Une chronique de Gérard JEAN

Avenue Salvador Allende  

La dénomination de cette avenue, ne fut pas une simple formalité pour notre conseil municipal qui s’en occupa, de façon passionnée, au cours de trois séances, pendant au moins deux ans, sous le premier mandat de M. Robert Badoc. Il est vrai qu’il s’agissait de rappeler, comme on l’avait fait en choisissant Jean Jaurès, l’existence du parti socialiste ; mais cette fois, il était question d’honorer dans notre ville, un autre fondateur, certes, récemment investi président de la république, certes, mais d’origine chilienne, dont il est indispensable de connaître quelques éléments de sa biographie.

Salvador Allende Gossens, né à Santiago du Chili le 26 juillet 1908, d’un père avocat, au sein d’une famille aisée, veut être docteur et combat à la tête d’étudiants le régime du président Ibanez. Avant de s’établir comme médecin, il est élu, en 1931, député de Valparaiso. Le gouvernement lui confie en 1939, le ministère de la Santé, qu’il conservera jusqu’en 1942. Il est nommé en 1943 gérant de la caisse d’assurance ouvrière et au cours de la même année, accède au secrétariat général du parti socialiste : « Partido Socialista », dont il est co-fondateur, puis se fait élire au Sénat.

Salvador Allende est candidat à la présidence de la république, pour la première fois en 1952. Il a formé pour l’occasion un front populaire : « Frente del Pueblo », qui comprend, outre le parti socialiste, plusieurs petites organisations de gauche. Il n’obtient que 57.000 voix, mais ne se décourage pas pour autant. En 1958, il est battu, avec 356.000 voix, de justesse par Jorge Alessandri, bien que les femmes, qui lui doivent le droit de vote, aient participé au scrutin. Allende développe son front populaire en y incluant le parti communiste ; il échoue cependant aux élections de 1964, battu par le chrétien-démocrate, Edouardo Frei. Enfin, en 1970, il recueille le plus grand nombre de suffrages (1.075.616, soit 36,3 % des votants) ; cependant la majorité absolue n’est pas atteinte et il doit être conforté par le Sénat qui le choisit comme président et le porte à la tête de l’État chilien, le 24 octobre 1970. Salvador Allende prend ses fonctions le 3 novembre 1970.  

Durant sa brève présidence, Allende met en œuvre le programme de l’Unité populaire par l’instauration d’un régime socialiste, nationalisant industries et entreprises, et engageant une réforme agraire. Mais il doit faire face à la résistance de la droite et au mécontentement de l’extrême gauche. Profitant de la montée de l’inflation, des intérêts américains puissants exploitent la situation pour créer une réaction de la classe moyenne contre le régime en place. Le chaos s’ensuit et Allende est renversé par un coup d’Etat militaire dirigé par le général Augusto Pinochet Ugarte.

Trois ans après l’arrivée au pouvoir, un coup d’État militaire met fin au régime d’unité populaire qui tentait d’instaurer « le socialisme par les voies légales ». La tentative d’établir la justice sociale par une révolution pacifique est interrompue par la force. Au matin du 11 septembre 1973, l’entourage du président Allende apprend l’entrée en action, à Valparaiso, de l’infanterie de marine, fer de lance des putschistes. Vers 14 heures 40, la garde du palais de la Moneda à Santiago-du-Chili se rend. Après la reddition, le corps du président Allende sera retrouvé dans une petite pièce. À ses côtés, le cadavre de son ami et conseiller de presse Augusto Olivares. Le président s’est-il suicidé ? Est-il mort en combattant ? Sa femme a d’abord dit qu’il s’était suicidé, puis a déclaré qu’il était mort en résistant, tué par les balles des putschistes. Sa mitraillette, en tous cas, de l’a pas quitté. L’opinion internationale manifeste sa tristesse à la suite de la mort d’Allende.  

 

Délibérations municipales  

 

La question avait déjà été soulevée, en salle du Conseil, dans le courant de l’été de l’année 1973 ; toutefois, la récente mort du président de la république chilien, avait ranimé l’actualité et permis à M. Louis Costes de soumettre, avec plus d’acuité, une motion dénonçant le coup d’État du général Augusto Pinochet, en même temps que l’attitude du gouvernement français liée aux circonstances. L’adjoint de M. Robert Badoc, proposa donc qu’un hommage soit rendu aux martyrs et à celui qui avait payé de sa vie son attachement à la démocratie en donnant à une rue ou à une place de la ville le nom de Salvador Allende. Sa demande fut l’objet d’un délibéré au cours de la séance du 15 octobre 1973, accepté, malgré le vote de l’opposition, représentée alors par Messieurs Boutet, Chauvet, Rivière, Andrieu, Vaquié, Viguié et Pradier.

