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Comme
l’indique le titre d’un travail inédit du colonel F. Jaupart,
Carcassonne fut sous l’ancien régime une ville d’étape et de
garnison, ce qui n’était pas sans inconvénient pour la
population, longtemps soumise à l’obligation d’héberger les
gens de guerre avec tous les désagréments que cela comportait.
C’est pour y remédier que fut décidée la construction, sur
les plans de l’architecte Louis Mélair, de la caserne encore
utilisée de nos jours sous le nom de « Caserne Laperrine »,
mais qui n’était alors que « cazerne royale »,
selon l’orthographe de l’époque, et devint sous la Révolution
« cazerne nationale ».
Ce
vaste bâtiment abrita, à un rythme parfois très rapide, de
nombreux régiments, tant d’infanterie que de cavalerie, parmi
les plus prestigieux de notre pays. Quand on connaît l’intérêt
qu’a, de tout temps, suscité l’uniforme sur la population, et
notamment sur la population féminine, il y a lieu de penser que
la présence de ces militaires dans les rues de notre ville ne
devait pas passer inaperçue.
Pourtant,
l’arrivée chez nous, en octobre 1763, de soldats à l’accent
étranger et dont les uniformes écarlates tranchaient sur ceux
des régiments français voués au blanc ou au gris clair, ne dut
pas peu étonner nos compatriotes : il s’agissait en effet
des Irlandais appartenant au fameux régiment d’infanterie de
Dillon composé, nous apprend le colonel Jaupart, d’un seul bataillon de
treize compagnies, dont une de grenadiers.
Pour
nous Audois, ce nom de Dillon évoque avant tout la figure d’un
célèbre homme d’Église : Arthur-Richard Dillon, qui fut
successivement évêque d’Evreux, archevêque de Toulouse et
enfin archevêque de Narbonne, et, à ce titre, président né des
Etats de Languedoc.
Cet illustre prélat, d’origine irlandaise, appartenait en effet
à la même famille que le colonel-propriétaire du régiment en
question. Un autre Dillon, parent assez lointain de l’archevêque,
entra aussi dans les ordres et fut, à Narbonne, vicaire général.
Par
l’armorial des archevêques de Narbonne, de Mullot et Sivade,
nous connaissons les armes du prélat et par conséquent de sa
famille : « D’argent au lion léopardé de gueules,
armé et lampassé d’azur, accompagné de trois croissants de même,
deux en chef et un en pointe ».
Il serait évidemment vain de chercher un quelconque lien entre la
présence de ces personnages à la tête de l’archevêché de
Narbonne et l’arrivée du régiment de Dillon à Carcassonne.
Mais
qu’étaient donc ces régiments Irlandais,
au service de la France ? Pour en savoir plus, il faut nous
reporter plus d’un demi-siècle en arrière, exactement en
novembre 1691, lorsque Guillaume d’Orange ayant battu et évincé
le roi Jacques II d’Angleterre,
et ayant défait, à la tête des troupes anglaises ses derniers
partisans irlandais commandés par Patrick Saalfeld, leur dictait
ses conditions par le traité de Limerick. Les vaincus avaient le
choix entre retourner chez eux, rejoindre les rangs de l’armée
anglaise ou se rendre en France pour partager l’exil du
souverain détrôné. C’est ce que choisirent la plupart
d’entre eux.
Parmi
eux se trouvaient des hommes composant le régiment, qu’un
gentilhomme irlandais du nom de Dillon avait recruté,
essentiellement parmi les paysans de ses domaines, dès 1653, pour
servir la cause des Stuart et qu’il avait reconstitué trente
ans plus tard à la demande de Jacques.
Parvenus
à destination, et plutôt mal accueillis par leur souverain déchu,
ces hommes ne tardèrent pas à passer au service de Louis XIV qui
les intégra à l’armée française pour former ce que l’on
appellera désormais les « Brigades Irlandaises ».
Les
régiments qui constituaient cette brigade, au nombre de six au début
pour l’infanterie et la cavalerie, par la suite plusieurs fois réduits
à trois, changèrent au cours d’un siècle d’existence de
colonel-propriétaire et de ce fait de nom. Seul le régiment de
Dillon demeura toujours dans la même famille et ainsi conserva le
sien.
Pendant
près d’un siècle, la « Brigade Irlandaise », et
tout spécialement le régiment commandé, d’abord par le comte
Arthur Dillon (1670-1733), puis par ses descendants, s’illustra
sur tous les champs de bataille des campagnes auxquelles ils
prirent part ; le renouvellement des effectifs étant assuré,
tant par l’arrivée d’émigrants irlandais qui quittaient leur
pays, souvent au péril de leur vie, que par l’engagement dans
les rangs de la « brigade » des enfants, légitimes ou
non, des soldats qui la composaient et qui suivaient leurs pères
dans tous leurs déplacements jusqu’à ce qu’ils fussent eux-mêmes
en âge de porter les armes.
Mais
il est temps maintenant, de nous pencher sur l’histoire de cette
famille Dillon et d’en retracer sommairement la généalogie. Le
premier dont le nom reste attaché au régiment fut celui qui le
fonda, comme nous l’avons dit en enrôlant ses paysans des
terres de Roscomon et Mayo, il se nommait Théobald, lord Dillon,
pair d’Irlande, septième vicomte de Castello-Gallen. De son
mariage avec Marie Talbot, tuée par l’explosion d’une bombe
lors du siège de Limerick, il eut plusieurs enfants dont Henri,
le second par la naissance, mais devenu l’aîné après le décès
de son frère, qui demeura en Irlande à la demande de son père
pour y recouvrer son rang, tandis que le cadet Arthur allait en
France poursuivre sa carrière militaire aux côtés de son roi
exilé.
