Fondée en 1836

A Carcassonne  11000  -  89, rue de Verdun

 

Les communications

Communication du jeudi 12 juin 2003 à 17 heures :

M. Pierre COSTEPLANE

Des Irlandais à Carcassonne

Comme l’indique le titre d’un travail inédit du colonel F. Jaupart[1], Carcassonne fut sous l’ancien régime une ville d’étape et de garnison, ce qui n’était pas sans inconvénient pour la population, longtemps soumise à l’obligation d’héberger les gens de guerre avec tous les désagréments que cela comportait. C’est pour y remédier que fut décidée la construction, sur les plans de l’architecte Louis Mélair, de la caserne encore utilisée de nos jours sous le nom de « Caserne Laperrine », mais qui n’était alors que « cazerne royale », selon l’orthographe de l’époque, et devint sous la Révolution « cazerne nationale ».

Ce vaste bâtiment abrita, à un rythme parfois très rapide, de nombreux régiments, tant d’infanterie que de cavalerie, parmi les plus prestigieux de notre pays. Quand on connaît l’intérêt qu’a, de tout temps, suscité l’uniforme sur la population, et notamment sur la population féminine, il y a lieu de penser que la présence de ces militaires dans les rues de notre ville ne devait pas passer inaperçue.

Pourtant, l’arrivée chez nous, en octobre 1763, de soldats à l’accent étranger et dont les uniformes écarlates tranchaient sur ceux des régiments français voués au blanc ou au gris clair, ne dut pas peu étonner nos compatriotes : il s’agissait en effet des Irlandais appartenant au fameux régiment d’infanterie de Dillon composé, nous apprend le colonel Jaupart[2], d’un seul bataillon de treize compagnies, dont une de grenadiers.

Pour nous Audois, ce nom de Dillon évoque avant tout la figure d’un célèbre homme d’Église : Arthur-Richard Dillon, qui fut successivement évêque d’Evreux, archevêque de Toulouse et enfin archevêque de Narbonne, et, à ce titre, président né des Etats de Languedoc[3]. Cet illustre prélat, d’origine irlandaise, appartenait en effet à la même famille que le colonel-propriétaire du régiment en question. Un autre Dillon, parent assez lointain de l’archevêque, entra aussi dans les ordres et fut, à Narbonne, vicaire général[4]. 

Par l’armorial des archevêques de Narbonne, de Mullot et Sivade, nous connaissons les armes du prélat et par conséquent de sa famille : « D’argent au lion léopardé de gueules, armé et lampassé d’azur, accompagné de trois croissants de même, deux en chef et un en pointe[5] ». Il serait évidemment vain de chercher un quelconque lien entre la présence de ces personnages à la tête de l’archevêché de Narbonne et l’arrivée du régiment de Dillon à Carcassonne.

Mais qu’étaient donc ces régiments Irlandais[6], au service de la France ? Pour en savoir plus, il faut nous reporter plus d’un demi-siècle en arrière, exactement en novembre 1691, lorsque Guillaume d’Orange ayant battu et évincé le roi Jacques II d’Angleterre[7], et ayant défait, à la tête des troupes anglaises ses derniers partisans irlandais commandés par Patrick Saalfeld, leur dictait ses conditions par le traité de Limerick. Les vaincus avaient le choix entre retourner chez eux, rejoindre les rangs de l’armée anglaise ou se rendre en France pour partager l’exil du souverain détrôné. C’est ce que choisirent la plupart d’entre eux.

Parmi eux se trouvaient des hommes composant le régiment, qu’un gentilhomme irlandais du nom de Dillon avait recruté, essentiellement parmi les paysans de ses domaines, dès 1653, pour servir la cause des Stuart et qu’il avait reconstitué trente ans plus tard à la demande de Jacques.

Parvenus à destination, et plutôt mal accueillis par leur souverain déchu, ces hommes ne tardèrent pas à passer au service de Louis XIV qui les intégra à l’armée française pour former ce que l’on appellera désormais les « Brigades Irlandaises[8] ».

Les régiments qui constituaient cette brigade, au nombre de six au début pour l’infanterie et la cavalerie, par la suite plusieurs fois réduits à trois, changèrent au cours d’un siècle d’existence de colonel-propriétaire et de ce fait de nom. Seul le régiment de Dillon demeura toujours dans la même famille et ainsi conserva le sien[9].

Pendant près d’un siècle, la « Brigade Irlandaise », et tout spécialement le régiment commandé, d’abord par le comte Arthur Dillon (1670-1733), puis par ses descendants, s’illustra sur tous les champs de bataille des campagnes auxquelles ils prirent part ; le renouvellement des effectifs étant assuré, tant par l’arrivée d’émigrants irlandais qui quittaient leur pays, souvent au péril de leur vie, que par l’engagement dans les rangs de la « brigade » des enfants, légitimes ou non, des soldats qui la composaient et qui suivaient leurs pères dans tous leurs déplacements jusqu’à ce qu’ils fussent eux-mêmes en âge de porter les armes.

Mais il est temps maintenant, de nous pencher sur l’histoire de cette famille Dillon et d’en retracer sommairement la généalogie. Le premier dont le nom reste attaché au régiment fut celui qui le fonda, comme nous l’avons dit en enrôlant ses paysans des terres de Roscomon et Mayo, il se nommait Théobald, lord Dillon, pair d’Irlande, septième vicomte de Castello-Gallen. De son mariage avec Marie Talbot, tuée par l’explosion d’une bombe lors du siège de Limerick, il eut plusieurs enfants dont Henri, le second par la naissance, mais devenu l’aîné après le décès de son frère, qui demeura en Irlande à la demande de son père pour y recouvrer son rang, tandis que le cadet Arthur allait en France poursuivre sa carrière militaire aux côtés de son roi exilé. 

