Une chronique de Gérard JEAN

Rue de la Comédie

Allez vous me croire ? Si je vous affirme que cette courte et modeste ruelle de treize mètres, la troisième à droite en venant de la Place, en allant au Pont-Vieux, fut certainement la plus animée, sinon la plus mondaine des artères de la Ville pendant le cours des xixe et xxe siècles. N'y voyait-on pas alors le passage triomphant des diables verts aux cornes et à la queue rouge, sautant au son puissant des cuivres ou strident des hautbois ? Car c'était jadis l'une des originalités de notre carnaval dont les "masques[1]", suivies d'une nuée de "goudils", arrivaient en chantant "Bint et cinq poumpiès mangèroun un asé ; N'aïjèroun pas prou, mangèroun[2] …" et envahissaient ensuite le grand bal "Paré, masqué" qui était donné au Théâtre.

La rue de la Comédie qui porte son nom depuis 1856[3] au moins, prolonge la rue de la Carrasserie ; relie la rue de la Mairie à la rue des Cordeliers, et permet de rejoindre la place Alcantara où était située la salle de spectacle limouxine la plus connue et courue de tous les temps, jusqu'à la légende. La "Comédie", c'est "Le Théâtre", un imposant bâtiment, une masure vétuste et miséreuse que le célèbre photographe "Jordy" n'a jamais osé immortaliser pour l'une de ses fameuses cartes postales et dont aucune photographie n'est connue, mais à l'intérieur duquel se sont déroulées, pendant plus de cent ans, les importantes manifestations culturelles ou politiques de la vie locale venues s'ajouter aux représentations prestigieuses des plus grands comédiens français. "Le Théâtre" s'installe au début dans les bâtiments lépreux d'une ancienne usine de tissage, depuis longtemps appelée "La Mécanique", ayant servi d'atelier de filature à l'époque où la fabrication des draps était encore florissante. Il semble bien que ce soit le notaire Melliès qui se charge, en 1830, de rédiger le premier acte de constitution d'une "Société Civile ayant pour but d'exploiter un local" où seront donnés des spectacles. Les actions, d'un montant conséquent de 500 francs, sont souscrites par MM. Roumengous ; Jacques Guiraud-Fournil, le maire de Limoux ; Espardellier ; Gazel ; Mouisse ; De Baichis ; Jaffus ; Rieutort puis passent entre les mains des Salvaire Alexandre ; Salvaire Georges ; Lapasset ; Lombard ; Gellis et Lasserre, tous notables fortunés, qui vont pouvoir bénéficier d'une loge de parterre ou de première. MM. Aubertin, Denat Henri, Coll et enfin Georges Négrail seront les propriétaires successifs de l'immeuble.

"Le Théâtre" est en marche[4] le 28 juillet 1832 comme nous l'apprend une amusante et sympathique annonce relevée à cette date dans le "Journal de Limoux" : "Monsieur Dupuis, directeur du Théâtre de Limoux, a été très satisfait d'avoir pu obtenir une troisième représentation des Artistes du Ballet du Grand Théâtre de Bordeaux. Il engage Messieurs les habitants de Limoux à venir jouir agréablement de cette dernière soirée ; il se félicite d'avoir pu leur procurer cette douce jouissance ; il continuera toujours de chercher tous les moyens possibles pour les contenter. Demain dimanche, le spectacle commencera par l'Opéra-Comique, pièce qui a été redemandée par le public. Cette pièce sera suivie d'un grand divertissement orné de plusieurs Pas nouveaux dansés par les premiers Sujets. Ce divertissement sera suivi par - Le Déserteur - Grand Ballet d'Action en trois actes". Les dames et demoiselles remarqueront, avec quelque amertume, que seuls, Messieurs les habitants de Limoux, sont aimablement invités à venir s'amuser.

Le 30 juillet 1849, la célèbre tragédienne française Elisabeth Félix, dite Mademoiselle Rachel, née en Suisse en 1821, cède à l'heureuse instance de l'académicien limouxin, Alexandre Guiraud et vient donner "Phèdre" de Racine. A l'issue de la représentation, Melle Rachel est conviée par les notabilités de la Ville à déguster de la "Blanquette" dans le salon du pâtissier Lannes, c'est à dire dans le local même où la Société "Mémoire Historique de Limoux" a élu aujourd'hui domicile, 70, rue de la Mairie. Puis, vers 1887, une autre tragédienne de réputation internationale, Mme Agar, vient à son tour donner "Horace" de Corneille. Dès lors, la salle, tout aussi disgracieuse et laide vue de l'extérieur, mais coquette à l'intérieur, connaît son triomphe avec les représentations successives des meilleures troupes d'opérettes. Toute la population de Limoux y entre un jour ou l'autre ; le prix des places varie de 1 fr. 50 à 3 francs ; d'excellents musiciens du crû, comme les Gazel, Cros, Lannes, Sarda, Imbert, Delpy, Firmènou ou encore Marty-Massouty, composent la plupart du temps l'orchestre. Les habitués du parterre, souvent des gamins ou de jeunes gens bruyants assis sur des bancs, avaient instauré à l'entracte, un divertissement peu banal. Ceux qui se trouvaient aux extrémités des sièges exerçaient une force en sens opposé comme s'ils voulaient éventrer ou pressurer une orange et faire jaillir un pépin. En l'occurrence, le pépin se trouvait être un spectateur, lequel, aussitôt vidé de sa place, était enlevé et charrié au bout d'une infinité de bras tendus qui le rejetaient d'un mur à l'autre[5].  