Ce
dernier prit donc la tête du régiment commandé jusque là par
son frère Henri. Une sœur de lord Théobald avait épousé
Thomas Lally, chef d’un ancien clan irlandais et baron de
Tollen-Lally, dont elle eut cinq enfants avant de devenir veuve. A
la demande de leur oncle tous, à l’exception du plus jeune
demeuré en Irlande pour garder les biens de sa famille, passèrent
en France comme leur cousin Arthur. Pendant ce temps, lord Théobald
levait une compagnie franche qui débarqua en France au début de
mai 1690 pour constituer le noyau d’un second bataillon du régiment,
dont Arthur Dillon, par brevet du 1er juin suivant,
devint colonel-propriétaire. Son cousin, James Lally, devint
commandant de ce second bataillon mais fut tué l’année
suivante, pendant le blocus de Montmélian.
Le
régiment de Dillon participa, sous le commandement de son
colonel-propriétaire, aux diverses campagnes de Noailles et de
Vendôme en Espagne, de Villeroi en Allemagne, du duc de Vendôme
et du Grand-Prieur en Italie, et prit part à de nombreuses
victoires. En 1730, âgé de 60 ans, il prit sa retraite, laissant
son régiment à son fils aîné. En effet, marié à Christiania
Sheldon, fille d’honneur de la reine d’Angleterre et nièce du
général Dominique Sheldon, passé lui aussi au service de la
France, il en avait eu cinq fils et quatre filles. Il mourut en février
1733 au château royal de Saint-Germain-en-Laye.
Son
fils Jacques (James), chevalier de Malte, tomba à la tête de son
régiment à Fontenoy, et son autre fils Edouard, devenu à son
tour colonel du régiment de Dillon, mourut des
blessures reçues à Lawfeld. Un autre des fils d’Arthur
Dillon, Richard-Arthur, entra dans les ordres et devint comme nous
l’avons dit, archevêque de Toulouse, puis de Narbonne.
Si
nous en croyons Jacques Weigand,
il ne restait plus à la mort d’Edouard, en 1747, qu’un seul
Dillon susceptible de lui succéder à la tête du régiment et
qu’en dépit de son jeune âge,
Louis XV confirma à ce poste malgré les conseils intéressés de
tous ceux qui se croyaient quelque titre à occuper sa place.
Pourtant,
dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, d’autres
membres de la famille Dillon devaient s’illustrer, d’abord
comme officiers du régiment portant leur nom, ensuite dans les
armées de la Révolution : il s’agit de deux frères, fils
de Henri et petits-fils du comte Arthur. L’aîné, né en 1745,
se prénommait Théobald
et le cadet, né le 3 septembre 1750, Arthur.
Ce dernier commença à servir en qualité de cadet dans le régiment
familial dès 1764.
Trois ans plus tard, un brevet daté du 28 août 1767 l’en
nommait colonel,
charge à laquelle il était destiné dès sa naissance, mais ce
ne fut qu’à l’âge de 23 ans accomplis, c’est-à-dire en
septembre 1773, qu’il put l’exercer réellement. En 1777, son
régiment fut envoyé aux îles où il prit part à la prise de
Grenade, de Saint-Eustache, de Tobago et de Saint-Christophe
enfin, dont il devint gouverneur après s’être retiré de
Savannah. Mais à la paix, cette île dut être restituée à
l’Angleterre. A cette occasion, A. Dillon dût se rendre à
Londres où le grand chancelier d’Angleterre, lors Thurlow
rendit publiquement hommage, à la fois à ses vertus militaires
et à ses qualités de jurisconsulte. Rentré en France, Dillon se
vit promettre le gouvernement de la Martinique, mais dut se
contenter, en attendant, celui de Tobago où il demeura trois ans.
En
1789, Arthur Dillon qui éprouvait certaines sympathie pour les idées
nouvelles devint député de la Martinique aux États généraux.
Mais la Révolution était en marche et les régiments étrangers
au service de la France étaient devenus suspects et, parmi eux,
plus que tous les autres, les Irlandais. A tort, affirme Weigand,
car la plupart de leurs membres étaient plutôt favorables aux idées
révolutionnaires. En 1791, leur suppression fut proposée et, en
dépit de plusieurs protestations, dont celle d’Arthur Dillon,
et malgré les interventions auprès d’un Louis XVI au pouvoir
affaibli, du duc de Fitz James et d’un autre Dillon prénommé Édouard,
gentilhomme irlandais, sorte de play-boy de l’époque si nous en
croyons Weigand, auquel son allure physique avait valu, outre de
nombreux succès féminins, le surnom de « Le Beau »,
le point de vue des partisans de la suppression prévalut. Le décret
de juillet 1791 consacra leur disparition
qui devint effective dès le 1er janvier suivant. Cela
en était fini des colonels-propriétaires et des uniformes écarlates
à parements noirs et doublures blanches accompagnés de culottes
blanches et de chapeaux galonnés d’or.
Le régiment de Dillon était devenu le 87ème de
ligne, en bleu et blanc comme le reste de l’armée française.
Cependant,
tous les Irlandais n’acceptèrent pas de servir la Révolution
et certains émigrèrent à Coblence et rallièrent l’armée des
princes. Tel ne fut pas le cas de nos deux Dillon dont nous avons
dit qu’ils professaient des idées plutôt libérales.
Aussi
ne sommes nous pas étonnés de les voir servir dans les armées
de la Révolution. Théobald, nommé maréchal de camp en 1791,
prit part l’année suivante à une offensive de Dumouriez qui
tourna mal pour lui : le 20 avril 1792, à la suite d’une
escarmouche à Tournay, ses troupes se replièrent en désordre
et, s’estimant trahies par lui, le massacrèrent. Ses officiers
le ramenèrent grièvement blessé à Lille où il avait de la
famille ; mais là, la foule rameutée par ses meurtriers
l’acheva à coups de piques. Cet acte indigna la population dans
son ensemble. Les meurtriers de Théobald Dillon furent jugés et
condamnés à mort, cependant que son corps était enseveli au
Panthéon et que ses enfants devenaient les premiers pupilles de
la nation française.