Ce dernier prit donc la tête du régiment commandé jusque là par son frère Henri. Une sœur de lord Théobald avait épousé Thomas Lally, chef d’un ancien clan irlandais et baron de Tollen-Lally, dont elle eut cinq enfants avant de devenir veuve. A la demande de leur oncle tous, à l’exception du plus jeune demeuré en Irlande pour garder les biens de sa famille, passèrent en France comme leur cousin Arthur. Pendant ce temps, lord Théobald levait une compagnie franche qui débarqua en France au début de mai 1690 pour constituer le noyau d’un second bataillon du régiment, dont Arthur Dillon, par brevet du 1er juin suivant, devint colonel-propriétaire. Son cousin, James Lally, devint commandant de ce second bataillon mais fut tué l’année suivante, pendant le blocus de Montmélian[10]. 

Le régiment de Dillon participa, sous le commandement de son colonel-propriétaire, aux diverses campagnes de Noailles et de Vendôme en Espagne, de Villeroi en Allemagne, du duc de Vendôme et du Grand-Prieur en Italie, et prit part à de nombreuses victoires. En 1730, âgé de 60 ans, il prit sa retraite, laissant son régiment à son fils aîné. En effet, marié à Christiania Sheldon, fille d’honneur de la reine d’Angleterre et nièce du général Dominique Sheldon, passé lui aussi au service de la France, il en avait eu cinq fils et quatre filles. Il mourut en février 1733 au château royal de Saint-Germain-en-Laye.

Son fils Jacques (James), chevalier de Malte, tomba à la tête de son régiment à Fontenoy, et son autre fils Edouard, devenu à son tour colonel du régiment de Dillon, mourut des  blessures reçues à Lawfeld. Un autre des fils d’Arthur Dillon, Richard-Arthur, entra dans les ordres et devint comme nous l’avons dit, archevêque de Toulouse, puis de Narbonne.

Si nous en croyons Jacques Weigand[11], il ne restait plus à la mort d’Edouard, en 1747, qu’un seul Dillon susceptible de lui succéder à la tête du régiment et qu’en dépit de son jeune âge[12], Louis XV confirma à ce poste malgré les conseils intéressés de tous ceux qui se croyaient quelque titre à occuper sa place.

Pourtant, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, d’autres membres de la famille Dillon devaient s’illustrer, d’abord comme officiers du régiment portant leur nom, ensuite dans les armées de la Révolution : il s’agit de deux frères, fils de Henri et petits-fils du comte Arthur. L’aîné, né en 1745, se prénommait Théobald[13] et le cadet, né le 3 septembre 1750, Arthur[14]. Ce dernier commença à servir en qualité de cadet dans le régiment familial dès 1764[15]. Trois ans plus tard, un brevet daté du 28 août 1767 l’en nommait colonel[16], charge à laquelle il était destiné dès sa naissance, mais ce ne fut qu’à l’âge de 23 ans accomplis, c’est-à-dire en septembre 1773, qu’il put l’exercer réellement. En 1777, son régiment fut envoyé aux îles où il prit part à la prise de Grenade, de Saint-Eustache, de Tobago et de Saint-Christophe enfin, dont il devint gouverneur après s’être retiré de Savannah. Mais à la paix, cette île dut être restituée à l’Angleterre. A cette occasion, A. Dillon dût se rendre à Londres où le grand chancelier d’Angleterre, lors Thurlow rendit publiquement hommage, à la fois à ses vertus militaires et à ses qualités de jurisconsulte. Rentré en France, Dillon se vit promettre le gouvernement de la Martinique, mais dut se contenter, en attendant, celui de Tobago où il demeura trois ans.

En 1789, Arthur Dillon qui éprouvait certaines sympathie pour les idées nouvelles devint député de la Martinique aux États généraux. Mais la Révolution était en marche et les régiments étrangers au service de la France étaient devenus suspects et, parmi eux, plus que tous les autres, les Irlandais. A tort, affirme Weigand, car la plupart de leurs membres étaient plutôt favorables aux idées révolutionnaires. En 1791, leur suppression fut proposée et, en dépit de plusieurs protestations, dont celle d’Arthur Dillon[17], et malgré les interventions auprès d’un Louis XVI au pouvoir affaibli, du duc de Fitz James et d’un autre Dillon prénommé Édouard, gentilhomme irlandais, sorte de play-boy de l’époque si nous en croyons Weigand, auquel son allure physique avait valu, outre de nombreux succès féminins, le surnom de « Le Beau », le point de vue des partisans de la suppression prévalut. Le décret de juillet 1791 consacra leur disparition[18] qui devint effective dès le 1er janvier suivant. Cela en était fini des colonels-propriétaires et des uniformes écarlates à parements noirs et doublures blanches accompagnés de culottes blanches et de chapeaux galonnés d’or[19]. Le régiment de Dillon était devenu le 87ème de ligne, en bleu et blanc comme le reste de l’armée française.

Cependant, tous les Irlandais n’acceptèrent pas de servir la Révolution et certains émigrèrent à Coblence et rallièrent l’armée des princes. Tel ne fut pas le cas de nos deux Dillon dont nous avons dit qu’ils professaient des idées plutôt libérales.

Aussi ne sommes nous pas étonnés de les voir servir dans les armées de la Révolution. Théobald, nommé maréchal de camp en 1791, prit part l’année suivante à une offensive de Dumouriez qui tourna mal pour lui : le 20 avril 1792, à la suite d’une escarmouche à Tournay, ses troupes se replièrent en désordre et, s’estimant trahies par lui, le massacrèrent. Ses officiers le ramenèrent grièvement blessé à Lille où il avait de la famille ; mais là, la foule rameutée par ses meurtriers l’acheva à coups de piques. Cet acte indigna la population dans son ensemble. Les meurtriers de Théobald Dillon furent jugés et condamnés à mort, cependant que son corps était enseveli au Panthéon et que ses enfants devenaient les premiers pupilles de la nation française.

Arthur de son côté avait été nommé, le 2 mai 1792, lieutenant-général et s’était vu confier le commandement d’un corps d’armée. C’est lui qui organisa la défense du défilé des Islettes (15 août) et par son action efficace rendit possible la victoire de Valmy.