Mais les tristes années de mévente du vin sont là. Le grand bal disparaît. les représentations s'amenuisent et si la salle est toujours comble, elle n'engendre plus de recettes car l'argent se fait rare et les resquilleurs deviennent trop nombreux. "Le Cinéma" assène au "Théâtre" un coup mortel. Il nous reste le souvenir de son remarquable rideau, de ses somptueux décors brossés par le peintre Roux, représentant "La Forêt" ; "La Place Publique" ; "Le Salon Molière" et même une saisissante "Cuisine Rustique" avec ses "cabotos d'ail", sa "carnassièro", et le "pétard". C'est la guerre ; son ère de déclin et de décrépitude approche, il nous abandonne ses loges-urinoirs, ses panneaux en bois croisillonné et ses tristes couloirs.

  Les portes de l'établissement s'ouvrent à nouveau en 1918 avec l'entreprise de M. Morentier d'abord, puis celle de M. Benedetti qui donne à son affaire une nouvelle appellation : celle d'Eden-Cinéma. C'est la période d'après-guerre ; 1919 voit triompher la fameuse revue "Vive Limoux ! Vive la France !" organisée au bénéfice des Mutilés[6] ; les Rémédi, Mazel, Ferrié assument les directions successives. Nous sommes en 1922, l'Artistic-Club donne la revue "Limoux sur Scène" dont la plupart des tableaux sont restés présents à la mémoire de tous ; entr'autres ceux de l'arroseur municipal et du Francesou de Quérigut. M. Georges Négrail succède à M. Lassale puis il rachète l'immeuble. L'Amicale Laïque, l'Athénée de Carcassonne, l'Artistic-Club, la Société Symphonique, la Société des Tambours et Clairons peuvent encore offrir au public de belles représentations au profit des œuvres de bienfaisance. 

 

On ne saurait croire l'émotion qui étreignit bon nombre de personnes âgées lorsque, avec l'appel strident de la sirène, se répandit le bruit spontanément propagé : "Le Théâtre flambe" oui, "Le Théâtre flambe" car pour beaucoup, ce n'était pas encore l'Eden-Cinéma, c'était toujours "Le Théâtre". Le lundi 18 juin 1934, vers 19 h 30, des passants voient une épaisse fumée sortir des fenêtres et de la toiture de l'immeuble, ils alertent le poste de police et les sapeurs-pompiers, alors que toute la population accourt sur les lieux, cependant qu'une immense colonne de flammes de plusieurs mètres de haut ne tarde pas à s'élever au dessus de l'édifice, le transformant en un immense brasier[7]. L'intensité du foyer est telle que les autorités présentes : M. Llagonne, le sous-préfet de Limoux ; M. Labourmène, l'adjoint au Maire ; M. Mège, le commissaire de police ; MM. Grimau et Cantier prennent peur, ils craignent que le sinistre ne s'étende et que tout le quartier ne devienne la proie des flammes. Ils font appel à un matériel plus puissant dépêché par la Ville de Carcassonne qui envoie une forte moto-pompe avec quelques hommes de service conduits par le capitaine Conrié. A leur arrivée, quelques heures plus tard, les braves et dévoués sapeurs-pompiers limouxins vexés et outragés par le peu de confiance dont ils souffrent, se retirent du feu sans autre forme, abandonnant le plus important incendie du siècle à leurs quatre ou cinq collègues de la préfecture. A minuit, il ne resta qu'un tas de cendres d'où renaîtra plus tard, tel le Phénix, l'Hôtel de la Caisse d'Epargne. 

©  Gérard JEAN


[1]  - Une masque, nom fréquemment usité au féminin dans le dialecte local au xixe siècle.

[2]  - Quatre-vingt pompiers mangèrent un âne ; ils n'en eurent pas assez et mangèrent… le curé… ou Pipéto, un ancien soldat du feu, petit et malingre très courageux qui exerçait le métier de ferblantier, dans la rue de la Mairie, presque en face la rue de la Comédie. 

[3]  - Plan d'alignement des rues - Séance du Conseil municipal de la Ville de Limoux du 30 novembre 1856.

[4]  - Jeu de mots rappelant la raison sociale de la troupe animée aujourd'hui par Pierrette David et André Nader

[5]  - Journal de Limoux - numéro 25 - 21 juin 1934

[6]  - Journal de Limoux - numéro 26 - 1er juillet 1934

[7]  - La Dépêche - numéro 24043 - mercredi 20 juin 1934

                     

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