Arthur
de son côté avait été nommé, le 2 mai 1792, lieutenant-général
et s’était vu confier le commandement d’un corps d’armée.
C’est lui qui organisa la défense du défilé des Islettes (15
août) et par son action efficace rendit possible la victoire de
Valmy.
Mais
s’il avait servi la Révolution sans états d’âme aussi
longtemps qu’elle était demeurée attachée à la monarchie, il
n’en alla pas de même après la destitution et, a fortiori, la
condamnation et l’exécution du roi. Sa première manifestation
d’indépendance a été, le 11 octobre à Clermont, une
tentative de négociation avec le Land-grave de Hesse Cassel pour
éviter une inutile effusion de sang, initiative qui de toute évidence
excédait ses prérogatives et lui valut un désaveu et un blâme
pour incivisme de Billaud-Varenne et Merlin de Douai.
Et
le voici qui récidive et aggrave son cas le 17 novembre, alors
qu’il est commandant en chef de l’armée des Ardennes, en
faisant prêter serment au nom du roi. Cette fois il est suspendu
de son commandement mais il y est réintégré à la suite d’une
éloquente plaidoirie de Camille Desmoulins avec qui il semble
avoir été lié par des liens d’amitié.
Mais
c’est en juillet 93 que les choses tournèrent définitivement
mal pour lui. Tout commença par une polémique à son sujet entre
Desmoulins et Billaud-Varenne qui reprochait à Dillon d’avoir
été l’ami de La Fayette et le soupçonnait de comploter avec
des aristocrates et de trafiquer ave des financiers plus ou moins
louches ; on l’accusait plus précisément de vouloir faire
évader le dauphin pour le proclamer roi sous le nom de Louis XVII
et sous la régence de sa mère. Sous ces accusations, Bréaud et
Cavabon prennent parti contre lui. Aussitôt, Camille Desmoulins
prend sa défense et lui écrit une lettre dans laquelle il met en
cause Saint-Just et Billaud. Selon lui, ce que ce dernier ne
pouvait pardonner à Dillon, c’est d’avoir révélé la
conduite peu glorieuse qu’il avait eu en septembre précédent
face à l’ennemi, au cours d’une mission à l’armée du
Centre. Toute cette affaire conduisait Dillon en prison. Dès lors
son sort était scellé et quand, en avril 94, s’ouvrit le procès
de Danton, Camille Desmoulins et leurs amis, Dillon fut une fois
de plus mis en cause et accusé d’avoir trempé dans le complot
des prisons pour les faire évader. Jugé à son tour, il fut
condamné à mort et fit partie de la même charrette que Lucile
Desmoulins avec qui la rumeur publique lui prête une idylle
platonique. Ce qui est avéré en tout cas c’est que, pou lui
donner courage et à sa demande, il accepta de la précéder sur
la guillotine en déclarant qu’il ne savait rien refuser à une
dame, même de passer devant elle si elle le demande. Avant de
mourir, il eut le temps de crier d’une voix forte :
« Vive le roi ! ».
Après
avoir ainsi survolé le destin d’une famille et du régiment
auquel son nom est attaché, revenons à la période relativement
courte où il a séjourné dans notre ville.
Nous
possédons sur cette période plusieurs sources de renseignements :
d’abord l’État militaire de la France de Roussel, qui
nous donne, année par année, et pour tous les régiments français
ou étrangers au service de la France, leurs lieux de garnison,
une description détaillée de leurs uniformes et enfin le nom de
leurs principaux officiers.
Pour
ce qui est du régiment de Dillon, on nous dit qu’il a été
fondé par milord Dillon et qu’il a toujours porté ce nom. Que
l’uniforme comportait un habit et veste garance, avec doublures
et culottes blanches, parements revers noirs, poches garnies de
trois boutons, qu’il y en avait cinq au revers et trois
au-dessous, que les boutons étaient jaunes, sans doute en cuivre,
et le chapeau bordé d’or. Une autre année on précise :
« habit et collet rouge, doublure blanche, douze boutons
jusqu’à la poche, parements noirs ouverts et quarrés (sic)
avec trois boutons, deux petites boutonnières et petits boutons
à l’ouverture de la manche et dessous, pattes ordinaires
garnies de trois boutons jusqu’à la taille, culotte blanche,
chapeau bordé d’or ».
Nous
ne trouvons pas de mention de son lieu de garnison avant son arrivée
à Carcassonne ; par contre nous apprenons qu’en 1764 il se
trouve à Bergues.
Pour
ce qui est des officiers, nous sommes confrontés à un petit
problème : en effet, sur la ligne correspondant au grade de
colonel, nous lisons : « depuis 1747… (aucun nom
n’est mentionné) ». L’année 1747 est celle de la
bataille de Lawfeld où mourut le colonel Edward Dillon et nous
savons d’autre part que, depuis 1750, année de la naissance
d’Arthur, fils d’Henri Charles, la charge de colonel et la
propriété du régiment qui en découlait, étaient réservées
à ce dernier mais qu’il n’en reçut le brevet qu’en 1767 et
dut attendre 1773 pour l’exercer. Mais alors, qu’en est-il de
l’enfant âgé de 16 ans en 1647 que, si nous en croyons J.
Veygand, Louis XV, en dépit de maintes pressions, aurait confirmé,
malgré son jeune âge, à la tête du régiment en 1763 ; à
moins qu’il ne fût mort entre temps, il aurait dû avoir 32 ans
et par conséquent exercer son commandement. Chose curieuse,
Weygand ne nous indique pas son prénom ce qui nous empêche de
lui assigner une place dans l’arbre généalogique de sa
famille. Par ailleurs, il le présente comme le seul représentant
mâle de la famille en mesure d’exercer le commandement du régiment
à la mort d’Édouard. Henri, le futur père de Théobald, né
l’année de Fontenoy, et futur père d’Arthur, né en 1750, était
alors vivant et adulte. Il est vrai, qu’à la demande de son père,
il était resté en Irlande pour gérer les biens familiaux. Par
ailleurs, nous ne comprenons pas pourquoi le commandement et la
propriété du régiment fut réservée au cadet pas encore né à
la mort d’Édouard, et non à l’aîné qui avait à ce moment
là deux ans. En 1763, lors de l’arrivée du régiment à
Carcassonne, il avait 18 ans, soit un an de plus que n’en aura
son frère quand il recevra son brevet de colonel. D’autres
documents, dont nous n’avons pas encore fait mention, loin de
nous aider à élucider ce mystère, ne feront que l’obscurcir.
