Une chronique de Gérard JEAN

         Avenue Camille Bouche

Au sortir du royaume d'Aragon, venu de Mont-Louis, le voyageur s'offre le gîte et le repos à Limoux ; puis il franchit le Cougaing, petit affluent de l'Aude, pour rejoindre Albi par la route royale d'étape numéro 138, qui est de troisième classe. Besace à l'épaule, bâton en main, le voilà sur le Pont de France face au chemin empierré et poussiéreux que l'on va appeler plus tard route de Carcassonne, puis au XXe siècle : Avenue Camille Bouche ; tout au moins, pour la partie comprise entre le siège social des anciens établissements Fiorio et le haut signal de pierre, en forme d'obélisque, aujourd'hui disparu, que l'on appelait l'aiguille.

Bouche, avait là sa maison familiale ; les générations futures devaient connaître pour s'en souvenir, ses actes de résistance et sa mort au Champ d'honneur, en territoire ennemi. Après le sacrifice de sa jeunesse, il va encore prêter son nom à la Ville, soucieuse d'honorer de tels enfants qui furent héros du dernier grand conflit mondial.

Camille Bouche et ses deux frères sont issus d'une famille de cultivateurs ariégeois. Leur mère, Zélie Delrieu, est originaire de Saint-Martin de Caralp ; leur père, Paul, de La Bastide de Sérou. Lui même naît à Lavelanet le 8 mars 1927. C'est un beau garçon, blond aux yeux bleus, pas très grand de taille, mais vif et joueur, admis à l'école publique de Limoux. A douze ans, en première année du Cours supérieur, dans une classe à l'effectif surchargé, il reçoit de ses enseignants, le 10 juillet 1939, à l'occasion de la distribution des Prix, un témoignage de grande satisfaction.

Il fait montre de réelles capacités sportives en jouant à XV au sein de l'équipe du "Limoux Etudiants Club" formée par l'Ecole Primaire Supérieure de Garçons ; Camille deviendra un grand rugbyman… mais non, le pays est en guerre. Cette guerre qu'il dit "inutile" lorsqu'il parle à Pierrot Taillefer, son meilleur copain. A seize ans, Camille Bouche est un adolescent aventureux, à l'esprit déjà mûr, formé à l'idéologie communiste, influencé par la morale de certains professeurs qui stigmatisent l'outrage des Allemands. En cours d'année scolaire, il quitte brusquement le Collège pour rejoindre dans les bois, parmi les premiers, ceux qui constitueront, pour résister à l'envahisseur, les Forces Françaises de l'Intérieur.

Avec le groupe du maquis Faïta, Camille Bouche revient "du côté de son ancienne École Supérieure" pour libérer Limoux des troupes d'occupation, le 20 août 1944 ; il s'appelle "Roland" ; c'est son nom de guerre ; il a falsifié ses papiers d'identité pour être accepté et laisser croire à ses chefs qu'il a déjà dix-huit ans !  Puis il rejoint l'armée volontaire pour la guerre, car il souhaite bouter l'ennemi hors de nos frontières avec ses camarades du Bataillon Minervois dans lequel il s'engage le 16 septembre 1944, au lendemain même de sa formation régulière officielle à Carcassonne[1] sous les ordres du Capitaine Azalbert.

Camille Bouche, célibataire, est sergent lorsqu'il arrive enfin en Allemagne le 17 avril 1945 avec ses compagnons de la 6eme Compagnie, du 2eme Bataillon, du 81eme Régiment d'Infanterie. Il agit, armé, sur l'axe Biberach-Haslach, avec pour mission principale de s'emparer de la ville de Steinach, près d'Innsbruck, grâce à un mouvement débordant. Le 29 avril 1945 alors que sa compagnie tente d'occuper Waldau, il est envoyé en patrouille et sérieusement accroché par un groupe de S.S. L'un de ses hommes est tué, lui même grièvement blessé.

Rapatrié vers la France par le 25eme Bataillon Médical, il décède le 3 mai 1945 sur les bords du lac Titisee dont les eaux claires reflètent, en Allemagne, les sommets enneigés couverts de sapins, les villas blanches et les luxueux établissements dispersés sur ses rives, le jour où sa famille reçoit une dernière Carte aux Armées, datée du 27 avril sur lequel il avait écrit : "Ne vous faites pas de bile, tout va bien ainsi que pour Toffoli et Félix Santamans, Sergent-major de ma Compagnie".

Les Armées disent qu'il est "Mort pour la France" à l'âge de dix-neuf ans ; Camille Bouche n'avait en fait que dix-huit ans. Le corps du sergent Camille Bouche conduit à Fribourg sera ensuite enseveli dans le carré glorieux du cimetière Saint-Martin de notre ville où il repose aujourd'hui, décoré à titre posthume de la Médaille Militaire, en vertu du Décret du 15 juillet 1949.

Je ne peux terminer ainsi l'histoire de l'Avenue Camille Bouche sans vous parler brièvement du moulin de la Boucarie, aussi appelé des Religieuses, qui se trouvait à l'emplacement de l'usine électrique actuelle et qui avait été cédé au monastère dominicain de Prouille. Les pieuses Dames avaient souhaité mettre dix meules en fonctionnement afin d'agrandir leur affaire ; elles élevèrent le barrage de façon inconsidérée, ce qui provoqua paraît-il de terrifiantes inondations ; de vives contestations ; des émeutes même parfois s'en suivirent, au point d'engendrer, pendant des siècles d'interminables procédures. Transformée en filature au XIXe siècle, l'usine deviendra propriété de l'académicien Alexandre Guiraud avant que le bâtiment tout entier, où travaillaient près de quatre cents ouvriers, ne soit la proie des flammes.

Mais serais-je pardonné, si j'oubliais de vous rappeler  que notre journal "Le Limouxin" inscrit au Guinness World Records depuis le 24 août 2000, comme étant l'hebdomadaire local en activité le plus ancien de France, "habite" désormais cette Avenue Camille Bouche, au numéro six ?

©  Gérard JEAN

 


[1]  - Bataillon Minervois constitué le 15 septembre 1944 avec les compagnies du Minervois, de Narbonne et de Limoux (4e) - Avec ceux du Minervois, Colonel Piquemal.

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