Mais s’il avait servi la Révolution sans états d’âme aussi longtemps qu’elle était demeurée attachée à la monarchie, il n’en alla pas de même après la destitution et, a fortiori, la condamnation et l’exécution du roi. Sa première manifestation d’indépendance a été, le 11 octobre à Clermont, une tentative de négociation avec le Land-grave de Hesse Cassel pour éviter une inutile effusion de sang, initiative qui de toute évidence excédait ses prérogatives et lui valut un désaveu et un blâme pour incivisme de Billaud-Varenne et Merlin de Douai.

Et le voici qui récidive et aggrave son cas le 17 novembre, alors qu’il est commandant en chef de l’armée des Ardennes, en faisant prêter serment au nom du roi. Cette fois il est suspendu de son commandement mais il y est réintégré à la suite d’une éloquente plaidoirie de Camille Desmoulins avec qui il semble avoir été lié par des liens d’amitié.

Mais c’est en juillet 93 que les choses tournèrent définitivement mal pour lui. Tout commença par une polémique à son sujet entre Desmoulins et Billaud-Varenne qui reprochait à Dillon d’avoir été l’ami de La Fayette et le soupçonnait de comploter avec des aristocrates et de trafiquer ave des financiers plus ou moins louches ; on l’accusait plus précisément de vouloir faire évader le dauphin pour le proclamer roi sous le nom de Louis XVII et sous la régence de sa mère. Sous ces accusations, Bréaud et Cavabon prennent parti contre lui. Aussitôt, Camille Desmoulins prend sa défense et lui écrit une lettre dans laquelle il met en cause Saint-Just et Billaud. Selon lui, ce que ce dernier ne pouvait pardonner à Dillon, c’est d’avoir révélé la conduite peu glorieuse qu’il avait eu en septembre précédent face à l’ennemi, au cours d’une mission à l’armée du Centre. Toute cette affaire conduisait Dillon en prison. Dès lors son sort était scellé et quand, en avril 94, s’ouvrit le procès de Danton, Camille Desmoulins et leurs amis, Dillon fut une fois de plus mis en cause et accusé d’avoir trempé dans le complot des prisons pour les faire évader. Jugé à son tour, il fut condamné à mort et fit partie de la même charrette que Lucile Desmoulins avec qui la rumeur publique lui prête une idylle platonique. Ce qui est avéré en tout cas c’est que, pou lui donner courage et à sa demande, il accepta de la précéder sur la guillotine en déclarant qu’il ne savait rien refuser à une dame, même de passer devant elle si elle le demande. Avant de mourir, il eut le temps de crier d’une voix forte : « Vive le roi ! ».

Après avoir ainsi survolé le destin d’une famille et du régiment auquel son nom est attaché, revenons à la période relativement courte où il a séjourné dans notre ville[20].

Nous possédons sur cette période plusieurs sources de renseignements : d’abord l’État militaire de la France de Roussel, qui nous donne, année par année, et pour tous les régiments français ou étrangers au service de la France, leurs lieux de garnison, une description détaillée de leurs uniformes et enfin le nom de leurs principaux officiers.

Pour ce qui est du régiment de Dillon, on nous dit qu’il a été fondé par milord Dillon et qu’il a toujours porté ce nom. Que l’uniforme comportait un habit et veste garance, avec doublures et culottes blanches, parements revers noirs, poches garnies de trois boutons, qu’il y en avait cinq au revers et trois au-dessous, que les boutons étaient jaunes, sans doute en cuivre, et le chapeau bordé d’or. Une autre année on précise : « habit et collet rouge, doublure blanche, douze boutons jusqu’à la poche, parements noirs ouverts et quarrés (sic) avec trois boutons, deux petites boutonnières et petits boutons à l’ouverture de la manche et dessous, pattes ordinaires garnies de trois boutons jusqu’à la taille, culotte blanche, chapeau bordé d’or ».

Nous ne trouvons pas de mention de son lieu de garnison avant son arrivée à Carcassonne ; par contre nous apprenons qu’en 1764 il se trouve à Bergues.

Pour ce qui est des officiers, nous sommes confrontés à un petit problème : en effet, sur la ligne correspondant au grade de colonel, nous lisons : « depuis 1747… (aucun nom n’est mentionné) ». L’année 1747 est celle de la bataille de Lawfeld où mourut le colonel Edward Dillon et nous savons d’autre part que, depuis 1750, année de la naissance d’Arthur, fils d’Henri Charles, la charge de colonel et la propriété du régiment qui en découlait, étaient réservées à ce dernier mais qu’il n’en reçut le brevet qu’en 1767 et dut attendre 1773 pour l’exercer. Mais alors, qu’en est-il de l’enfant âgé de 16 ans en 1647 que, si nous en croyons J. Veygand, Louis XV, en dépit de maintes pressions, aurait confirmé, malgré son jeune âge, à la tête du régiment en 1763 ; à moins qu’il ne fût mort entre temps, il aurait dû avoir 32 ans et par conséquent exercer son commandement. Chose curieuse, Weygand ne nous indique pas son prénom ce qui nous empêche de lui assigner une place dans l’arbre généalogique de sa famille. Par ailleurs, il le présente comme le seul représentant mâle de la famille en mesure d’exercer le commandement du régiment à la mort d’Édouard. Henri, le futur père de Théobald, né l’année de Fontenoy, et futur père d’Arthur, né en 1750, était alors vivant et adulte. Il est vrai, qu’à la demande de son père, il était resté en Irlande pour gérer les biens familiaux. Par ailleurs, nous ne comprenons pas pourquoi le commandement et la propriété du régiment fut réservée au cadet pas encore né à la mort d’Édouard, et non à l’aîné qui avait à ce moment là deux ans. En 1763, lors de l’arrivée du régiment à Carcassonne, il avait 18 ans, soit un an de plus que n’en aura son frère quand il recevra son brevet de colonel. D’autres documents, dont nous n’avons pas encore fait mention, loin de nous aider à élucider ce mystère, ne feront que l’obscurcir.

En l’absence de colonel-propriétaire en âge d’exercer sa fonction, il fallait bien qu’il y eût quelqu’un pour exercer le commandement en chef du régiment, aussi ne sommes nous pas étonnés de trouver, dans le Roussel, au-dessous de la ligne vacante réservée au colonel en titre, la mention d’un colonel en second. Celui-ci porte un nom qui ne nous est pas inconnu : le colonel Sheldon.

