Une chronique de Gérard JEAN

    Rue de l'Observance

Après avoir rappelé pendant des siècles, les règles de paix et de sérénité conventuelles de ces Frères Mineurs ou Franciscains qui portaient l'habit des pauvres gens : une robe brune à capuche, une corde en guise de ceinture, et remémoré le sacrifice de leur vie toute entière consacrée à la prière, à la méditation, à la prédication, au sauvetage spirituel d'autres hommes, le Passage Alcantara, dénommé avant la Révolution française, Rue de l'Observance, puis, Rue de l'Arceau, fait penser aujourd'hui à une autre forme de vocation, celle de ces héros résistants, qui sacrifiaient, eux aussi, leur jeune existence, comme le fit Paul Alcantara, pour la paix d'autres hommes et la sérénité de la France.

Cette ruelle de vingt-trois mètres avait autrefois son importance. Fermée du côté de la Rue de la Mairie par les vantaux d'un haut portail, elle permettait d'accéder, vers l'ouest, à l'esplanade des Cordeliers. Elle conduisait le plus simplement, mais directement, à l'entrée principale de l'ancien couvent, jusqu'au parvis de sa belle et grande église.

L'arc du portail, tel que nous le connaissons maintenant, s'appuie de part et d'autre, sur les murs de façade des maisons contiguës. C'est un plein cintre, appareillé en tas de charge, avec refends soulignant les crossettes. La clef, portant le monogramme "Iesus Hominum Salvator" (Jésus Sauveur des Hommes), surmonté d'une croix latine et les deux claveaux voisins très allongés vont rejoindre la corniche. Les piédroits, un peu maigres, ne font que légèrement saillie sur le nu du mur. Les refends et les sobres moulurations des impostes et de l'entablement constituent, avec le petit ressaut de l'encadrement intérieur, toute la décoration de cette entrée dont on imagine cependant la belle prestance antérieure. La frise porte une inscription, en lettres capitales, gravées en creux, en grain d'orge, autrefois dorées : "17 - L'OBSERVANCE - 47". La date de 1747, montre bien que le portail avait été construit ou fortement restauré, peu avant l'établissement des plans de la ville établis en 1753, sur lesquels il est schématiquement figuré.

Mais comme je vous en ai parlé, vous allez devenir curieux et forcément m'interroger. Qu'en est-il de cette Observance ? Que peut signifier pour les laïques ce curieux titre remarqué certainement par bien peu d'entre vous  et pourquoi se trouve t-il placé au fronton?

D'une manière générale, dans les milieux monastiques, on qualifie d'observants les membres d'un ordre religieux qui respectent, avec une grande rigueur, la pratique stricte de leur règle, ou qui souhaitent vivement y revenir après le relâchement de son application[1]. Cette appellation convient à la plupart des congrégations  dites mineures ou mendiantes , mais plus particulièrement à l'une des branches de l'ordre franciscain, appelé "des cordeliers" dans les milieux populaires de notre pays  à partir du xiiie siècle.

Bientôt, dès le xive siècle, des mouvements dits de l'Observance apparaissent. Ils sont nés de la volonté de respecter l'idéal de pauvreté absolue prôné par François d'Assise. Chez nous, un courant de réforme alliant vie érémitique, étude et apostolat aboutit à la reconnaissance officielle et définitive de l'Observance française après le Concile de Constance en 1415.  Malheureusement, ici comme souvent ailleurs, l'entente entre les conventuels plus laxistes et les stricts observants se révèle impossible malgré deux espoirs de conciliation, à tel point que le pape Eugène iv consacre définitivement l'autonomie de l'Observance en 1446. Le conflit ne fait que s'aggraver ; la papauté est submergée par les interventions de princes ou de religieux qui soutiennent les Frères Mineurs, dits de la "Régulière Observance" mieux connus par la tradition Limouxine sous leur dénomination de Cordeliers.

Mais, passons rapidement sur ces problèmes religieux austères peu enclins à souffrir la longueur et saisissons le petit clin d'œil que nous fait l'histoire. Les religieux qui s'intègrent à l'Observance regrettent peu à peu son système d'uniformisation et les  relâchements qui apparaissent à nouveau en son sein, notamment pour ce qui concerne la pratique de la pauvreté. En Espagne, au xvie siècle, une réforme particulièrement dure et contraignante est soutenue par le Frère Cordelier, Pierre Alcantara, dit Garavito, qui a été conseiller du roi du Portugal Jean III. Et voilà comment, à quatre cents ans d'intervalle, par le plus imprévisible hasard, l'ascète Pierre Alcantara rejoint le communiste Paul Alcantara, héros de la Résistance, derrière le portail de l'Observance qui fermait cette rue dont il est récemment devenu le parrain après lui avoir donné son nom.   

©  Gérard JEAN


[1]  - Dictionnaire historique des ordres religieux - Agnès Gerhards, Fayard, 1998

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