet, confirme qu’il baille à fief au monastère de Prouille, le moulin de Saint-Pierre de Flassa construit sur la rivière d’Aude, moyennant la censive annuelle et perpétuelle de douze setiers de blé et douze setiers d’orge, décomptés d’après les mesures en vigueur pour la ville de Limoux. L’acte est reçu par le notaire Amalric.

Finalement, le moulin de Saint-Pierre de Flacian est abandonné au monastère de Prouille par les moines d’Alet. Un acte de l’an 1245 contient le bail et la donation. La prieuresse et le couvent des religieuses du monastère de Notre-Dame de Prouille, au diocèse de Toulouse, reçoivent tout ce que l’abbé d’Alet possède au lieu dit Saint-Pierre de Flassan, au diocèse de Narbonne, sur la rivière d’Aude. Ces biens comprennent un moulin avec ses canaux et ses paissières. Le monastère de Prouille pourra en jouir perpétuellement et il aura la faculté d’édifier et de construire, depuis ce moulin de Flacian jusqu’au moulin d’Udalger, à l’endroit qui lui semblera favorable, un cazal de moulins équipé d’un nombre approprié de meules bladières et drapières. Dans l’étendue ou la limite choisie, aucun autre cazal de moulins n’y aucune digue qui pourraient être préjudiciables à la donation ne pourront être bâtis. Cependant le monastère d’Alet se réserve, outre la seigneurie directe, une censive annuelle et perpétuelle de douze setiers de froment et de douze setiers d’orge évalués d’après les mesures de la ville de Limoux[6].

Presque aussitôt cependant, quelques différends apparaissent. Une interminable bataille juridique va opposer pendant des siècles, les tenants et les bailleurs. Il faut croire que l’intérêt des parties est bien supérieur aux quelques setiers, représentant tout au plus 1836 litres de céréales. Cette rente en nature, bien qu’elle soit annuelle et perpétuelle, ne peut à elle seule justifier les luttes de prédominance auxquelles participent les plus hautes autorités religieuses de la région, conciliées lorsqu’il le faut par le pape. Ainsi, dès le 3 des ides de septembre, en 1247, l’abbé d’Alet et sa communauté confirment qu’ils donnent à fief au monastère de Prouille tous les droits qu’ils avaient sur le moulin de Saint-Pierre de Flassa, les appartenances et dépendances, moyennant l’invariable censive, stable dans sa quotité ; mais le 12 des calendes d’avril, en 1249, ils doivent en appeler à des arbitres au sujet des disputes et désaccords qui non seulement les divisent, mais encore les opposent à l’archevêque de Narbonne.

 Le 5 des calendes de mai, en l’an 1249, le pape Innocent IV confirme la permission du monastère d’Alet, donnée au monastère de Prouille, autorisé à faire construire le cazal du moulin de Flacian sur la rivière d’Aude, moyennant une redevance annuelle qui semble finalement être réglée pour la première fois aux ides d’octobre. Il faudra toutefois, bien plus qu’une décision pontificale, avant de parvenir aux fins d’une conciliation. Le 11 février 1251, un nouvel arbitrage doit avoir lieu et un compromis est proposé à Pierre de Polhes, chanoine de Narbonne ainsi qu’au frère Durand, de l’ordre des Frères Prêcheurs, afin de tenter l’éradication du différend qui persiste au sujet du moulin assis sur la rivière d’Aude, au lieu de Flassan, mais encore sur certains biens situés sur la commune d’Alaigne.

Le 3 juin 1252, l’abbé du monastère d’Alet concède par échange, au sieur Guillaume, archevêque de Narbonne, les droits de seigneurie, de juridiction et de censive qu’il possède au moulin de Saint-Pierre de Flassan, sur la partie de rivière et les payssières qui en dépendent, ainsi que les 12 setiers de froment et les 12 setiers d’orge, versés annuellement par le monastère de Notre-Dame de Prouille, locataire du fief. En contre-échange de quoi, l’archevêque et le chapitre de l’église de Saint-Just de Narbonne, nouveaux propriétaires du moulin de Flacian, abandonnent au monastère d’Alet, les droits de dîme détenus au lieu et sur l’église de Loupian, au Razès, évalués annuellement à 42 setiers d’orge.

Le 10 des calendes de juillet, soit le 22 juin 1252, les religieuses du royal monastère de Prouille, veulent transiger au sujet de la censive due sur le moulin de Saint-Pierre de Flacian, près de Limoux, à Guillaume, archevêque de Narbonne ; mais aussi pour les églises et les dîmes de Limoux, Taix, Tonneins, Lasserre, Gratelauze, Brazilhac, Fontazeles et Fenouillet ; les héritages de Guillaume Barrau et Guillaume de Durfort. Elles s’accordent ou font semblant d’accepter la sentence arbitrale rendue par Pierre de Poaleriis, chanoine-archiprêtre de Narbonne et le frère Pierre Durand de l’ordre des Prédicateurs. En réalité, les discussions occuperont les clergers régulier et séculier pendant presque quatre cents ans.