Nous avons vu en effet que le premier colonel Arthur Dillon avait épousé une certaine Christiana Sheldon, fille d’honneur de la reine d’Angleterre et nièce d’un général Dominique Sheldon, passé lui aussi au service de la France. Ainsi Dillon et Sheldon étaient-ils alliés et ne peut-on s’étonner qu’un d’eux est pris en main les destinées du régiment en attendant qu’un Dillon puisse en assurer le commandement effectif.

Sous ses ordres, nous trouvons un lieutenant-colonel Nihell (ou de Nihel), un major O’Connor, un aide-major White (capitaine), un sous-aide (major) Mc Dermott et Mc Kinay.

Comme on peut s’en rendre compte, les renseignements que nous pouvons tirer du Roussel sont des plus réduits. Par bonheur, nous possédons sur le régiment de Dillon et durant son séjour dans notre ville, une autre source d’information, en l’occurrence le registre des délibérations et réceptions de la « Respectable loge Saint-Jean de la Parfaite Vérité à l’Orient de Carcassonne ». En effet, en cette deuxième moitié du XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie était en plein développement ; toute localité un tant soit peu importante se devait de posséder au moins une loge et les militaires fournissaient à « l’Art Royal » une grande partie de ses effectifs. Aussi, quand un régiment arrivait dans une nouvelle garnison, ceux de ses officiers qui étaient initiés s’empressaient d’aller « frapper en maçon » à la porte de la, ou d’une, des loges de l’endroit ; et ceux qui ne l’étaient pas encore s’empressaient d’aller y « recevoir la Lumière ». Ainsi les officiers de la garnison s’intégraient-ils d’une manière occulte, mais néanmoins efficace, à la vie de la cité qui les accueillait. Beaucoup de régiments, d’ailleurs, possédaient leur propre loge itinérante qui s’agrégeait temporairement à la loge de leur « Orient » d’accueil. Tel ne semble pas avoir été le cas du régiment de Dillon, du moins au moment de son passage chez nous, car tous ceux de ses officiers qui se sont affiliés à la « Parfaite Vérité » l’ont fait à titre individuel.

Ce n’est qu’un mois et demi après son arrivée à Carcassonne, le 30 octobre 1763, que le régiment se manifesta pour la première fois à la « Parfaite Vérité », en la personne d’un certain Jacques Moran, officier à ce régiment, dont la qualité de maçon est attestée par le « f°°° » qui précède son nom et qui se présenta à la porte en qualité de visiteur. Il fut introduit, participa aux travaux ordinaires de la loge et apposa sa signature sur le registre au bas du compte-rendu. Cette visite fut le prélude à l’affiliation ou à l’admission de nombreux autres officiers du régiment de Dillon.

Le premier, à tout seigneur tout honneur, est justement un membre de la famille Dillon prénommé Édouard. N’étant pas encore maçon, il fut initié le 6 novembre sur proposition du f. °°° Vital Vidal qui exerçait les fonctions de 1er surveillant et sur recommandation du f °°° Moran qui continuait à honorer la loge de ses visites. Ce jour-là, le f °°°  Anglade, qui occupait cette année le poste de vénérable[21] étant absent, il fut remplacé, selon l’usage, par celui qui avait exercé la même fonction l’année précédente, le f °°° Michel qui interrogea le candidat, lui « donna la lumière » et lui conféra le grade maçonnique d’apprenti. Un banquet suivit ; ce genre de réjouissance étant fréquent dans les loges, nous ne pensons pas que celui-ci ait pu être motivé par la réception maçonnique du « profane » Dillon.

Le 20 novembre, la loge accepte en son sein deux autres officiers du régiment et, contrairement aux usages, les reçoit sur-le-champ au grade d’apprenti. Ils se nommaient O’Berin et Mc. Dermot[22], ce qui devient sous la plume du f °°°  secrétaire peu familier des patronymes irlandais : Auberne et Macdemot. Le 27, ils sont reçus compagnons « ayant fini leur temps » ; on avait à la « Parfaite Vérité » une conception singulièrement élastique du temps d’apprentissage qui pouvait se réduire dans des proportions considérables en fonction des circonstances ; on y a même vu des candidats recevoir les trois grades symboliques le même jour ce qui est la négation de la notion même d’initiation. Ce même 27 novembre, un autre officier du nom d’O’Hagen fut reçu apprenti. Le 11 décembre, le f °°°  Moran, toujours en visite, annonça la venue d’un autre « visiteur » appartenant comme lui au régiment, et comme lui déjà initié : le f °°° Kaeilly, Kelly en réalité, qui fut introduit après les formalités ordinaires. Le même jour, sur proposition du f °°° Carles aîné, second surveillant par intérim, un autre officier du régiment de Dillon, le profane Anselme Nugent, fut accepté et sur-le-champ reçu apprenti. Enfin, toujours sur proposition du f °°°  Carles aîné, on ouvrit une « loge de compagnon » pour recevoir à ce grade le f °°°  Henry O’Hagen.

Le 18 décembre suivant, nous apprenons que deux membres de la « Parfaite Vérité », les ff °°° Gallet et Pech, avaient été chargés d’une commission, dont on ne nous indique pas la nature, envers le f °°°  Mc. Dermot et avaient négligé de s’en acquitter. En conséquence, on leur infligea une punition, pour le moins originale. Placés entre les deux surveillants, « à la première loge du midi » les deux fautifs durent « tirer un canon de poudre faible », expression du langage maçonnique de l’époque qui se traduit en style courant par : boire un verre d’eau !

Le 27 décembre, sur proposition du f °°°  Moran, le f °°°  Nugent fut reçu compagnon, en même temps qu’un membre de la « Parfaite Vérité » : le   f °°°  Courtheil, ecclésiastique. Le même jour fut reçu apprenti un autre officier du régiment du nom de Bernard Magenis[23].

