Une chronique de Gérard JEAN

        Chemin de las Encantados

Naguère encore, les abords d'une source située sur les basses terres de la colline de Taïch, surplombant le cimetière Saint-Martin, recevaient  par les nuits étoilées et sereines, souvent après les soirées suffocantes du mois d'août, de jeunes femmes à la beauté immatérielle. Ces dames, créatures de rêve aux longues robes diaphanes ou éclatantes de blancheur et aux voiles flottants n'étaient généralement pas à craindre ; mais il arrivait fréquemment qu'elles séduisent les jeunes gens lancés sans relâche à leur poursuite, presque toujours vainement, jusqu'à la perte de la raison. Si toutefois par bonheur, l'un d'entre eux réussissait à s'en emparer, il était assuré de connaître la félicité, de vivre riche et heureux.

Les plus âgés des Limouxins n'ont-ils point vu ces fées lavandières sortir d'un palais de cristal, construit avec magnificence au sein de la colline de Taïch et descendre, munies de battoirs en or, vers la source des encantados qui porte leur nom où elles lavent jusqu'à l'aube un linge merveilleusement brodé qui sèche aux rayons de lune ?

N'ont-ils point vu, comme ailleurs dans notre pays audois, comme dans bien d'autres régions de France, les longues écharpes de brouillard flottant avec lenteur aux flancs des vallées ainsi que les voiles des dames blanches, des fées ou des encantados ? N'ont-ils point confondu le murmure des sources avec le son de leurs voix ou le clapotis de l'eau sur les cailloux avec le bruit sec et répété des battoirs enchantés ?

N'ont-ils point vu d'autres femmes, formées du même brouillard et de la même vapeur, toujours vêtues de blanc, se promener avec lenteur, pendant l'obscurité de la nuit, dans les environs du cimetière, diriger leurs pas vers la source située au-dessus de la Porte des Augustins[1], puis disparaître après avoir fait entendre des chants funèbres ?

Aux temps passés, le chemin des encantados n'était qu'une sente menant à la source réputée, à travers les plantations de vignes et d'amandiers ainsi qu'aux lieux dits "Montréalat" ou le "Saut de la Baou". Aujourd'hui, c'est une voie urbanisée, étroite et sinueuse, d'un accès terriblement difficile car les véhicules automobiles ne peuvent se croiser ; voire dangereuse tellement sa pente est par moments prononcée.  Mais avoir sa demeure dans les parages, c'est aussi habiter à l'endroit même où les populations apeurées de la grand' ville se réfugiaient lorsque leurs vies étaient menacées par quelque inondation ou grande calamité.

 

Depuis la Porte des Augustins, dont l'appellation s'est altérée pour devenir successivement, Porte Agostine, Porte Agotine, Porte de la Gotine, Porte de la Goutine, on accède à la Promenade du Tivoli, puis au Chemin de Saint-Andrieu que l'on abandonne rapidement pour se diriger plein sud, vers le passage des fées ou plutôt celui des encantados, et parvenir au promontoire depuis lequel on peut prétendre jouir de la plus belle vue sur la ville.  

©  Gérard JEAN


[1]  - Lectures variées sur le département de l'Aude, Carcassonne, 1875, A. Ditandy

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