Cependant, si l’on avait accepté, au bénéfice de la majorité, le principe de l’appellation, nos édiles n’avaient pas pour autant choisi l’espace et le lieu appropriés, au nom de feu le président de la république du Chili. L’assemblée municipale, réunie le 30 septembre 1975, va s’animer, débattre, tergiverser, proposer des palliatifs et finalement accepter de donner la dénomination d’avenue Salvador Allende au passage reliant l’avenue des Corbières à la piscine et au camping municipal.  

 

Au temps du tri sélectif  

 

René Pierre avait compris, bien avant l’heure de la grande consommation, l’intérêt de la valorisation du déchet domestique. Il avait organisé, après la Libération, et jusqu’en 1960, aux limites de la ville, sur un grand terrain vague, entre les bords de l’Aude et la route de Saint-Polycarpe, une immense décharge. Et non seulement son recyclage d’avant-garde ne coûtait rien à la collectivité, mais encore il en faisait commerce et assurait un complément de revenus, non négligeable, à ses pourvoyeurs. Une peau de lapin fraîche ou convenablement présentée et séchée, valait bien trente centimes ; une bouteille de vin aux étoiles, dix centimes, à condition qu’elle soit propre, surtout non ébréchée ; le papier, encore rare après la guerre, trouvait preneur jusqu’à quarante centimes le kilogramme ; mais ce que René Pierre recherchait absolument, c’était les métaux, tous les métaux, sous toutes leurs formes, dans tous leurs états, disposé qu’il était à payer comptant bien sûr, aux plus hauts cours.

Il sera chassé de son territoire, à plate terre, qui deviendra l’avenue Salvador Allende, pour s’expatrier à Sainte-Colombes-sur-l’Hers, quand viendra le moment de créer, en 1961, sur une superficie de 20.000 m2, le Centre sportif et récréatif, voulu par le Maire François Clamens et conçu par les architectes J. et P. Genard.  

 

Piscines et lieux de fêtes  

 

Peut-être trop ambitieux, et donc trop cher, le prestigieux projet du Centre sportif et récréatif avorte, les plans de conception sont rangés dans les cartons sans que toutefois l’idée d’aménager ce coin, proche du breil, soit abandonnée. Par le déboisement des bords de l’Aude, le terrain de camping, est d’abord agrandi, aménagé et rendu plus accessible aux véhicules automobiles ; enfin, en 1967, la jeunesse prend possession de la piscine d’été, mais il faudra du temps, avant qu’elle ne se résigne à quitter ses lieux de baignade préférés dans la rivière, traditionnellement choisis, au rocher d’en-quatre, au roc de peilhou, ou même sur la dangereuse plage de la muraillasse. Pendant quelques années encore elle continue de rejoindre, à pied ou à bicyclette, le bassin d’Alet qu’elle affectionne particulièrement en raison de la qualité de son eau, naturellement chaude et minérale. L’antenne de la Chambre de Commerce est construite, les cours de tennis ouvrent l’un après l’autre, l’hôtel-restaurant Bot devient le siège du Comité des Fêtes de l’Avenue des Corbières qui choisit, en 1973 et 1974, le grand espace de la future avenue Salvador Allende pour ranger les attractions foraines et mener la danse avec les orchestres réputés du moment : Roger de Royal, Franck Lavie, Marc Feinder et Liverpool déjà. Le quartier s’urbanise, devient cossu avec la construction du club-house tout proche et finalement rien ne vient rappeler la zone boueuse autant qu’insalubre entretenue par le sympathique René Pierre et son équipe de chiffonniers ; rien, sinon peut-être ce mur de pierres sèches, couvert de lierre, resté debout à l’entrée de l’avenue Salvador Allende, pour témoigner de son temps et de l’ouverture récente de la piscine couverte, inaugurée comme il se doit, par une belle matinée d’hiver, le samedi 14 novembre 1992.     

© Gérard JEAN

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