En
l’absence de colonel-propriétaire en âge d’exercer sa
fonction, il fallait bien qu’il y eût quelqu’un pour exercer
le commandement en chef du régiment, aussi ne sommes nous pas étonnés
de trouver, dans le Roussel, au-dessous de la ligne vacante réservée
au colonel en titre, la mention d’un colonel en second. Celui-ci
porte un nom qui ne nous est pas inconnu : le colonel
Sheldon.
Nous
avons vu en effet que le premier colonel Arthur Dillon avait épousé
une certaine Christiana Sheldon, fille d’honneur de la reine
d’Angleterre et nièce d’un général Dominique Sheldon, passé
lui aussi au service de la France. Ainsi Dillon et Sheldon étaient-ils
alliés et ne peut-on s’étonner qu’un d’eux est pris en
main les destinées du régiment en attendant qu’un Dillon
puisse en assurer le commandement effectif.
Sous
ses ordres, nous trouvons un lieutenant-colonel Nihell (ou de
Nihel), un major O’Connor, un aide-major White (capitaine), un
sous-aide (major) Mc Dermott et Mc Kinay.
Comme
on peut s’en rendre compte, les renseignements que nous pouvons
tirer du Roussel sont des plus réduits. Par bonheur, nous possédons
sur le régiment de Dillon et durant son séjour dans notre ville,
une autre source d’information, en l’occurrence le registre
des délibérations et réceptions de la « Respectable loge
Saint-Jean de la Parfaite Vérité à l’Orient de Carcassonne ».
En effet, en cette deuxième moitié du XVIIIe siècle,
la franc-maçonnerie était en plein développement ; toute
localité un tant soit peu importante se devait de posséder au
moins une loge et les militaires fournissaient à « l’Art
Royal » une grande partie de ses effectifs. Aussi, quand un
régiment arrivait dans une nouvelle garnison, ceux de ses
officiers qui étaient initiés s’empressaient d’aller
« frapper en maçon » à la porte de la, ou d’une,
des loges de l’endroit ; et ceux qui ne l’étaient pas
encore s’empressaient d’aller y « recevoir la Lumière ».
Ainsi les officiers de la garnison s’intégraient-ils d’une
manière occulte, mais néanmoins efficace, à la vie de la cité
qui les accueillait. Beaucoup de régiments, d’ailleurs, possédaient
leur propre loge itinérante qui s’agrégeait temporairement à
la loge de leur « Orient » d’accueil. Tel ne semble
pas avoir été le cas du régiment de Dillon, du moins au moment
de son passage chez nous, car tous ceux de ses officiers qui se
sont affiliés à la « Parfaite Vérité » l’ont
fait à titre individuel.
Ce
n’est qu’un mois et demi après son arrivée à Carcassonne,
le 30 octobre 1763, que le régiment se manifesta pour la première
fois à la « Parfaite Vérité », en la personne
d’un certain Jacques Moran, officier à ce régiment, dont la
qualité de maçon est attestée par le « f°°° »
qui précède son nom et qui se présenta à la porte en qualité
de visiteur. Il fut introduit, participa aux travaux ordinaires de
la loge et apposa sa signature sur le registre au bas du
compte-rendu. Cette visite fut le prélude à l’affiliation ou
à l’admission de nombreux autres officiers du régiment de
Dillon.
Le
premier, à tout seigneur tout honneur, est justement un membre de
la famille Dillon prénommé Édouard. N’étant pas encore maçon,
il fut initié le 6 novembre sur proposition du f. °°° Vital
Vidal qui exerçait les fonctions de 1er surveillant et
sur recommandation du f °°° Moran
qui continuait à honorer la loge de ses visites. Ce jour-là, le
f °°°
Anglade, qui occupait cette année le poste de vénérable
étant absent, il fut remplacé, selon l’usage, par celui qui
avait exercé la même fonction l’année précédente, le f °°°
Michel qui interrogea le candidat, lui « donna la lumière »
et lui conféra le grade maçonnique d’apprenti. Un banquet
suivit ; ce genre de réjouissance étant fréquent dans les
loges, nous ne pensons pas que celui-ci ait pu être motivé par
la réception maçonnique du « profane » Dillon.
Le
20 novembre, la loge accepte en son sein deux autres officiers du
régiment et, contrairement aux usages, les reçoit sur-le-champ
au grade d’apprenti. Ils se nommaient O’Berin et Mc. Dermot,
ce qui devient sous la plume du f °°°
secrétaire peu familier des patronymes irlandais :
Auberne et Macdemot. Le 27, ils sont reçus compagnons « ayant
fini leur temps » ; on avait à la « Parfaite Vérité »
une conception singulièrement élastique du temps
d’apprentissage qui pouvait se réduire dans des proportions
considérables en fonction des circonstances ; on y a même
vu des candidats recevoir les trois grades symboliques le même
jour ce qui est la négation de la notion même d’initiation. Ce
même 27 novembre, un autre officier du nom d’O’Hagen fut reçu
apprenti. Le 11 décembre, le f °°° Moran,
toujours en visite, annonça la venue d’un autre « visiteur »
appartenant comme lui au régiment, et comme lui déjà initié :
le f °°° Kaeilly, Kelly en réalité,
qui fut introduit après les formalités ordinaires. Le même
jour, sur proposition du f °°° Carles
aîné, second surveillant par intérim, un autre officier du régiment
de Dillon, le profane Anselme Nugent, fut accepté et sur-le-champ
reçu apprenti. Enfin, toujours sur proposition du f °°°
Carles aîné, on ouvrit une « loge de
compagnon » pour recevoir à ce grade le f °°°
Henry O’Hagen.
