Une chronique de Gérard JEAN

       Rue de la Flassaderie

La perspective de cette courte rue médiévale est aujourd’hui durement rompue par le mur d’enceinte de l’hôpital psychiatrique, derrière lequel se dresse la masse imposante de l’église Saint-Jacques. Au partir de la Place du 22 Septembre, que les plus vieux Limouxins désignent encore sous le nom de : Place de l’Airal, on l’emprunte à hauteur du cabinet des docteurs Reverdy, comme si l’on voulait commencer une longue promenade extra-muros ou se rendre à Notre-Dame de Marceille. Mais vite, on déchante, car la flânerie se termine vers l’immeuble n° 19 contre une espèce de redoute moderne, haute, blanche, massive et confondante élevée pour cacher au mieux la maladie incurable et la détresse humaine. La seule alternative consiste alors à suivre un étroit passage, semblable à un cordon ombilical, permettant de rejoindre par la rue de la Bretonnerie, le point de départ.

Cette rue de la Flassaderie qui ne conduit actuellement nulle part, intrigue autant par son appellation que par sa destination. Nous savons qu’elle faisait partie depuis la période post-moyenâgeuse du mandement de Saint-Antoine venu prolonger le mandement de la Blanquerie, à la Petite-Ville. La graphie de son nom est constante depuis les temps les plus reculés et peut-être même depuis son origine, si ce n’est que l’on a pu écrire quelquefois : Flaçaderie au lieu de Flassaderie.

 Soit, elle est plus ancienne encore - ce que pensent quelques historiens locaux - et son tracé existait avant même la construction de l’église primitive des frères Dominicains, venue plus tard annihiler sa visée en rompant sa trajectoire. Dans ce cas, elle rappelle sans aucun doute la riche plaine de Flassa, de nos jours rebaptisée Flacian, et plus encore le bourg de Flassa ou de Flassia, situé sur la rive droite de l’Aude, réuni à Limoux en 1257. De cette hypothèse, si nous la préférons, il découle que le chemin de la Flassaderie permettait de s’éloigner de la ville et d’atteindre le lieu, le vicus ou la villa de Flassa.

Ou bien, elle est postérieure à l’édification du couvent des frères Prêcheurs sur lequel elle est venue achopper, pour ne jamais conduire plus loin. Alors, la signification de son nom serait à rapprocher des usages locaux, de l’artisanat, du commerce local, de la fabrication des draps souvent concentrée, nous le savons, dans le mandement de la Blanquerie.

Le terme méridional flassada, dérivé du mot ancien espagnol flaçada, désignait une couverture de laine ; quelquefois aussi, une couverture de lit, appelée « mante », en laine également, tissée et peluchée, souvent à poils longs, fabriquée plus spécialement à Montpellier. La flassa  était une mante catalane destinée à un usage particulier qui nous ramènera aux us et coutumes de Limoux. Le flassadié quant-à-lui, était un tisseur ou un fabricant de couvertures de laine ; comme le paradou qui se livrait au même commerce mais pouvait aussi tisser les draps et s’installait de préférence de l’autre côté du fleuve, un peu en amont de la rue de la Flassaderie, dans un ancien quartier de Limoux, celui du paradou, qui veut encore porter le souvenir de cette florissante et lucrative activité.  

A la Flassaderie, on vendait donc des couvertures, mais pas nécessairement de façon permanente ; on en fabriquait peut-être - mais pas n’importe lesquelles - ce qui pourrait induire à une deuxième hypothèse sinon plus vraisemblable, du moins plus belle et noble, plus évocatrice de notre passé, que la première. Voyons comment lever un pan des nombreux mystères dont s’entoure l’histoire de nos rues.

La vente d’abord. Ce n’est qu’à partir des XIIe et XIIIe siècles que l’on a commencé à identifier, nominativement, les rues et les places. Cependant, contrairement aux idées reçues, les noms évoquant des métiers ne témoignent pas forcément de la présence dans un même secteur, de maisons habitées par telle ou telle catégorie de marchands ou d’artisans. En réalité, les appellations médiévales perpétuent presque invariablement, le souvenir de l’affectation d’un espace bien défini à l’occasion des foires et des marchés. Des textes significatifs témoignent également des dispositions qui étaient prises par les villes pour regrouper chaque profession à des emplacements bien délimités. Lorsqu’ils venaient déballer dans une des manifestations qu’ils fréquentaient habituellement, les marchands et artisans savaient d’avance à quel endroit ils devaient se présenter. De même, cette spécialisation permettait aux acheteurs de repérer tout de suite la rue ou le passage où étaient vendus les produits qui les intéressaient.  

Quelles couvertures ensuite ? Chaque foire médiévale, chaque convoi en direction de l’Espagne était précédé et suivi d’un spectacle haut en couleurs, montré par les files de mulets chargés de balles de draps, car seuls les propriétaires d’animaux bâtés - non attelés à une charrette - étaient autorisés à transporter les produits de l’artisanat textile de notre ville. Une fois apprêtées, les pièces de drap rassemblées, dont le poids pouvait varier entre 60 et 80 kilos, étaient soigneusement pliées, empilées les unes sur les autres, enveloppées ensuite dans une housse de toile grossière que l’on appelait la serpillière. Une fois protégée de la sorte de la poussière des chemins, la pile de draps était entourée de cordes que l’on serrait énergiquement. A l’emplacement du nœud, on appliquait un cachet de cire censé protéger des larcins en cours de route. Il était encore impératif de mettre ce précieux chargement à l’abri de l’humidité.

Chaque mulet portait donc une bâche qui était appelée flassiata ou flassada en occitan ; flassa ou flaçada en vieil espagnol. Elle était dépliée et posée par-dessus le chargement dès que la pluie ou la neige menaçaient. Un tableau du peintre flamand Van Asloot (1570-1628), nous montre ces couvertures, teintes de couleurs vives et bariolées de dessins géométriques, qui augmentaient le pittoresque de nos convois de mulets. La flassada, du type de celles qui étaient fabriquées à Limoux où vendues peut-être dans la rue de la Flassaderie, constituait une proie idéale pour les péagers qui, en cas de non-paiement du droit d’octroi, la gardaient en gage ou bien la confisquaient définitivement. 

Dans cette ville qui alors s’enrichit, si intimement liée à l’industrie textile, dont les quartiers du Paradou et de la Blanquerie chevauchent un fleuve où tournent de nombreux moulins à foulon ; dans ces endroits où les paradous et les flassadiés foulaient les draps et tissaient des couvertures ; en ces lieux où les blanchiers et les blanquiers blanchissaient ou teignaient les laines et les étoffes crues, n’aurait-on pas fabriqué spécialement ces flassas et flassadas  destinées à couvrir la précieuse draperie transportée en Espagne par de vaillants mulets. C’est bien improbable.

 

©  Gérard JEAN

Sommaire   Répertoire des rues  Histoire locale