Une chronique de Gérard JEAN

      Rue docteur Ferroul

C'est le 29 décembre 1921, à midi et demi, au milieu des tourbillons d'un vent glacial et violent, que M. Adrien Monier, Premier Adjoint de Narbonne, fait sonner le glas pour annoncer à la population consternée, le décès du Docteur Ernest Ferroul. Celui que l'on appela partout, le médecin des petits et des pauvres, ce redoutable adversaire de l'opportunisme, le tribun de la vie ouvrière, est né au Mas-Cabardès, dans une famille relativement aisée, le mardi 13 décembre 1853. Jeune orphelin de père, esprit ouvert, noble et généreux, étudiant en médecine, il est conquis très tôt par les idées socialistes.

Dès l'école communale, au Mas-Cabardès, Ernest Ferroul se fait remarquer par sa vive intelligence et sa grande mémoire. En classe de seconde, au Lycée de Carcassonne, il applique les principes de justice et de liberté qui devaient faire de sa vie un apostolat. "A 13 ans, élève du petit séminaire à Carcassonne, il aurait craché sur la dalle tombale de Simon de Montfort, dans l'église Saint-Nazaire : une sorte de revanche prise contre le chef de la croisade anti-cathare. A 17 ans, il décrète dans ce même collège, "La Commune Libre", comme à Paris ou à Narbonne, échappant à l'exclusion grâce au catholicisme fervent de sa mère… qui connaît le père supérieur et plus tard, il jettera son écharpe de maire du haut du balcon de la mairie de Narbonne", note le professeur Georges Ferré, historien, auteur de "Ferroul, ni Dieu, ni Maître[1]".

Avec un remarquable article paru dans le n° 7 de "L'Effort", Eugène Montel, avoue sa difficulté à résumer en quelques lignes la vie "si bien remplie, toute d'activité trépidante et mêlée aux manifestations intellectuelles, politiques et sociales", de M. Ernest Ferroul, le maire et le médecin qu'il fut. Pour le chroniqueur, "aussi loin que l'on remonte, c'est l'homme le plus représentatif de notre race méridionale, dont tous les actes, tous les efforts, ont été voués, de façon continue, à notre Languedoc[2]".

En 1880, le docteur Ernest Ferroul ouvre son cabinet médical dans la sous-préfecture audoise et dès son installation, il collabore activement à "L'Emancipation sociale", un hebdomadaire local créé par Paul Narbonne. Rédacteur en chef de ce journal en 1883, il fustige dans ses articles le capitalisme et le gouvernement de Jules Ferry. En 1888, il est élu député au deuxième tour après le désistement de Marcelin Coural et siège à l'Assemblée dans les rangs de l'extrême gauche. Il adhère au Parti Ouvrier Français en 1889 puis 1891, il devient le premier maire socialiste de France, année où il fonde la République Sociale, organe du Parti Socialiste du Midi. 

En 1907, pendant les évènements viticoles, on le trouve aux côtés de Marcelin Albert. Le 22  septembre 1907, il est élu président de la Confédération Générale des Vignerons.

Le 19 juin 1910, pour la commémoration du troisième anniversaire des évènements tragiques, Ferroul, le "Félibre rouge", prononce ces paroles du haut du balcon de l'Hôtel de Ville devant une grande foule : "Les lois, qu'il eut fallu nous envoyer à la place des fusils, c'est votre soulèvement légitime et le sacrifice de ceux des nôtres qui sont tombés à la place même où vous êtes, qui les arrachèrent au pouvoir. Nous allons ce soir amener ce drapeau de la révolte et de la misère, certains que vous allez poursuivre sur un autre terrain la réalisation complète de vos droits économiques. Nous amenons ce drapeau et nous espérons que nous ne le verrons plus flotter ici. Mais qu'on sache bien que nous sommes prêts à l'arborer de nouveau si les circonstances l'exigent. Vers le passé, je salue nos morts ; vers l'avenir, je salue le Midi libéré, le travail affranchi, la vigne sauvée". Le drapeau noir qui depuis le soir du 10 juin 1907 flottait à la façade du Palais municipal de Narbonne est enfin amené.

A Narbonne, comme à Limoux, les élections municipales du 5 mai 1912 démontrent que les luttes politiques ont repris de leur ancienne vigueur. Ferroul est réélu en tête d'une "Liste de compétences", malgré les critiques particulièrement vives de ses concurrents de la liste "Union Républicaine et Intérêts Communaux", lesquels qualifiaient l'administration sortante avec les termes d'imprévoyance, incurie, désordre, ignorance, sabotage, pillage méthodique, déficit, emprunts inévitables, faillite certaine[3].

Maire socialiste, franc-maçon, Ernest Ferroul fut un médecin au grand cœur qui soignait les plus démunis, non seulement en ne réclamant aucune forme d'honoraire, mais encore en laissant discrètement une enveloppe sur le chevet de son pauvre malade  à une époque où la Sécurité Sociale n'existait pas. 

Homme public ou privé, médecin secourable ou chef d'un grand parti, député de son pays ou maire de sa cité, tribun véhément entraîneur de foules, félibre ardent ou président de la Confédération Générale des Vignerons, il marqua toujours son activité généreuse d'une empreinte bienveillante, aux caractères de fierté, de droiture et de bonté, apanage des fils de notre pays[4].

D'Ernest Ferroul, la grande histoire n'a retenu qu'un combat, certes très emblématique : celui de la révolte des vignerons du Midi réprimée dans le sang par Clémenceau en 1907, quand le député-maire de Narbonne eut le culot d'adresser un ultimatum au gouvernement et d'appeler à la désobéissance civique pour défendre le vin naturel et le revenu des vignerons méridionaux contre les fraudeurs.

C'est sous la municipalité de Robert Badoc, au cours de la délibération du 30 septembre 1975, que le Conseil, à l'unanimité, sur proposition de la commission désignée à cet effet, décide la dénomination de la Rue du Docteur Ferroul dans le  Lotissement Monell.

©  Gérard JEAN


[1]  - Ferroul, ni Dieu, ni Maître, Georges Ferré, Editions Loubatières,

[2]  - Journal "L'Indépendant" du 30 décembre 1985

[3]  - Journal "L'Indépendant" du 12 juin 1958

[4]  - Inscription sur le monument au Docteur Ferroul élevé à Narbonne.

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