Le 27 même jour, la loge reçut un nouveau visiteur, le f °°°  d’Ocnor (O‘Connor), qui est dit ici lieutenant-colonel au régiment de Dillon alors qu’à la même époque, nous l’avons vu, le Roussel  ne lui reconnaît que le grade de major, celui de lieutenant-colonel revenant à un certain Nihel qui, lui, ne semble pas avoir fréquenté la loge, non plus que son supérieure le colonel Sheldon. C’est la première fois que, dans le registre de la loge, on fait mention du grade militaire d’un officier du régiment de Dillon, et cette mention se révèle erronée. Plus surprenant encore est le titre maçonnique d’ancien vénérable qu’on lui reconnaît. Cela signifierait-il que contrairement à ce que nous avons écrit plus haut et que tout laisse penser par ailleurs, le régiment possédait, ou aurait possédé, sa loge militaire où le f °°° O’Connor aurait occupé cette fonction, ou bien qu’il l’aurait exercée dans une loge qu’il aurait fréquenté auparavant, dans un « Orient » où il serait demeuré plus longtemps que dans celui de Carcassonne ? Une fois accomplies les formalités précédant l’admission d’un visiteur, il fit son entrée en loge.

Le 29 décembre, les ff °°°  Nugent et Edouard Dillon furent reçus au grade de maître et le 1er de l’an 1764, le f °°°  Mc Guenis, que cette fois on appelle Maguenin, fut fait compagnon, en raison de son prochain départ, nous dit-on, comme pour justifier une dérogation à des règles avec lesquelles la loge avait coutume d’en prendre à son aise. Le même jour, fut reçu un nouveau visiteur Irlandais : le « chef frère Aubrian » (O’Brien), mais celui-ci est dit officier au régiment de Bervind (sic). Parmi les autres régiments de la « Brigade Irlandaise » existait bien un régiment appelé de Bervick, du nom de son colonel-propriétaire, mais qui ne fut, ni à ce moment ni jamais, en garnison à Carcassonne. La présence d’un officier de ce régiment chez nous ne peut donc s’expliquer que : soit par une visite privée à l’occasion d’une permission, soit par une mission officielle dont il aurait été chargé par ses supérieurs auprès de ses compatriotes du régiment de Dillon. Il fut établi qu’il avait été reçu maçon à Dublin.

Toujours le même jour, fut reçu apprenti un autre membre de la famille des colonels-propriétaires du régiment, mais celui-ci, nous le connaissons bien puisque ce n’est autre que Théobald Dillon, le frère aîné d’Arthur, dont nous avons évoqué le tragique destin. Mais, ce qui nous surprend ici, c’est de le voir qualifié de « cadet », ce qui laisse entendre que le mystérieux Édouard Dillon, reçu à la loge deux mois auparavant, était leur aîné à tous deux, ce qui rend encore plus inexplicable la vacance du titre de colonel-propriétaire. A la demande du f °°° Moran, et en raison de son prompt départ, on lui accorda le jour même le grade de compagnon.

Le même jour, le f °°° Michel qui remplissait à nouveau les fonctions de vénérable ouvrit une loge extraordinaire pour conférer la maîtrise aux officiers du régiment dont le départ était prochain : les ff °°° baron d’Oberne (O’Bernin), Aubrin (O’Brien), M. Dermott, Oagan (O’Hagen) et enfin Théobald Dillon cadet qui se trouva dans le cas paradoxal d’avoir parcouru en un seul jour tout le cycle de l’initiation maçonnique « symbolique ».

Le 6 janvier, la loge reçut une invitation de sa « loge fille », la « Parfaite Harmonie à l’Orient de Carcassonne » pour un banquet que celle-ci comptait donner le dimanche suivant, « en l’honneur du f °°° Dillon ». On ne précise pas lequel, la toute récente admission de Théobald, suivie de son immédiate élévation aux deux grades supérieurs de la f °°° m °°° symbolique, peuvent laisser penser que c’est de ce dernier qu’il s’agit. De toute façon, il est évident que, par cette initiative, la loge affirmait son intention, tout à la fois de manifester son attachement à sa loge mère et de profiter de l’honneur que celle-ci retirait de l’admission dans ses rangs d’un membre d’une famille illustre à tant de titres.

Et voici que le 5 février, éclate un incident qui sonne comme une fausse note au milieu d’une harmonie trop parfaite. Ne voyons-nous pas en effet le f °°°  Jean-Pierre Donnadieu, orateur[24] de la « Parfaite Vérité », émettre une opposition à la candidature d’un officier du régiment de Dillon du nom de Barthélemy Lenchican, sans doute Lychagen ou peut-être Lynchaghan, sous prétexte que le règlement ne permet pas de recevoir un candidat le jour même où il a été proposé. Vu la désinvolture avec laquelle la loge a, jusqu’ici, éludé ces questions de délai, on ne peut que s’étonner de voir l’orateur les prendre soudain si à cœur : serait-ce, justement pour mettre un terme à des abus qu’il estimait n’avoir que trop duré ? Mais ce qui est plus singulier, c’est que ce n’est pas à la réception immédiate du candidat qu’il paraît opposé, mais à sa réception pure et simple. Peut-être avait-on mis en avant que le prochain départ du candidat faisait de cette réception immédiate une condition sine qua non de sa candidature ? Peut-être aussi, par coup d’éclat, l’orateur voulait-il signifier que désormais on ne pourrait plus invoquer de semblables raisons pour justifier des entorses à des points essentiels du règlement. D’autant plus que nous verrons des officiers du régiment de Dillon, reçus prématurément à divers grades pour ce motif, et Barthélemy Lynchagen lui-même, demeurer encore longtemps à Carcassonne, en fait, jusqu’au départ du régiment, fin mars 1764. Vraisemblablement, les officiers, tout en sachant que cette échéance était assez proche, devaient en ignorer la date exacte, d’où leur empressement à se faire recevoir.

Mais, quelque raison que l’on puisse invoquer pour justifier l’intransigeance de l’orateur qui, d’ailleurs, reçut le soutien immédiat des ff °°°  Bertrand et Cathala qui, en signe de protestation signèrent avec lui le registre. Les autres officiers du régiment de Dillon en firent au contraire une affaire personnelle et prirent le parti du candidat. Surtout le f °°°  Mc Guenis qui plaida éloquemment sa cause, si bien que la loge se rendit à ses raisons, par quatorze voix contre trois, et accepta de recevoir le profane Lynchagen. En raison de son « prochain départ » on décida même de passer outre le point de règlement qui tenait tant à cœur au f °°°  orateur et de procéder sur-le-champ à la cérémonie.

