Une chronique de Gérard JEAN

 Rue Pierre Bayle

Ainsi dit, sur la proposition de M. Jean Garrigue, alors président de l’association « La Beluga de Limos », qui depuis quelques années déchiffrait, insensiblement, les pages sur lesquelles étaient écrites les plus belles actions héroïques du petit tambour de Tourreilles, la municipalité de Limoux, ouvrait droit à une légitime demande et acceptait, au cours de sa délibération du 28 février 1979, la dédicace d’une de ses rues, au garçonnet, jusque là étrangement méconnu, enfin cité comme l’un des plus valeureux enfants de l’Aude. Cette rue serait courte, semblable à la vie du jeune héros ; sans issue, pareille à sa fin tragique ; éloignée du centre ville, comme ce champ de bataille où il trouva la mort, derrière les Pyrénées. Adjacente à l’Avenue des Corbières, elle serait la dernière, plus proche de cette Espagne où repose celui qui avait aimé, puis quitté Limoux en chantant.

Pierre, Jacques Bailé est le dernier garçon d’une famille de six enfants.  Il naît à Tourreilles, le 2 février 1783, sous le règne de Louis XVI, appelé le roi-martyr. Sa famille sert loyalement le 8ème Bataillon à l’exemple du père, Jean-Baptiste, surnommé Grazel, qui est sous-lieutenant ; de la mère, Marguerite Toufine, dite Mansou, qui est vivandière pour veiller à l’approvisionnement des soldats ; du grand-frère, Guilhaume, caporal-tambour. Pierre, dont le patronyme occitan altéré, deviendra au cours du XIXe siècle, Bayle, entend ainsi très tôt, les premiers battements, les roulements de la charge ;  il frappe sur la caisse, fait vibrer la membrane ; il s’enflamme déjà lorsqu’il entend les baguettes et marche au pas militaire, si Guilhaume lui en donne l’ordre.

Pierre a maintenant dix ans. Depuis le 7 mars, son pays républicain vient d’entrer en guerre contre l’Espagne ; le roi de France a été guillotiné, le Roussillon est envahi et sa patrie se trouve en grand danger. Afin de répondre au vote de la Convention, partout dans notre pays, des volontaires sont recrutés, comme à Limoux, où le 1er avril 1793 se constitue le 8ème Bataillon de l’Aude, formé de cinq cent soixante trois hommes engagés, tous originaires des villages avoisinants. Dans la maison familiale, les soirées sont empreintes de gravité ; les enfants, les garçons surtout, ont écourté leurs jeux dans les ruelles et sur la petite place de Tourreilles, pour maintenant écouter, autour de la soupe au pain et au lard, leurs parents  qui vont être enrôlés demain matin sur l’esplanade du champ de Mars à Limoux. En guerre oui, mais avec femme et enfants ! Enfant dans la troupe, comme il est mentionné sur les registres de l’unité constituée, sous les ordres du commandant Jean Ribes.

En effet, par décret du 11 juillet 1792 déclarant la « Patrie en danger » et ordonnant la levée de nouveaux bataillons de volontaires, l’assemblée Législative prescrivait que tout garçon employé aux armées en zone de combat devait désormais être incorporé dans l’unité dont il porterait l’uniforme. Etant immatriculé et soldé, il devenait ainsi « Enfant dans la Troupe » selon les termes de l’ordonnance du 1er mai 1776.

Dès le 15 avril 1793, la division de l’Aude fait mouvement vers la forteresse de Salses, dans les Pyrénées-Orientales, où elle bivouaque. Les troupes se structurent, les hommes sont instruits, la brigade de Limoux prend appui sur l’Agly, depuis Rivesaltes. Pierre a trouvé modeste uniforme à sa taille, il est toujours chaussé de sabots, mais les grands soldats lui ont donné une petite redingote à deux pans, fermée sur un gilet par des boutons en métal, il porte une culotte de cuir, et surtout, sa poitrine est barrée d’un baudrier retaillé, encoché à l’emplacement des baguettes. La giberne de Pierre ne contient aucune cartouche. Le petit Bailé joue du tambour, il donne la charge au milieu des hommes au repos, s’initie aux dominos ou aux dés et reconnaît maintenant les principaux battements du commandement.

Cela fait dix-neuf mois qu’il fait campagne !  Pierre Bayle, se trouve à l’un des avant-postes du 8ème Bataillon de l’Aude et malgré son âge, il bat « La Diane » en faisant des efforts incroyables, rapportera le général Dugommier, pour empêcher l’ennemi d’entendre l’approche de l’artillerie légère, lorsqu’il est atteint à la tête par un éclat d’obus, le samedi 1er novembre 1794, à l’aube, sur les pentes du mont Roig, en territoire espagnol, non loin du village de Biure, au cours de l’un des derniers combats de la dernière bataille du Boulou.

Déclaré « Mort pour la France » et cité à l’ordre de l’armée à titre posthume par le général Dugommier, le 10 novembre 1794, ce petit tambour fut le premier « Enfant de Troupe » mort au combat, au service de la Patrie et son héroïsme lui a valu le « Droit à la Reconnaissance Nationale » conformément à la demande du général adressée à la Convention.  Hélas, il ne vécut pas la capitulation de Figueras, le 28 novembre. Il n’entendit pas battre la chamade sur les remparts du fort de la Trinité, le 3 février 1795, à Rosas, comme un cœur défaillant. Seule sa famille put vivre le traité de paix du 1er août 1795, entre la France républicaine et l’Espagne monarchiste.

©  Gérard JEAN

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