Une chronique de Gérard JEAN

 Rue Auguste Cathala

Comme beaucoup de ces rues, sans âme ni caractère, tracées au cours des dernières années du xxe siècle, elle est sans issue. Mais sait-on, il était peut être indispensable de la concevoir de la sorte. Courte, semblable à la vie du jeune martyr qui portait son nom ; sans aboutissement, semblable à l'espoir détruit de ses parents, valeureux résistants ; symboliquement élargie enfin à son extrémité, formant comme une sorte de placette, afin que soit magnifié le plus bel acte d'héroïsme accompli et exalté le sacrifice d'un enfant de l'Ariège horriblement assassiné pour s'être opposé, simplement avec ruse, aux troupes d'occupation allemandes et à la barbarie d'un groupuscule de miliciens limouxins.  

La rue Auguste Cathala, orientée sud-nord, tenant à l'Avenue des Corbières, a été ainsi dénommée sous la municipalité de M. Robert Badoc, à la suite d'une décision du conseil municipal, prise à l'unanimité le 17 septembre 1976 sur proposition de la commission de la voirie. Elle est située à l'est de la ville, vers la direction de Saint-Polycarpe et dessert seulement cinq habitations dans l'un des derniers lotissements réalisé par l'Office départemental H.L.M sur un terrain communal. Trop jeune pour avoir connu des faits divers, elle ne peut même pas évoquer une anecdote ; mais fière, elle présente le livre de l'Histoire de France ouvert au chapitre de la Résistance en pays d'Aude.

"Lés Allemans an tuat le pitchou Cathala dés Binsous, y an fait dé tout[1]…"  Ainsi la triste nouvelle se répand, de village en village, de village en hameau, de hameau en ferme. Par ces mots, dans la langue du pays, les gens s'annoncent l'une des plus sauvages atrocités qui aient été commises en temps de guerre. Dans les forêts du Chalabrais des humains, devenus plus féroces que des bêtes, viennent de se livrer, avec une indescriptible sauvagerie, à l'extermination d'un jeune patriote de dix-huit ans dont le nom reste maintenant gravé dans les mémoires.

Né à La Bastide-sur-l'Hers le 30 août 1925,  Augustin François Cathala est l'aîné d'une famille nombreuse. Avec son père, Théodore Marius Jean, originaire de Saint-Martin-de-Villerèglan, sa mère Marie Pauline Amat, une robuste femme ariégeoise de Léran[2], cinq de ses frères et quatre de ses sœurs dont la plus jeune est âgée de six mois, il habite à la métairie des Vinsous située à moins de trois kilomètres au sud de Montjardin, près du petit ruisseau "Le Chalabreil", entre les bois de la Fage et de Gascou. Habitué depuis longtemps à se diriger dans une zone de forêts quasi impénétrable, où se sont réfugiés les hommes du maquis Faïta établis à un kilomètre et demi au nord-est de sa ferme, Augustin leur rend visite assez souvent, les aide, leur communique de précieux renseignements. Le 22 mai, veille du jour tragique, il  rencontre à Chalabre M. Victor Teisseire  puis, tard dans la soirée, il rejoint aux Vinsous sa famille ainsi que les deux chefs malades que l'on a caché, le commissaire aux effectifs Paul Alcantara et le commissaire technique Michel Riffaut, alias Gabin.

Le mardi 23 mai 1944, soit moins de quinze jours avant le débarquement des troupes alliées en Normandie, d'importants corps allemands formés d'après les témoins de trois cents à cinq cents hommes, conduits par six miliciens français, pour la plupart de Limoux, investissent la contrée à l'aube afin d'encercler, par les chemins de Pique l'Ordy, de Cazalens, de Palauqui, la cache des maquisards. Les soldats ennemis arrivent de Carcassonne, conduisent des camions et des véhicules légers ; fortement armés ils se présentent à la ferme des Vinsous aux environs de six heures du matin. Le père Cathala s'en souvient fort bien et témoigne[3] : " Nous étions encore tous couchés. Tout d'un coup, j'entends les chiens aboyer. Vite je saute du lit, j'enfile mon pantalon et je m'approche d'une fenêtre pour regarder à travers la fente d'un volet. Derrière la maison, j'aperçois les Allemands. Aussitôt j'avertis la famille. Nous sommes pris… ils sont là". La troupe enragée fouille les bâtiments, frappe, maltraite, torture sans jamais obtenir le moindre renseignement ; lasse finalement, elle va faire ripaille et obliger cette pauvre famille martyrisée, terrorisée, à se priver de toutes provisions au bénéfice de quelques cent vingt soldats violents, ivres et sanguinaires.   

