Une chronique de Gérard JEAN

    Rue de la Bretonnerie

La rue de la Bretonnerie, à la Petite-Ville, dans le mandement de Saint-Antoine, prend naissance sur la place du 22 Septembre, anciennement dite de l’Airal, et débouche sur la rue de la Flassaderie, après un diabolique virage que bien peu de véhicules s’aventurent à franchir. Depuis des temps immémoriaux, elle se trouve à l’intérieur des remparts de la ville et pénètre, comme pour le desservir, une sorte d’enclos où cohabitèrent, durant presque un millénaire, plusieurs ordres monastiques.  Au XVIIIe siècle, elle borde le couvent dominicain des Frères Prêcheurs et permet de rejoindre les biens-fonds appartenant aux religieuses de Sainte-Catherine ; mais plus tard, elle connaîtra l’asile des aliénés fondé par les sœurs de Saint-Joseph de Cluny. 

Bretonnerie, direz-vous ? C’est le ténébreux mystère que nous allons tenter d’éclaircir ;  une nouvelle et bien belle histoire, étayée d’abord par des arguments à caractères étymologique ou ethnographique, suivie de notre vérité, décousue des plis dans lesquels se cachent presque toujours, les obscures lois dogmatiques de l’Eglise catholique.

Avant nous, l’hypothèse d’un endroit où l’on pouvait se battre en duel a été avancée, aux dires que la breto ou brette, est une sorte de longue épée, primitivement fabriquée en Bretagne et que le breton ou bretteur, est un maître d’armes, un duelliste de profession, connu par extension comme un homme aimant à ferrailler, à provoquer. Sincèrement, il est difficile de voir le sang des antagonistes se répandre devant la porte de l’église et des chapelles environnantes, sous les yeux de pieuses moniales.

Le vocabulaire ancien propre à la viticulture semble plus en accord avec nos mœurs et coutumes. La breto, en Languedoc, c’est d’abord une hotte, un haut panier d’osier que l’on porte sur le dos pendant les vendanges  ; tandis que le breton, peut être un tonneau de forte contenance, une futaille voire une barrique, fabriqué par le bretonnier. Le breton est aussi un cépage proche du cabernet. Cependant, on objectera qu’il faut de la place pour assembler un breton, qu’il est difficile de s’y livrer dans une ruelle et que l’emplacement choisi à Limoux pour le faire était la Cavalerie, hors la porte du Pont-Vieux, aujourd’hui appelée Esplanade François Mitterrand.   

Un curieux a voulu se rendre à Pontoise, dans le Val-d’Oise, où se trouve comme chez nous, une rue de la Bretonnerie. Il a compris là-bas, que la breto est une vache laitière tachetée et que le terme de brouterie aurait remplacé celui de bretonnerie. Dans les environs du faubourg de Rouen, la rue en question était dit-on un chemin par lequel on menait brouter les animaux dans les herbages, connu également sous le vocable de pis-de-vache.

Revenons aux terminologies religieuses, qui paraissent mieux s’accorder avec notre histoire. Le breto, en Languedoc, peut être tout aussi bien un personnage qui s’exprime d’une façon difficilement intelligible, qui bredouille, balbutie ou psalmodie comme un moine, tandis que le breton est tonsuré, en rond, tout comme ces Frères Prêcheurs qui entraient et sortaient de leur couvent par la rue de la Bretonnerie. Notre vérité, celle que nous allons développer et vous faire accepter, nous est venue de la commune des Laines-aux-Bois, dans l’Aube, d’Orléans, dans le Loiret, et de Paris. Ces trois villes, ont la particularité d’avoir été considérablement marquées par la présence au fil des siècles du clergé régulier et elles font très vraisemblablement partie avec Limoux, des douze communautés qui ont accueilli en France, entre les XIIIe et XVIIIe siècles, les chanoines de Sainte-Croix de la Bretonnerie, appartenant à l’ordre de Saint-Dominique et méditant sur la Passion et sur la Croix de Jésus-Christ. 

Ces religieux Croisiers ou Porte-Croix, à qui on a donné aussi la qualité de chanoines réguliers, étaient soumis à la règle de saint Augustin. Le pape Innocent IV, étant à Lyon, ordonna qu’ils auraient toujours une croix à la main. Leurs monastères étaient aussi des hôpitaux et ils ne mangeaient point de viande tous les mercredis de l’année, jeûnaient tous les vendredis, n’usant ces jours-là que de viandes quadragésimales, c’est-à-dire ne mangeant ni beurre, ni fromage, ni œufs, ni aucun laitage. Tous les trois ans ils tenaient leur chapitre général : les prieurs y étaient proposés par le général, pour être élus par voix secrètes.

De Toulouse où ils avaient été envoyés, vers l’an 1240, les chanoines se joignirent à saint Dominique pour combattre l’hérésie des Albigeois, et ils se conformèrent  à ce saint patriarche de l’ordre des Prêcheurs pour ce qui concerne l’observance de la règle de saint Augustin comme aussi pour ce qui regarde l’office divin. L’ordre de Sainte-Croix s’étendit en France par les prédications du P. Jean de Sainte-Fontaine, qui succéda au P. de Vauclourt dans la charge de général ; et comme ces religieux étaient pour lors en grande estime, saint Louis en fit venir à Paris en 1258 et leur fit bâtir dans sa haute justice, rue de la Bretonnerie, une église et un couvent en l’honneur de l’Exaltation de la Sainte-Croix, qui retient encore le nom du lieu où était anciennement la Monnaie du roi.

Le pape Jean XXII reçut cet ordre sous la protection du Saint-Siège, en l’an 1318 mais seulement en 1650, le général Thomas de Conda, accorda aux religieux français un provincial de leur nation. Au XVIIIe siècle, les chanoines de Sainte-Croix de la Bretonnerie portent une soutane blanche et un scapulaire noir, chargé sur la poitrine d’une croix rouge et blanche ; lorsqu’ils sont au chœur, ils ont l’été, un surplis avec une aumusse noire ; et lorsqu’ils vont en ville, ils mettent un manteau noir comme les ecclésiastiques.  Ils ont pour armes : « d’azur à une croix pattée de gueules et d’argent, l’écu surmonté d’une couronne d’épines, d’une mitre et d’une crosse ». Ils qualifient leur ordre de canonial, militaire et hospitalier.

L’ordre des chanoines réguliers de Sainte-Croix de la Bretonnerie n’avait que douze maisons en France ; il fut un de ceux qui subirent les premiers, les funestes effets de l’action de cette commission dite de la réforme des Réguliers. Réduit à son petit nombre, étant surtout dans l’impossibilité de recevoir de nouveaux sujets, il s’éteignit en France avant la suppression faite en 1790.

©  Gérard JEAN

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