Le
18 décembre suivant, nous apprenons que deux membres de la
« Parfaite Vérité », les ff °°°
Gallet et Pech, avaient été chargés d’une commission, dont on
ne nous indique pas la nature, envers le f °°°
Mc. Dermot et
avaient négligé de s’en acquitter. En conséquence, on leur
infligea une punition, pour le moins originale. Placés entre les
deux surveillants, « à la première loge du midi »
les deux fautifs durent « tirer un canon de poudre faible »,
expression du langage maçonnique de l’époque qui se traduit en
style courant par : boire un verre d’eau !
Le
27 décembre, sur proposition du f °°°
Moran, le f °°°
Nugent fut reçu
compagnon, en même temps qu’un membre de la « Parfaite Vérité » :
le f °°°
Courtheil, ecclésiastique.
Le même jour fut reçu apprenti un autre officier du régiment du
nom de Bernard Magenis.
Le
27 même jour, la loge reçut un nouveau visiteur, le f °°°
d’Ocnor (O‘Connor), qui est dit ici lieutenant-colonel au
régiment de Dillon alors qu’à la même époque, nous l’avons
vu, le Roussel ne
lui reconnaît que le grade de major, celui de lieutenant-colonel
revenant à un certain Nihel qui, lui, ne semble pas avoir fréquenté
la loge, non plus que son supérieure le colonel Sheldon. C’est
la première fois que, dans le registre de la loge, on fait
mention du grade militaire d’un officier du régiment de Dillon,
et cette mention se révèle erronée. Plus surprenant encore est
le titre maçonnique d’ancien vénérable qu’on lui reconnaît.
Cela signifierait-il que contrairement à ce que nous avons écrit
plus haut et que tout laisse penser par ailleurs, le régiment
possédait, ou aurait possédé, sa loge militaire où le f °°°
O’Connor aurait occupé cette fonction, ou bien qu’il
l’aurait exercée dans une loge qu’il aurait fréquenté
auparavant, dans un « Orient » où il serait demeuré
plus longtemps que dans celui de Carcassonne ? Une fois
accomplies les formalités précédant l’admission d’un
visiteur, il fit son entrée en loge.
Le
29 décembre, les ff °°° Nugent
et Edouard Dillon furent reçus au grade de maître et le 1er
de l’an 1764, le f °°° Mc
Guenis, que cette fois on appelle Maguenin, fut fait compagnon, en
raison de son prochain départ, nous dit-on, comme pour justifier
une dérogation à des règles avec lesquelles la loge avait
coutume d’en prendre à son aise. Le même jour, fut reçu un
nouveau visiteur Irlandais : le « chef frère Aubrian »
(O’Brien), mais celui-ci est dit officier au régiment de
Bervind (sic). Parmi les autres régiments de la « Brigade
Irlandaise » existait bien un régiment appelé de Bervick,
du nom de son colonel-propriétaire, mais qui ne fut, ni à ce
moment ni jamais, en garnison à Carcassonne. La présence d’un
officier de ce régiment chez nous ne peut donc s’expliquer que :
soit par une visite privée à l’occasion d’une permission,
soit par une mission officielle dont il aurait été chargé par
ses supérieurs auprès de ses compatriotes du régiment de
Dillon. Il fut établi qu’il avait été reçu maçon à Dublin.
Toujours
le même jour, fut reçu apprenti un autre membre de la famille
des colonels-propriétaires du régiment, mais celui-ci, nous le
connaissons bien puisque ce n’est autre que Théobald Dillon, le
frère aîné d’Arthur, dont nous avons évoqué le tragique
destin. Mais, ce qui nous surprend ici, c’est de le voir qualifié
de « cadet », ce qui laisse entendre que le mystérieux
Édouard Dillon, reçu à la loge deux mois auparavant, était
leur aîné à tous deux, ce qui rend encore plus inexplicable la
vacance du titre de colonel-propriétaire. A la demande du f °°°
Moran, et en raison de son prompt départ, on lui accorda le jour
même le grade de compagnon.
Le
même jour, le f °°° Michel
qui remplissait à nouveau les fonctions de vénérable ouvrit une
loge extraordinaire pour conférer la maîtrise aux officiers du régiment
dont le départ était prochain : les ff °°°
baron d’Oberne (O’Bernin), Aubrin (O’Brien), M. Dermott,
Oagan (O’Hagen) et enfin Théobald Dillon cadet qui se trouva
dans le cas paradoxal d’avoir parcouru en un seul jour tout le
cycle de l’initiation maçonnique « symbolique ».
Le
6 janvier, la loge reçut une invitation de sa « loge fille »,
la « Parfaite Harmonie à l’Orient de Carcassonne »
pour un banquet que celle-ci comptait donner le dimanche suivant,
« en l’honneur du f °°°
Dillon ». On ne précise pas lequel, la toute récente
admission de Théobald, suivie de son immédiate élévation aux
deux grades supérieurs de la f °°°
m °°° symbolique, peuvent
laisser penser que c’est de ce dernier qu’il s’agit. De
toute façon, il est évident que, par cette initiative, la loge
affirmait son intention, tout à la fois de manifester son
attachement à sa loge mère et de profiter de l’honneur que
celle-ci retirait de l’admission dans ses rangs d’un membre
d’une famille illustre à tant de titres.