Pourtant les termes de la sentence voulent confirmer les donations et concessions faites par les sieurs Bringuier, Arnaud et Pierre, archevêques de Narbonne et par les sieurs Conrad et Romain, cardinaux et délégués du Siège apostolique au monastère de Prouille de l’église Saint-Martin de Limoux, avec les dîmes et prémices du terroir de Limoux et du terroir de Taich, au diocèse de Narbonne, dans le Razès. Le monastère de Prouille doit payer annuellement, à la fête de Notre-Dame d’août, à l’archevêque de Narbonne ou à ses successeurs, en beau grain, douze setiers de froment et douze setiers d’orge, dont la mesure de Limoux équivaut à 76,5 litres, pour la censive du moulin de Flacian, plus six setiers d’orge pour la censive de la payssière et de la rive concédées du côté de Notre-Dame de Marceille. L’archevêque de Narbonne laisse établir librement le moulin, selon l’accord conclu en 1245 avec l’abbé d’Alet.

Le 15 des calendes de décembre, en l’an 1262, Guy de Serrac, chevalier, vicaire de M. l’archevêque de Narbonne dans le Razès, cède au monastère de Prouille une pièce de terre située dans le dîmaire de Saint-Pierre de Flassa, devant le moulin, au voisinage de l’Aude, du ruisseau de Girondelle et d’un terrain ayant appartenu à Bernard de Flassa. En l’an 1266 et le 2 des calendes de janvier, devant le notaire Arnaud Castagner, Raymond Guiraud, blancher de Limoux, fait donation au monastère de Prouille de tout le droit qu’il possède sur le moulin de Saint-Pierre de Flacian. Un cahier daté de l’an 1327, contient l’information agitée devant l’archiprêtre de Narbonne, concernant un conflit latent persistant, entre le procureur du monastère de Prouille et le trésorier de l’archevêque, ayant trait à la forme, comme aux modalités du paiement de la rente du moulin de Flassan. Le mercredi après la fête de tous les saints, en l’an 1338, le notaire Arnaud Catala consigne un accord intervenu entre le syndic de Prouille, Raymond Boyer et les héritiers de Bernard Cerny, au sujet d’un différend concernant la chaussée du moulin de Flacian qui les opposait. Le 26 février 1419, Jeanne, veuve de Jacques Samson, avocat de Limoux, reçoit du monastère de Prouille la somme de 30 sols tournois pour le prix des droits qu’elle possédait sur le moulin de Flacian qu’elle avait vendus audit monastère. Elle en donne bonne et valable quittance au notaire Roger Bonet de Prince qui reçoit l’acte.

Les dépouilles des criminels sont parfois exposées devant les moulins de la ville, endroits fréquentés, lieux de passage, petite juridiction où se dit le droit de la consommation, où se respectent les usages séculaires, où se trouvent les symboles les plus puissants de l’honnêteté et de la vie. Ainsi, le 28 mars 1515, les consuls de Limoux condamnent Michel Barquedana à la peine capitale. Le voleur est extrait de sa prison, la corde au cou, pour être exhibé et conduit avant son supplice dans tous les quartiers, puis au pilori de la Place. Là, l’exécuteur de haute justice lui tranche le poing droit qui sera empalé devant le moulin d’amont de monsieur de Narbonne, appelé le moulin Martelhent où a été commis le vol. Ensuite le bourreau lui tranche la tête pour qu’elle soit empalée devant le moulin de Flacian, sur le chemin conduisant à Carcassonne. Le reste du corps sera porté et pendu aux fourches patibulaires de Taich[7].

Le 21 juillet de l’an 1562, l’archevêque de Narbonne obtient des lettres de la chancellerie du palais à Toulouse pour contraindre le monastère de Prouille a lui payer 36 setiers de blé et 34 setiers d’orge qu’il lui doit au titre de la censive du moulin de Flacian. Le receveur de M. l’archevêque de Narbonne[8] déclare avoir reçu en date du 24 avril 1566 du monastère de Prouille, 6 setiers de blé et 12 setiers d’orge pour la rente du moulin de Flacian, au titre de l’année 1565. De l’an 1603, on conserve une transaction, par laquelle le monastère de Prouille s’oblige à consentir en faveur de l’archevêque de Narbonne, une reconnaissance féodale du moulin de Flacian et de la chaussée de Marceille[9].

Depuis la transaction du 22 juin 1252, le monastère de Prouille doit sur le moulin de Flassa une censive annuelle de 12 setiers de blé et de 12 setiers d’orge et pour la chaussée, la payssière et le droit de rive concédé du côté de Notre-Dame de Marceille, une censive annuelle supplémentaire de 6 setiers d’orge. L’archevêque de Narbonne qui ne perçoit pas son loyer de façon régulière doit se plaindre en 1614 devant les requêtes du palais à Toulouse. Ce tribunal rend un premier jugement interlocutoire au mois de février 1622, puis un second le 5 juin 1633 confirmé enfin par un arrêt définitif du 13 avril 1635. 