En fait, le 19 février, le f °°°  milord B. Lynchaghan était encore là et reçut le grade de compagnon des mains du f °°°  Vaisse qui exerçait par intérim les fonctions de vénérable. Il semblerait même qu’on ait eu l’intention de lui accorder - ou de le proposer pour - le grade de maître, à lui ou quelqu’un d’autre, car on ouvrit sur-le-champ une loge de ce grade. Mais cette intention paraît avoir tourné court, car il ne se passa apparemment rien, au cours de cette loge de maître, qui soit de nature à en justifier l’ouverture. On n’y débattit, bizarrement, que de questions très prosaïquement matérielles ! Quant à l’élévation au grade suprême de la maçonnerie « Bleue » du f °°° Lynchagan, elle ne sera évoquée que le 18 mars, soit moins de quinze jours avant le départ du régiment, au cours d’une autre loge de maître, assemblée celle-là pour examiner une « simple proposition » le concernant : il s’agissait de décider si on allait le recevoir maître sur-le-champ, ou si l’on attendrait le jeudi suivant. Finalement c’est cette dernière solution qui prévalut. La progression du  f °°° Lynchaghan dans « l’Art Royal » n’allaient décidément guère plus de soi que son accession même à l’ordre maçonnique. Nous ne saurons jamais, si en définitive, le f °°° Lynchaghan a été admis à la maîtrise, faute de posséder un compte rendu daté du jeudi en question. En fait, celui que nous sommes en train de relater est le dernier où il fut question du régiment de Dillon, lequel, nous l’avons dit devait quitter Carcassonne le dernier jour du mois. Il n’était pas resté chez nous assez de temps pour qu’aucun de ses membres reçus à la « Parfaite Vérité » put y exercer une quelconque fonction, comme ce fut le cas pour des officiers d’autres régiments.

Nous voyons seulement qu’à l’occasion d’un banquet organisé en l’honneur d’un membre de la loge toulousaine, mère de la « Parfaite Vérité », on nomma le f °°°  Carles aîné, adjoint au maître d’hôtel, pour s’occuper des préparatifs et, notamment, pour veiller à ce que la poudre forte (le vin), soit des plus « esquise » (sic) et abondante[25].

Nous possédons des renseignements complémentaires sur les rapports entre le régiment de Dillon et la f °°° m °°°. Ils nous sont donnés par l’ouvrage de Gustave Bord : La Franc-Maçonnerie en France, p. 488, au chapitre concernant les loges militaires. Confirmant ce que nous avançons nous-mêmes, l’auteur écrit : « Est-ce que le régiment de Dillon eut une L °°°, je n’ai pu en trouver une preuve positive… Cependant, je relève parmi les officiers un grand nombre de f °°°  m °°° : Lally, lieutenant-colonel du 25 juillet 1708 ; Linche, capitaine des grenadiers, retiré en 1734 ; Mac Donald, capitaine en 1701 ( ?) en 1734 ; Gaydon, aide-major en 1701, majour le 1er janvier 1709 ; Gasco, capitaine en pied, 1709, retiré en 1734 ; Bourke, capitaine en pied, aide-major, 1728 ; O’Toole, lieutenant grenadier, 1709 ; Henry Dillon, fils du lieutenant-général, capitaine, 1730 ; Arthur et Charles Maunery ; Jean Bourke de Glinke ; Patrice Heguerty ; O’Neil ; Edouard et Richard Butler ; Fitz Gérald ; Arthur Dillon ; Talbot de Tyrconnel, etc. »

« De 1760 à 1780, figure Bartholomew Radclyffe, lord Derwen-Water, fils de Charles Radclyffe, le 1er grand maître ».

« De 1780 à 1790, le comte Dillon, mestre de camp et colonel du régiment ; le chevalier Théobald Dillon, colonel en second ; Barthélemy Dillon, lieutenant-colonel ; le capitaine Thomas Dillon ; les lieutenants James et Denis O’Farell ; le capitaine James Nugent ; le capitaine baron O’Neill et les sous-lieutenants Henry, Joseph et John O’Neil ; le capitaine et le lieutenant Shee et Der Barry ; Blake ; Coghlan ; Darcy ; Fitz Gérald ; Fitz Maurice ; Hussey ; Mahony ; O’Reilly ; Plunkett ; Sheldon ; Thompson ; Warren et Worth ».

Auparavant, s’étant livré à un historique du régiment, G. Bord nous dit que c’est en 1775, le 26 avril, et non en 1773, que le comte Arthur Dillon prit possession de son régiment et que celui-ci passa le 1er juin 1788 à Charles Joseph Augustin, comte de Walhen Senant et, le 10 mars 1788, au chevalier Théobald Dillon, ce qui contredit ce que laissent entendre les autres sources, à savoir que le comte Arthur en fut le dernier colonel-propriétaire, jusqu’à sa suppression en 1792.

Que la liste de ses membres donnée par G. Bord comporte plus de noms que nous n’en avons rencontrés nous-mêmes ne doit pas nous étonner puisque la période étudiée par cet auteur couvre tout le XVIIIe siècle jusqu’à la veille de la disparition du régiment. Que la plupart des noms que nous avons cités n’y figure pas est un peu plus surprenant mais le « etc. » indique bien que la liste n’est pas exhaustive ! Plus curieux est le fait que les quelques noms communs aux deux listes ne soient cités par G. Bord que pour la période 1780-1790, soit après le passage du régiment chez nous ; pour la période qui nous concerne, il ne cite qu’un nom, ignoré par les registres de notre L °°°  et qui pourtant aurait dû frapper l’imagination de maçons avertis, puisqu’il s’agit d’un Radcliffe, lord Derwen-Water, fils du premier en date des grands maîtres français. Il est vrai que dans son Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie et des Francs-Maçons, Alec Mellor affirmant que cette famille est originaire du Yorkshire conteste G. Bord qui en ferait des Ecossais !