Alors seulement, les officiers,  ou ceux qui paraissent être, précisent leurs exigences. Ils souhaitent, immédiatement, être conduits à la ferme de Roudié, située plus à l'est, à mille cinq cents mètres, par l'aîné des enfants et non par le père. Augustin Cathala n'a pas encore dix-neuf ans ; c'est un héros de la résistance française qui répond présent avec le grand calme et le sang froid propre bien souvent aux gens de la campagne.  Il va prendre ses brodequins, les chausse, noue les lacets, se relève. Il est 7 h. 30. Après un dernier regard vers ses parents, ses frères et ses sœurs, il quitte la ferme des Vinsous, encadré par les tortionnaires allemands. Il avance avec la ferme volonté de tromper ses gardiens pour sauver ses amis du maquis Faïta, évite de prendre le chemin de traverse, le plus court, car il souhaite gagner du temps et se faire entendre. Il choisit au contraire un long détour, élève la voix et crie même très fort lorsqu'il passe avec sa troupe au milieu d'un champ, à découvert, situé à quelques mètres de la ferme du Roudié. Roué de coups, il hurle maintenant et on imagine difficilement, le courage, la volonté, l'héroïsme de ce jeune homme qui tente par tous les moyens d'avertir tous ceux, français ou espagnols, qui peuvent encore être dans les parages.

Lorsque les Allemands pénètrent finalement dans les bâtiments, ils ne trouvent que des marmites encore fumantes. Leur fureur n'a plus de limite. Ce sont des bras de sauvages qui torturent et s'abattent sur le corps d'Augustin Cathala soudainement muet. La barbarie atteint son paroxysme.  Armée de haches de bûcherons trouvées sur place, la horde nazie lui sectionne les membres, elle l'arrose d'essence, l'enflamme, incendie aussi la ferme. Il est environ 10 heures[4]. Le jeune héros vient d'accomplir l'un des plus beaux actes de bravoure et d'héroïsme qui se puisse inscrire dans le livre du maquis Faïta ainsi que dans celui de la résistance audoise.

Dans son histoire de la milice, éditée chez Arthème Fayard en 1969, J. Delperrié de Bayac dénonce : "L'unité allemande coupable de ce crime monstrueux n'a pu être identifiée. Les six Français en civil le furent. Il s'agit de six miliciens, dont voici les noms : Léon Julien, Alfred Rejoux, Albert Jullian, Maurice Allard, Jean Barrat, Jean Bor. Alfred Rejoux, seul, sera fusillé le 9 septembre 1944".

Après ce crime atroce, dont on frémit à la seule évocation, la triste colonne abandonne la métairie en flammes pour redescendre à la ferme de Vinsous vers onze heures. Et on imagine sans aucune peine, la crainte puis la terreur d'une mère qui ne revoit pas son enfant. "Pour seule réponse à ses questions, les Allemands  la frappèrent à coups de pieds et de poings avec autant de bestialité que de fureur. Ensuite, ils se livrèrent au pillage emportant linge, vêtements ; enfin, tout ce qu'ils trouvaient. Avant de repartir, ils vidèrent même tout le vin qui restait dans les barriques. A midi, ils quittèrent les Vinsous où il ne demeurait plus rien[5]".

Une stèle érigée en bordure de la route reliant Chalabre à Limoux a été mise en place par l'Association nationale des anciens F.T.P.F et l'on a gravé dessus l'inscription suivante:  "Auguste Cathala mort glorieusement pour la France, assassiné par les hordes nazies le 23 mai 1944 à la ferme du Roudié". puisse-t-elle, comme notre plaque de rue, au libellé malheureusement trop discret, rappeler, toujours, qu'un de nos enfants a payé chèrement  et sacrifié sa vie pour sauver celle des autres.

 

©  Gérard JEAN


[1]  - "Les Allemands ont tué le jeune enfant Cathala du domaine des Vinsous ; ils lui ont fait subir les pires sévices" - Relation de M. Victor Teisseire, alors lieutenant du maquis Faïta, l'un des derniers grands témoins de l'horrible tragédie.

[2]  - Registre de l'Etat Civil – Mairie de La Bastide sur l'Hers (Ariège)

[3]  - Propos recueillis par M. Noël Vaquié - Midi Libre - 24 mai 1970.

[4]  - Registre de l'Etat Civil – Mairie de Montjardin (Aude)

[5]  - Mémorial de la Résistance en haut pays d'Aude - Midi Libre - 02 octobre 1979

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