Et
voici que le 5 février, éclate un incident qui sonne comme une
fausse note au milieu d’une harmonie trop parfaite. Ne
voyons-nous pas en effet le f °°° Jean-Pierre
Donnadieu, orateur
de la « Parfaite Vérité », émettre une opposition
à la candidature d’un officier du régiment de Dillon du nom de
Barthélemy Lenchican, sans doute Lychagen ou peut-être
Lynchaghan, sous prétexte que le règlement ne permet pas de
recevoir un candidat le jour même où il a été proposé. Vu la
désinvolture avec laquelle la loge a, jusqu’ici, éludé ces
questions de délai, on ne peut que s’étonner de voir
l’orateur les prendre soudain si à cœur : serait-ce,
justement pour mettre un terme à des abus qu’il estimait
n’avoir que trop duré ? Mais ce qui est plus singulier,
c’est que ce n’est pas à la réception immédiate du candidat
qu’il paraît opposé, mais à sa réception pure et simple.
Peut-être avait-on mis en avant que le prochain départ du
candidat faisait de cette réception immédiate une condition sine
qua non de sa candidature ? Peut-être aussi, par coup d’éclat,
l’orateur voulait-il signifier que désormais on ne pourrait
plus invoquer de semblables raisons pour justifier des entorses à
des points essentiels du règlement. D’autant plus que nous
verrons des officiers du régiment de Dillon, reçus prématurément
à divers grades pour ce motif, et Barthélemy Lynchagen lui-même,
demeurer encore longtemps à Carcassonne, en fait, jusqu’au départ
du régiment, fin mars 1764. Vraisemblablement, les officiers,
tout en sachant que cette échéance était assez proche, devaient
en ignorer la date exacte, d’où leur empressement à se faire
recevoir.
Mais,
quelque raison que l’on puisse invoquer pour justifier
l’intransigeance de l’orateur qui, d’ailleurs, reçut le
soutien immédiat des ff °°° Bertrand et Cathala qui, en signe de protestation signèrent
avec lui le registre. Les autres officiers du régiment de Dillon
en firent au contraire une affaire personnelle et prirent le parti
du candidat. Surtout le f °°° Mc
Guenis qui plaida éloquemment sa cause, si bien que la loge se
rendit à ses raisons, par quatorze voix contre trois, et accepta
de recevoir le profane Lynchagen. En raison de son « prochain
départ » on décida même de passer outre le point de règlement
qui tenait tant à cœur au f °°°
orateur et de procéder sur-le-champ à la cérémonie.
En
fait, le 19 février, le f °°° milord
B. Lynchaghan était encore là et reçut le grade de compagnon
des mains du f °°°
Vaisse qui exerçait par intérim les fonctions de vénérable.
Il semblerait même qu’on ait eu l’intention de lui accorder -
ou de le proposer pour - le grade de maître, à lui ou
quelqu’un d’autre, car on ouvrit sur-le-champ une loge de ce
grade. Mais cette intention paraît avoir tourné court, car il ne
se passa apparemment rien, au cours de cette loge de maître, qui
soit de nature à en justifier l’ouverture. On n’y débattit,
bizarrement, que de questions très prosaïquement matérielles !
Quant à l’élévation au grade suprême de la maçonnerie
« Bleue » du f °°°
Lynchagan, elle ne sera évoquée que le 18 mars, soit moins de
quinze jours avant le départ du régiment, au cours d’une autre
loge de maître, assemblée celle-là pour examiner une « simple
proposition » le concernant : il s’agissait de décider
si on allait le recevoir maître sur-le-champ, ou si l’on
attendrait le jeudi suivant. Finalement c’est cette dernière
solution qui prévalut. La progression du f °°° Lynchaghan dans
« l’Art Royal » n’allaient décidément guère
plus de soi que son accession même à l’ordre maçonnique. Nous
ne saurons jamais, si en définitive, le f °°°
Lynchaghan a été admis à la maîtrise, faute de posséder un
compte rendu daté du jeudi en question. En fait, celui que nous
sommes en train de relater est le dernier où il fut question du régiment
de Dillon, lequel, nous l’avons dit devait quitter Carcassonne
le dernier jour du mois. Il n’était pas resté chez nous assez
de temps pour qu’aucun de ses membres reçus à la « Parfaite
Vérité » put y exercer une quelconque fonction, comme ce
fut le cas pour des officiers d’autres régiments.
Nous
voyons seulement qu’à l’occasion d’un banquet organisé en
l’honneur d’un membre de la loge toulousaine, mère de la
« Parfaite Vérité », on nomma le f °°°
Carles aîné,
adjoint au maître d’hôtel, pour s’occuper des préparatifs
et, notamment, pour veiller à ce que la poudre forte (le vin),
soit des plus « esquise » (sic) et abondante.
Nous
possédons des renseignements complémentaires sur les rapports
entre le régiment de Dillon et la f °°°
m °°°. Ils nous sont donnés
par l’ouvrage de Gustave Bord : La Franc-Maçonnerie en
France, p. 488, au chapitre concernant les loges militaires.
Confirmant ce que nous avançons nous-mêmes, l’auteur écrit :
« Est-ce que le régiment de Dillon eut une L °°°,
je n’ai pu en trouver une preuve positive… Cependant, je relève
parmi les officiers un grand nombre de f °°°
m °°° :
Lally, lieutenant-colonel du 25 juillet 1708 ; Linche,
capitaine des grenadiers, retiré en 1734 ; Mac Donald,
capitaine en 1701 ( ?) en 1734 ; Gaydon, aide-major en
1701, majour le 1er janvier 1709 ; Gasco,
capitaine en pied, 1709, retiré en 1734 ; Bourke, capitaine
en pied, aide-major, 1728 ; O’Toole, lieutenant grenadier,
1709 ; Henry Dillon, fils du lieutenant-général, capitaine,
1730 ; Arthur et Charles Maunery ; Jean Bourke de Glinke ;
Patrice Heguerty ; O’Neil ; Edouard et Richard Butler ;
Fitz Gérald ; Arthur Dillon ; Talbot de Tyrconnel, etc. »
« De
1760 à 1780, figure Bartholomew Radclyffe, lord Derwen-Water,
fils de Charles Radclyffe, le 1er grand maître ».