Enfin, notre dernier sujet d’étonnement c’est le nombre de membres de la famille Dillon cités par G. Bord. Dans la première partie de sa liste nous trouvons, outre un Arthur qui doit-être notre Arthur I, le fils de ce dernier, Henri, que nous croyions resté en Irlande. Dans la période 1780-1790, figurent tout d’abord le comte Dillon, colonel, c’est-à-dire Arthur II, le chevalier Théobald, colonel en second, puis un Barthélemy, lieutenant-colonel et un Thomas, capitaine, que nous serions bien embarrassé de placer sur l’arbre généalogique de la famille.

Nous aimerions savoir où G. Bord a puisé ses informations.

Le moment où les Irlandais quittèrent notre ville coïncida malencontreusement avec une de ces périodes de crise où la présence d’une force armée pour réprimer les troubles se révèlent particulièrement souhaitable ; il s’agissait d’un de ces accès de fièvre qui ont périodiquement secoué beaucoup de villes de notre région au XVIIIe siècle jusqu’à la Révolution et même au-delà si l’on fait référence à l’épisode de Jeanne la Noire, et toujours pour la même cause, une pénurie de grains  attribuée à tort ou à raison par la population aux agissements de spéculateurs. Carcassonne était au bord de l’émeute, et pas la moindre troupe pour maintenir l’ordre ; le régiment de Dillon, qui était alors le seul occupant de la caserne venait de partir et celui qui devait prendre sa place n’était pas encore arrivé. On devine aisément l’embarras des consuls. Nous ignorons par suite de quelles conventions, officielles ou non, l’autorité civile disposait dans de semblables cas des troupes stationnées dans notre ville ; en tout cas, l’attitude de nos consuls prouve que, de fait ou de droit, ils considéraient qu’ils en disposaient. En effet, nous les voyons prendre leur plus belle plume pour adresser à l’autorité militaire de la province, qui avait son siège à Montpellier, une longue missive pour exposer par le menu les événements qui justifiaient leur démarche et la supplier de leur renvoyer, pour y faire face, « au moins quatre compagnies du régiment ou d’un autre, pour nous mettre à portée de maintenir le bon ordre et la tranquillité publique ».

« Vous n’ignorés pas, écrivaient-ils, que la disette des grains qu’éprouve en même temps l’Italie et l’Espagne en a fait relever le prix dans toute la province, mais plus particulièrement dans ce diocèse, dont la très grande partie a été enlevée pour être transportée à Narbonne, nos marchés ont été déserts le mardy dernier, jour auquel on feut obligé de donner le taux du pain. Il faleut l’augmenter de cinq deniers par livre. Cette augmentation a fait d’abord murmurer le peuple et, des murmures, il est venu aux menaces ».

Et nos consuls de poursuivre par le récit de la suite des événements. C’est d’abord un particulier qui parcourut la ville le jeudi suivant à neuf heures, en s’arrêtant à chaque carrefour, pour appeler la population à l’émeute en « batant la caisse ». Puis, ce sont des « placards » qui sont apposés, durant la nuit suivante, en plusieurs endroits et en particulier sur l’une des portes de l’hôtel de ville et dont les consuls citent la teneur. A notre tour, nous ne résistons pas au plaisir de citer cette prose qui, avec le recul que nous donne le temps, nous fait irrésistiblement penser à celle qui va fleurir dans tout le pays quelques vingt ans plus tard.

« Sy la police ne donne promptement ses ordres pour qu’il soit porté du bled au marché, nous sommes cinquante bien résolus à metre le feu à six maizons quy s’engraissent du sang du peuple et ce ne sera que le commancement ».

Bien entendu, cette affiche fut enlevée par les soins du procureur du royaume et du juge criminel qui firent dresser procès-verbal de son enlèvement et ordonnèrent une enquête pour découvrir les auteurs de cet attentat.

Mais les consuls se trouvaient, face à la tournure que prenaient les événements, fort démunis, « sans main forte » et ne pouvant diminuer le prix du pain, pour « contenir le peuple » et « empêcher qu’il ne suive les impressions de gens mal intentionnés ». Il y avait effectivement fort à faire pour cela, si nous les en croyons, et aux menaces avaient succédé les actes. Le matin même du jour où les consuls avaient décidé d’adresser leur supplique à l’autorité militaire, quarante-trois particuliers avaient été molestés par la populace mutinée et un attroupement s’était formé trois heures durant autour d’une maison où avait trouvé refuge « un ménage quy vend ordinairement du bled ». On ne trouva pour le disperser qu’une solution : diminuer le prix du pain de deux, puis cela ne suffisant pas, de trois deniers, ce qui le ramenait à celui de la semaine précédente, soit trente deniers.

Les consuls terminaient leur lettre par le souhait d’en être quitte avec cela et qu’on n’exige pas autre chose d’eux. Formule sans doute maladroite. Ce qui dans leur esprit représentait un appel désespéré à l’aide fut sans doute pris au pied de la lettre par les destinataires de la supplique, qui voulant n’y voir qu’une manifestation d’optimisme, firent la sourde oreille. C’est du moins ainsi que nous interprétons leur absence de réaction qui eut pour effet le renouvellement des troubles, comme en témoigne une seconde lettre des consuls.

Cette fois, on avait pillé la boutique des sieurs Arnal et Cazalès, supposés des boulangers, et on y aurait même mis le feu si on n’avait réussi à arrêter la main des incendiaires par la considération de la proximité de l’église des Pénitents Noirs qui aurait été menacée. Par ailleurs, de nouveaux « placards » avaient fait leur apparition, l’un sur la porte des Dominicains, l’autre sur celle de « leurs voisins ». En conséquence, les consuls renouvelaient leur demande de troupes. Nous ne saurions dire si cette fois leur demande fut prise en considération, mais ce que nous pouvons affirmer en tout cas, c’est que les Irlandais ne reparurent pas à Carcassonne.