Sur l’exécution de cet arrêt, les parties transigent le 30 janvier 1636. Un acte retenu par Antoine Bessière, notaire de Toulouse, fait état d’un accord intervenu entre le seigneur Claude de Rébé, nouveau archevêque de Narbonne et le monastère de Prouille, portant sur la reconnaissance féodale du moulin de Flassa ainsi que sur la chaussée de Notre-Dame de Marceille. Tous les arrêtés obtenus par l’archevêque conservent leurs effets, les frais et les arrérages réduits forfaitairement doivent être réglés à l’amiable, alors que la censive annuelle et perpétuelle reste fixée à 12 setiers de blé et 18 setiers d’orge, évalués d’après la mesure de Limoux.

Le litige n’est pas réglé pour autant. Les procédurières religieuses du royal monastère de Prouille ne s’acquittent, ni du montant des frais convenus, ni des intérêts de retard ; si bien que le sieur Jean Baptiste Vergé, chanoine de l’église Saint-Just de Narbonne, représentant l’archevêque, fait saisir les revenus du monastère. La toute puissante abbesse prieure interjette toutefois appel aux requêtes du palais à Toulouse qui par jugement du 20 septembre 1661 casse les effets de la saisie et condamne le sieur Vergé aux dépens.

Madame l’abbesse prieure de Prouille conteste encore tous les jugements qui avaient été rendus contre son monastère au sujet de la censive du moulin de Flacian, elle obtient une requête civile admise par un arrêt du parlement de Toulouse rendu le 22 août 1662. En 1663 et le 23 juin, un nouvel arrêt du même parlement ordonne au sieur Jean-Baptiste Vergé, chanoine de Narbonne, de remettre le contrat d’afferme des revenus de M. l’archevêque de Narbonne pour la ville de Limoux.

Enfin, le 14 août 1668, au terme d’un large demi-siècle de procédures, le parlement de Toulouse, disant droit définitivement aux parties, ordonne l’exécution de l’arrêt du 13 avril 1635 concernant la censive du moulin de Saint-Pierre de Flacian due à messieurs les archevêques de Narbonne par les obstinées et tenaces religieuses du monastère de Prouille. Ces dernières abandonneront finalement l’usine, le 3 mars 1728 comme nous l’avons vu ; la chaussée de Notre-Dame de Marceille ayant été emportée après une inondation.

 Sur le tracé du compoix terrier de la ville de Limoux, le moulin est encore mentionné en 1753. Il résiste et semble encore fonctionner vers 1862 lorsqu’il appartient à Barthélemy Castel. La grande crue du 25 octobre 1891 le met une fois encore à mal et le sieur Denille, alors propriétaire, ne peut le reconstruire. Vers la fin du XIXe siècle, Bareil se porte acquéreur des ruines et souhaite relever le barrage, cependant il ne peut obtenir de l’administration les autorisations nécessaires.

Les vicissitudes du moulin de Saint-Pierre de Flacian s’achèvent. Les pierres les plus anciennes attestées dans notre ville, sont aujourd’hui préservées du désordre et de l’oubli par le chirurgien-dentiste Pierre Bac, nouveau détenteur du droit de sauvegarde. Quand bien d’autres conçoivent leur action par la démolition et n’ont de cesse jusqu’à détruire, il conserve et reconstruit. Une part non négligeable de la reconnaissance publique lui revient.

 

©  Gérard JEAN


[1] - Annales du prieuré de Notre-Dame de Prouille, Edilbert de Teule, 1902, Bonnafous-Thomas, Carcassonne, p. 535.

[2] - Histoire générale de Languedoc, dom Claude Devic et dom Joseph Vaissete, t. II, p. 683.

[3] - Brevet et répertoire des titres, papiers et documents, contenus dans les archives du Royal monastère de Prouille, Tome III, contenant les titres de Limoux, de Lasserre, Tonens, Brezillac et Villeneuve près Montréal, 1788, A.D.A H 514.

[4] - Redevance due au seigneur d’un fief.

[5] - Partie du diocèse gérée par un vicaire général.

[6] - Cartulaire de Notre-Dame de Prouille, tome II, Jean Guiraud, 1907, Alphonse Picard et fils, éditeurs, Paris.

[7] - Règlements et sentences consulaires de la ville de Limoux, Louis Alban Buzairies, 1852, Imprimerie J. Boute,  Limoux, pp. 5 et 6.

[8] - Brevet et répertoire des titres, papiers et documents, contenus dans les archives du Royal monastère de Prouille, Tome III, contenant les titres de Limoux, de Lasserre, Tonens, Brezillac et Villeneuve près Montréal, 1788, A.D.A H 514.

[9] - Annales du prieuré de Notre-Dame de Prouille, Edilbert de Teule, 1902, Bonnafous-Thomas, Carcassonne, p. 371.

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