« De
1780 à 1790, le comte Dillon, mestre de camp et colonel du régiment ;
le chevalier Théobald Dillon, colonel en second ; Barthélemy
Dillon, lieutenant-colonel ; le capitaine Thomas Dillon ;
les lieutenants James et Denis O’Farell ; le capitaine
James Nugent ; le capitaine baron O’Neill et les sous-lieutenants
Henry, Joseph et John O’Neil ; le capitaine et le
lieutenant Shee et Der Barry ; Blake ; Coghlan ;
Darcy ; Fitz Gérald ; Fitz Maurice ; Hussey ;
Mahony ; O’Reilly ; Plunkett ; Sheldon ;
Thompson ; Warren et Worth ».
Auparavant,
s’étant livré à un historique du régiment, G. Bord nous dit
que c’est en 1775, le 26 avril, et non en 1773, que le comte
Arthur Dillon prit possession de son régiment et que celui-ci
passa le 1er juin 1788 à Charles Joseph Augustin,
comte de Walhen Senant et, le 10 mars 1788, au chevalier Théobald
Dillon, ce qui contredit ce que laissent entendre les autres
sources, à savoir que le comte Arthur en fut le dernier
colonel-propriétaire, jusqu’à sa suppression en 1792.
Que
la liste de ses membres donnée par G. Bord comporte plus de noms
que nous n’en avons rencontrés nous-mêmes ne doit pas nous étonner
puisque la période étudiée par cet auteur couvre tout le XVIIIe
siècle jusqu’à la veille de la disparition du régiment. Que
la plupart des noms que nous avons cités n’y figure pas est un
peu plus surprenant mais le « etc. » indique bien que
la liste n’est pas exhaustive ! Plus curieux est le fait que les
quelques noms communs aux deux listes ne soient cités par G. Bord
que pour la période 1780-1790, soit après le passage du régiment
chez nous ; pour la période qui nous concerne, il ne cite
qu’un nom, ignoré par les registres de notre L °°°
et qui pourtant aurait dû frapper l’imagination de maçons
avertis, puisqu’il s’agit d’un Radcliffe, lord Derwen-Water,
fils du premier en date des grands maîtres français. Il est vrai
que dans son Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie et des
Francs-Maçons, Alec Mellor affirmant que cette famille est
originaire du Yorkshire conteste G. Bord qui en ferait des
Ecossais !
Enfin,
notre dernier sujet d’étonnement c’est le nombre de membres
de la famille Dillon cités par G. Bord. Dans la première partie
de sa liste nous trouvons, outre un Arthur qui doit-être notre
Arthur I, le fils de ce dernier, Henri, que nous croyions resté
en Irlande. Dans la période 1780-1790, figurent tout d’abord le
comte Dillon, colonel, c’est-à-dire Arthur II, le chevalier Théobald,
colonel en second, puis un Barthélemy, lieutenant-colonel et un
Thomas, capitaine, que nous serions bien embarrassé de placer sur
l’arbre généalogique de la famille.
Nous
aimerions savoir où G. Bord a puisé ses informations.
Le
moment où les Irlandais quittèrent notre ville coïncida
malencontreusement avec une de ces périodes de crise où la présence
d’une force armée pour réprimer les troubles se révèlent
particulièrement souhaitable ; il s’agissait d’un de ces
accès de fièvre qui ont périodiquement secoué beaucoup de
villes de notre région au XVIIIe siècle jusqu’à la
Révolution et même au-delà si l’on fait référence à l’épisode
de Jeanne la Noire, et toujours pour la même cause, une pénurie
de grains attribuée
à tort ou à raison par la population aux agissements de spéculateurs.
Carcassonne était au bord de l’émeute, et pas la moindre
troupe pour maintenir l’ordre ; le régiment de Dillon, qui
était alors le seul occupant de la caserne venait de partir et
celui qui devait prendre sa place n’était pas encore arrivé.
On devine aisément l’embarras des consuls. Nous ignorons par
suite de quelles conventions, officielles ou non, l’autorité
civile disposait dans de semblables cas des troupes stationnées
dans notre ville ; en tout cas, l’attitude de nos consuls
prouve que, de fait ou de droit, ils considéraient qu’ils en
disposaient. En effet, nous les voyons prendre leur plus belle
plume pour adresser à l’autorité militaire de la province, qui
avait son siège à Montpellier, une longue missive pour exposer
par le menu les événements qui justifiaient leur démarche et la
supplier de leur renvoyer, pour y faire face, « au moins
quatre compagnies du régiment ou d’un autre, pour nous mettre
à portée de maintenir le bon ordre et la tranquillité publique ».
« Vous
n’ignorés pas, écrivaient-ils, que la disette des grains qu’éprouve
en même temps l’Italie et l’Espagne en a fait relever le prix
dans toute la province, mais plus particulièrement dans ce diocèse,
dont la très grande partie a été enlevée pour être transportée
à Narbonne, nos marchés ont été déserts le mardy dernier,
jour auquel on feut obligé de donner le taux du pain. Il faleut
l’augmenter de cinq deniers par livre. Cette augmentation a fait
d’abord murmurer le peuple et, des murmures, il est venu aux
menaces ».
Et
nos consuls de poursuivre par le récit de la suite des événements.
C’est d’abord un particulier qui parcourut la ville le jeudi
suivant à neuf heures, en s’arrêtant à chaque carrefour, pour
appeler la population à l’émeute en « batant la caisse ».
Puis, ce sont des « placards » qui sont apposés,
durant la nuit suivante, en plusieurs endroits et en particulier
sur l’une des portes de l’hôtel de ville et dont les consuls
citent la teneur. A notre tour, nous ne résistons pas au plaisir
de citer cette prose qui, avec le recul que nous donne le temps,
nous fait irrésistiblement penser à celle qui va fleurir dans
tout le pays quelques vingt ans plus tard.
« Sy
la police ne donne promptement ses ordres pour qu’il soit porté
du bled au marché, nous sommes cinquante bien résolus à metre
le feu à six maizons quy s’engraissent du sang du peuple et ce
ne sera que le commancement ».