Il nous a toutefois semblé important de consacrer quelques pages au bref séjour dans notre ville de cet illustre régiment, et à la présence de deux représentants de la famille qui lui a donné son nom et dont l’un au moins eut un destin national. Famille qui, d’ailleurs ne s’est pas éteinte avec les personnages dont nous avons parlé. Le général Arthur Dillon a été deux fois marié ; de son premier mariage avec Thérèse Lucy Rathe, qu’il avait épousée en 1763, il eut un fils mort à deux ans et une fille qui, sous le nom de Marquis de la Tour du Pin, fut l’auteur du Journal d’une femme de 50 ans ; de son second mariage à la Martinique en 1783 avec Marie Girardin de Montgirlald, il eut une fille : Fany, qui épousa le général comte Bertrand, grand maréchal du palais de Napoléon. On sait que Bertrand fut, avec Montholon, le seul des proches de l’empereur déchu à l’accompagner en exil à Sainte-Hélène et qu’il amena sa famille.

Arthur Dillon dut avoir d’autres enfants mâles ayant fait souche, puisqu’un de ses descendants nommé Arthur Marie, comte Dillon, né à Paris en 1834 fut l’ami du général Boulanger qu’il contribua à rapprocher des monarchistes et, après l’échec de sa tentative de coup d’état, s’exila avec lui à Bruxelles. Condamné à la déportation perpétuelle, il bénéficia d’une amnistie en 1895. Il mourut en 1922 dans l’île Berder (Morbihan).

J. Weigand, qui semble avoir connu un des derniers représentants de la famille Dillon et tenir de lui une partie de sa documentation, raconte qu’en 1918, il y avait un Dillon, général anglais à l’état-major de Foch, qui croisa sur son chemin le 87ème d’infanterie, ancien régiment de ses ancêtres, qui le salua en marquant le pas. 

Bibliographie

v       Sources manuscrites

Archives départementales de l’Aude : BB 47-3.

Bibliothèque municipale de Carcassonne : Manuscrit Mb 145. - Registre des délibérations de la Respectable Loge Saint-Jean de la Parfaite Vérité à l’Orient de Carcassonne.

v       Articles de revues et travaux inédits

Jaupart (Fernand), Carcassonne, ville d’étape et de garnison - Travail dactylographié déposé aux Archives départementales de l’Aude.

Jaupart (Fernand) et Mot (Gustave), La caserne, 2ème partie, le cadre intérieur, l’utilisation des casernes, la vie des occupants, in. Bulletin de la Société d’Etudes Scientifique de l’Aude.

Mullot (Arthur) et Sivade (Henri) : Armorial des archevêques de Narbonne.

Weigand (Jacques) : Le régiment de Dillon, in. La Revue des deux Mondes, juillet 1958, pp. 240-247.

Weigand (Jacques) : L’épopée des Oies Sauvages, in. La Revue de Paris, juillet 1963, pp. 343-352.  

v       Autres sources imprimées

Amat (Raymond d’) et Monzland (L.) : Dictionnaire de biographie française, Letouzey et Ané, Paris.

Bord (Gustave) : La Franc-Maçonnerie en France.

Comte (Arthur) : Billaud Varenne, (O. Orban).

Mourre (Michel) : Dictionnaire encyclopédique d’histoire, en huit volumes, (Bordas).

Roussel : Etat Militaire de la France, (à Paris, chez Guillaume, libraire).


[1] - Jaupart F. - Carcassonne, ville d’étape et de de garnison, travail dactylographié. A. D. 11.

[2] - Jaupart F. et Mot G. - La caserne, 2ème partie. Le cadre intérieur, l’utilisation des casernes, la vie des occupants.

[3] - R. d’Amat et Monzland L. - Letouzey et Ané, Paris, Dictionnaire de biographie française.

[4] - D’Amat et Monzland, op. cit.

[5] - Mullot A. et Sivade H. - Armorial des archevêques de Narbonne.

[6] - Il y en eut en effet d’autres que celui qui nous occupe.

[7] - Ultime représentant de la dynastie des Stuart.

[8] - Leurs compatriotes, eux, les appelaient les « Wild Geese ; Les Oies Sauvages ».

[9] - Weigand J. - Le régiment de Dillon, Revue des deux Mondes, juillet 1958 - L’épopée des Oies sauvages, in Revue de Paris, juillet 1963.

[10] - Ne pas confondre avec un autre et éphémère régiment de Dillon (1653-1664), levé au service de la France par un certain Jacques Dillon.

[11] - Weigand J. - Articles cités.

[12] - Seize ans.

[13] - Comme son arrière grand-père.

[14] - Comme son grand-père.

[15] - C’est-à-dire, l’année où ledit régiement quitta Carcassonne.

[16] - Si nous en croyons le Dictionnaire de biographie universelle, dû à une collectivité d’auteurs.

[17] - Certains firent même valoir qu’un siècle plus tôt, Louis XIV leur avait accordé une sorte de nationalité française.

[18] - Ou plutôt leur intégration à l’armée française.

[19] - Roussel - Etat militaire de la France, (à Paris, chez Guillaume, libraire).

[20] - Six mois et demi ; du 16 septembre 1763 au 31 mars 1764.

[21] - Toute loge a à sa tête un président qu’on nomme le vénéralbe maître ou plus simplement : vénérable. Il est assisté par deux assesseurs : le premier et le second surveillant. Ils forment avec les autres dignitaires : l’orateur, le secrétaire, le trésorier, etc. ce que l’on appelle les officiers de loge.

[22] - Dans le registre, les noms irlandais sont en général passablement écorchés, heureusement la signature qu’y opposent les récipiendaires au moment de leur réception est, en général, assez lisible pour nous permettre d’en restituer la véritable orthographe. Pour les noms en « mac », nous avons adopté la graphie actuellement en usage pour les Irlandais : « Mc. »

[23] - Mc. Genis, ou peut-être même Mc Guenis.

[24] - L’orateur était l’officier de la loge chargé de prononcer les discours chaque fois que les circonstances le requéraient.

[25] - Compte-rendu du 23 février 1764.

Pierre COSTEPLANE

Mémoire Historique de Limoux  |  Société d'Etudes Scientifiques de l'Aude