Une chronique de Gérard JEAN

Place Camille Desmoulins  

 Le dimanche 12 juillet 1789, au réveil des citoyens, les seuils des maisons, les rues, les places publiques de Paris se remplissent d’une foule morne et inquiète, où chacun communique à voix basse à chacun, les sinistres conjectures de la nuit. A midi, dans le jardin du Palais-Royal où aboutissent et d’où se propagent toutes les rumeurs de la ville, le peuple ignore encore le renvoi de M. Necker et son départ en disgrâce vers Bruxelles.  

Quand un jeune homme, arrivant de Versailles, les vêtements en désordre et souillés de poussière, le front pâle, les lèvres tremblantes, le geste effaré, s’élance en courant dans le jardin, proclame d’une voix éteinte de groupe en groupe la fatale nouvelle, ameute autour de lui la foule d’abord incrédule, qui refuse de le croire, et qui veut le précipiter dans le bassin comme un semeur de trouble.

La nouvelle, en effet confirmée, court de bouche en bouche dans toutes les allées et dans toutes les maisons publiques du jardin. Un silence d’étonnement et d’horreur pèse alors sur la multitude. Chacun semble attendre de tous une résolution. Dans de tels moments, celui qui jette le premier cri reçoit la réponse de tout un peuple. Nul ne savait son nom avant cette heure, et ce nom devient celui d’un événement. La foule anonyme se reconnaît dans cet homme ; elle se lève, parle et agit avec lui : voilà Camille Desmoulins.

Les Parisiens le suivent vers le café de Foy pour entendre de sa bouche les détails de l’actualité mais ils décèlent dans sa pâleur, dans son tremblement, tous les signes d’une indignation mêlée de terreur. Nous sommes en été. Un rayon de soleil frappe au travers d’un verre convexe, l’amorce d’une petite couleuvrine placée au fronton de la galerie. Lorsqu’elle claque, c’est l’heure précise de midi. Mais aujourd’hui, l’horloge tonnante n’est qu’un coup de canon sur la tête du peuple ; un frisson court sur la foule comme si l’âme de la ville venait d’éclater.

Camille Desmoulins s’élance sur une table apportée du café de Foy, soutenue par mille bras qui en font une tribune, et dominant de là le jardin et la galerie, « Citoyens ! » dit-il, en surmontant avec peine un bégaiement naturel, mais qui, cette fois, ajoute à l’effet des paroles, l’émotion de la terreur ; « Citoyens ! Vous n’avez pas un moment à perdre. J’arrive de Versailles. M. Necker est renvoyé. Ce renvoi est le tocsin d’une Saint-Barthélemy des patriotes. Ce soir, tous les bataillons suisses, allemands, sortiront du champ de Mars, où ils campent, pour nous égorger. Il ne nous reste qu’une ressource, c’est de courir aux armes et de prendre une cocarde pour nous reconnaître ! »

Aux armes ! aux armes ! répond la foule. « J’avais les larmes dans les yeux », raconte Camille Desmoulins dans un de ses pamphlets épiques où il revient sur sa vie révolutionnaire, « Je parlais avec une émotion que je ne pourrais ni retrouver ni peindre. Ma motion fut reçue avec des applaudissements infinis ». Je continuai. « Quelle couleur voulez-vous arborer pour la cocarde ; souhaitez-vous le vert, couleur d’espérance, ou le bleu, couleur de l’Amérique régénérée et de la démocratie ? » Mille voix s’élèvent : « Nous voulons le vert, couleur de l’espérance ! » Le jeune tribun monte sur une chaise, arrache tous les rameaux que sa main peut atteindre, les jette à la multitude : « Eh bien ! prenons ces feuilles inépuisables aux arbres sur nos têtes ! » Et, donnant l’exemple, il décore lui-même son chapeau et arbore la première cocarde insurrectionnelle de la Révolution.   

