Une chronique de Gérard JEAN

 Rue de la Croix

Est-elle bien pudique, cette rue de la Croix, au point d'avoir longtemps caché l'origine même de son nom ! Si étroite, si modeste, et pourtant terriblement jalouse d'un petit mystère ; on irait jusqu'à imaginer quelle souhaite devant tous, faire acte d'humilité. Ce que Pierre Jean, l'instituteur laïque, n'a pas su et n'a pas pu écrire dans son bref historique des rues de Limoux, ce sont deux vieux prêtres de l'ancienne Eglise, les abbés Joseph Jean et Joseph Olive, qui vont nous l'apprendre. Il ne pouvait en être autrement d'ailleurs et nous ne pouvions espérer de meilleures sources, ni de plus sûres paroles, venant de religieux ayant consacré leur longue existence au culte de la Sainte-Croix.

Autrefois, lorsqu'existait le sanctuaire des Dominicains, devenu par la suite l'ancienne église paroissiale de Notre-Dame de l'Assomption et plus tard encore la chapelle Saint-Jacques des sœurs de Saint-Joseph de Cluny, il était habituel d'observer une tradition d'ordre liturgique qui consistait en une courte Procession au cours de laquelle, on priait Dieu de vouloir bien bénir les travaux des champs et faire fructifier les produits de la Terre.

Tous les dimanches, depuis le 3 Mai, date d'Invention de la Sainte-Croix, jusqu'au 14 Septembre, date de son Exaltation, peu avant la célébration de la messe de 10 heures, le clergé, les marguilliers, les membres de confréries, les enfants de cœur et quelques paroissiens, formaient un cortège, rue d'Empaute, qui se dirigeait vers la Porte Saint-Jean. Quelques mètres après leur départ, les "processionnaires" empruntaient et descendaient la première ruelle à droite pour rejoindre la rue Blanquerie.

A cette intersection, se trouvait une grande et belle croix ouvragée, comparable dit-on à celle qui existe encore, à gauche du grand portail de l'église Saint-Martin. Parvenu là, le célébrant en chape ordonnait une station, un arrêt, au cours duquel les chantres disaient une "Antienne[1]" du "Processionnal", puis le prêtre récitait à haute voix l'oraison de circonstance et l'on reprenait la marche lente et solennelle en direction de l'église tout en chantant des cantiques ou les litanies des saints.

Cette fervente pratique religieuse se perpétuait depuis longtemps, et avait encore cours  après la consécration de l'église actuelle de l'Assomption. Au début du siècle dernier, une autre croix rouillée, endommagée par le temps mais encore  très honorable, était scellée à la maison d'angle de M. Sermet, le Président du Conseil de Fabrique, qui en était très fier. Un jour cependant, des vandales sévirent pour la tordre et la briser même, en partie.  La famille Négrail, alors propriétaire de l'immeuble se fit un devoir de remplacer le symbole, bien que les processions dominicales ne soient plus ; rendues désuètes, en raison du développement de la vie urbaine.

Les prières d'intercession, les Rogations, ont aujourd'hui beaucoup moins d'importance qu'autrefois mais on a conservé avec déférence, sur un socle de pierre, une modeste croix de fer pour commémorer la tradition et la dénomination de cette rue de la Croix[2] appelée ainsi depuis au moins le milieu du xixe siècle.

©  Gérard JEAN


[1]  - Texte généralement bref, sorte de refrain, chanté ou dit par tous, au début et à la fin d'un psaume, ou après chacune des strophes, comme à l'invitatoire du premier office du jour.

[2]  - Journal de Limoux, numéro 30, 23 juillet 1899.

                                                                                                                             

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