Bien
entendu, cette affiche fut enlevée par les soins du procureur du
royaume et du juge criminel qui firent dresser procès-verbal de
son enlèvement et ordonnèrent une enquête pour découvrir les
auteurs de cet attentat.
Mais
les consuls se trouvaient, face à la tournure que prenaient les
événements, fort démunis, « sans main forte » et ne
pouvant diminuer le prix du pain, pour « contenir le peuple »
et « empêcher qu’il ne suive les impressions de gens mal
intentionnés ». Il y avait effectivement fort à faire pour
cela, si nous les en croyons, et aux menaces avaient succédé les
actes. Le matin même du jour où les consuls avaient décidé
d’adresser leur supplique à l’autorité militaire,
quarante-trois particuliers avaient été molestés par la
populace mutinée et un attroupement s’était formé trois
heures durant autour d’une maison où avait trouvé refuge
« un ménage quy vend ordinairement du bled ». On ne
trouva pour le disperser qu’une solution : diminuer le prix
du pain de deux, puis cela ne suffisant pas, de trois deniers, ce
qui le ramenait à celui de la semaine précédente, soit trente
deniers.
Les
consuls terminaient leur lettre par le souhait d’en être quitte
avec cela et qu’on n’exige pas autre chose d’eux. Formule
sans doute maladroite. Ce qui dans leur esprit représentait un
appel désespéré à l’aide fut sans doute pris au pied de la
lettre par les destinataires de la supplique, qui voulant n’y
voir qu’une manifestation d’optimisme, firent la sourde
oreille. C’est du moins ainsi que nous interprétons leur
absence de réaction qui eut pour effet le renouvellement des
troubles, comme en témoigne une seconde lettre des consuls.
Cette
fois, on avait pillé la boutique des sieurs Arnal et Cazalès,
supposés des boulangers, et on y aurait même mis le feu si on
n’avait réussi à arrêter la main des incendiaires par la
considération de la proximité de l’église des Pénitents
Noirs qui aurait été menacée. Par ailleurs, de nouveaux
« placards » avaient fait leur apparition, l’un sur
la porte des Dominicains, l’autre sur celle de « leurs
voisins ». En conséquence, les consuls renouvelaient leur
demande de troupes. Nous ne saurions dire si cette fois leur
demande fut prise en considération, mais ce que nous pouvons
affirmer en tout cas, c’est que les Irlandais ne reparurent pas
à Carcassonne.
Il
nous a toutefois semblé important de consacrer quelques pages au
bref séjour dans notre ville de cet illustre régiment, et à la
présence de deux représentants de la famille qui lui a donné
son nom et dont l’un au moins eut un destin national. Famille
qui, d’ailleurs ne s’est pas éteinte avec les personnages
dont nous avons parlé. Le général Arthur Dillon a été deux
fois marié ; de son premier mariage avec Thérèse Lucy
Rathe, qu’il avait épousée en 1763, il eut un fils mort à
deux ans et une fille qui, sous le nom de Marquis de la Tour du
Pin, fut l’auteur du Journal d’une femme de 50 ans ;
de son second mariage à la Martinique en 1783 avec Marie Girardin
de Montgirlald, il eut une fille : Fany, qui épousa le général
comte Bertrand, grand maréchal du palais de Napoléon. On sait
que Bertrand fut, avec Montholon, le seul des proches de
l’empereur déchu à l’accompagner en exil à Sainte-Hélène
et qu’il amena sa famille.
Arthur
Dillon dut avoir d’autres enfants mâles ayant fait souche,
puisqu’un de ses descendants nommé Arthur Marie, comte Dillon,
né à Paris en 1834 fut l’ami du général Boulanger qu’il
contribua à rapprocher des monarchistes et, après l’échec de
sa tentative de coup d’état, s’exila avec lui à Bruxelles.
Condamné à la déportation perpétuelle, il bénéficia d’une
amnistie en 1895. Il mourut en 1922 dans l’île Berder
(Morbihan).
J.
Weigand, qui semble avoir connu un des derniers représentants de
la famille Dillon et tenir de lui une partie de sa documentation,
raconte qu’en 1918, il y avait un Dillon, général anglais à
l’état-major de Foch, qui croisa sur son chemin le 87ème
d’infanterie, ancien régiment de ses ancêtres, qui le salua en
marquant le pas.
Bibliographie
v
Sources manuscrites
Archives
départementales de l’Aude : BB 47-3.
Bibliothèque
municipale de Carcassonne : Manuscrit Mb 145. - Registre des
délibérations de la Respectable Loge Saint-Jean de la
Parfaite Vérité à l’Orient de Carcassonne.
v
Articles de revues et travaux inédits
Jaupart
(Fernand), Carcassonne, ville d’étape et de garnison -
Travail dactylographié déposé aux Archives départementales de
l’Aude.
Jaupart
(Fernand) et Mot (Gustave), La caserne, 2ème
partie, le cadre intérieur, l’utilisation des casernes, la vie
des occupants, in. Bulletin de la Société d’Etudes
Scientifique de l’Aude.
Mullot
(Arthur) et Sivade (Henri) : Armorial des archevêques de
Narbonne.
Weigand
(Jacques) : Le régiment de Dillon, in. La Revue
des deux Mondes, juillet 1958, pp. 240-247.
Weigand
(Jacques) : L’épopée des Oies Sauvages, in. La
Revue de Paris, juillet 1963, pp. 343-352.
v
Autres sources imprimées
Amat
(Raymond d’) et Monzland (L.) : Dictionnaire de
biographie française, Letouzey et Ané, Paris.
Bord
(Gustave) : La Franc-Maçonnerie en France.
Comte
(Arthur) : Billaud Varenne, (O. Orban).
Mourre
(Michel) : Dictionnaire encyclopédique d’histoire,
en huit volumes, (Bordas).
Roussel :
Etat Militaire de la France, (à Paris, chez Guillaume,
libraire).
Pierre
COSTEPLANE
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