Le Conventionnel Lucie Simplice Benoît Camille Desmoulins est né à Guise, dans l’Aisne, le 2 mars 1760 et fut guillotiné à Paris le 5 avril 1794 (16 germinal an II). Fils d’un lieutenant général au bailliage de Vermandois, il fit de sérieuses études au collège Louis-le-Grand, où il se lia avec Robespierre. En 1785, il devint avocat au Parlement de Paris, mais sa carrière était sans espoir en raison de son bégaiement. Il végétait lorsque éclata la Révolution. On le remarqua au Palais-Royal, où il harangua la foule, le 12 juillet 1789, appelant les Parisiens à prendre les armes et arborer des cocardes pour lutter contre le roi qui avait renvoyé Necker. Il se trouva aussi à la prise de la Bastille. Son rôle cependant ne devait être ni celui d’un orateur, ni celui d’un meneur de manifestants, mais bien le rôle d’un pamphlétaire fécond et incisif. Ses brochures le révélèrent redoutable polémiste, écrivain né. Il fut dès les premiers temps, l’une des plumes les plus influentes du Paris révolutionnaire.

On le vit défendre le vote par tête et la souveraineté nationale, attaquer même la monarchie. Il préconisa la violence avec une sorte d’allégresse, et se plut à remplir la fonction de « procureur général de la Lanterne », cette lanterne où l’on pendait les ennemis du peuple et de la Révolution.

Sa verve et son tempérament devaient le conduire au journalisme ; il y trouva l’influence et la célébrité, mais aussi tous les risques propres à une époque où l’on répondait sur sa tête des opinions que l’on professait. Il publia, du 28 novembre 1789 jusqu’au mois de juillet 1792, Les Révolutions de France et de Brabant. Dans une langue admirable il exprima tour à tour les traits d’un esprit vif et mordant, les émotions d’un cœur tantôt enthousiaste et tantôt indigné, maniant l’invective et le sarcasme, se plaisant aux attaques personnelles les plus directes et souvent les plus infamantes.

La force de sa pensée n’égalait point son talent d’écrivain et l’amenait à chercher un inspirateur, sinon un maître. Ainsi fut-il d’abord l’admirateur, le disciple et le collaborateur de Mirabeau ; il s’était lié avec le duc d’Orléans, il se lia avec Robespierre pour s’attacher enfin à Danton. Au mois de mai 1793, son Histoire des Brissotins, d’une violence habile et dangereuse, contribua efficacement à la chute des Girondins et, bien malgré lui, à leur mort. Entre temps Desmoulins s’était richement marié et il menait une vie fort heureuse dans l’amour de Lucile. Il avait aussi été élu à la Convention, mais son rôle y était insignifiant, faute de moyens à la tribune.

Sur un rapport de Saint-Just, Camille Desmoulins fut entraîné dans le sillage de Danton jusqu’à la guillotine. Son talent littéraire, certains traits de son caractère et l’amour ardent de Lucile Duplessis lui ont valu de nombreuses sympathies, de son vivant et depuis sa mort, qui faussent le jugement sur ses qualités politiques et sur son rôle dans la Révolution. Mirabeau et aussi Marat, lui reprochaient justement son absence de « plan et de but », son manque de sérieux et de réflexion. Au Tribunal révolutionnaire, sa défense fut très maladroite et il conclut avec une emphase demeurée célèbre : « Je n’ai écrit que pour me rétracter ».

Et Limoux dans cela ! La municipalité, qui avait déjà manifesté une certaine inclination pour ses enfants adoptifs, André Chénier et Fabre d’Eglantine, a souhaité également attacher le nom d’un autre Conventionnel à l’une de ses places publiques. Elle a été choisie à l’abri de toute agitation, comme pour rappeler l’indulgence et la modération prônées par Camille Desmoulins, soudainement effrayé par les progrès de la Terreur. Elle est au centre du lotissement Maireville, proche de la rue Buffon et de la rue Emile Zola. Rectangulaire, agréable malgré le stationnement obligé de quelques automobiles, elle est plantée d’arbres aux feuilles vertes persistantes, des feuilles vertes comparables à celles qu’utilisait Camille Desmoulins, pour confectionner la première cocarde insurrectionnelle de la Révolution.

 

©  Gérard JEAN

  

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