Une chronique de Gérard JEAN

Ces femmes et ces hommes qui ont aimé l'Aude

 

Joseph Firmin Poux

Archiviste de l'Aude - Historien de la Cité

Carcassonne (Aude), 11 avril 1873 - Carcassonne (Aude), 8 juin 1938.

Joseph Poux est né à Carcassonne le 11 avril 1873. Très jeune, il perd son père et sa mère, se rapproche de sa famille à Albi, dans le Tarn, avec ses quatre enfants. Au lycée, il s’avère un brillant élève, ainsi qu’à l’École des Chartes où il obtient son diplôme d’archiviste paléographe. C’est là qu’il s’attache l’amitié du toulousain Édouard Privat qui, devenu plus tard éditeur, fera connaître au public les nombreux ouvrages écrits par son ami, et notamment les cinq tomes de son œuvre maîtresse : « La Cité de Carcassonne, histoire et description », ouvrage dont le premier tome paraîtra en 1922 et le dernier en 1937.

Joseph Poux est nommé en 1898 pour son premier poste en tant qu’archiviste départemental de l’Ariège où il se distingue par son intelligence avisée et sa puissance de travail. Quatre ans plus tard, en juillet 1902, sous la recommandation du ministre ariégeois Théophile Delcassé qui appuie sa mutation, il est nommé à la tête des archives de l’Aude, sa terre d’origine. Il va alors consacrer ses recherches à la Cité de Carcassonne à laquelle il voue une véritable fascination depuis son plus jeune âge.

Un soir, pendant une promenade sur le mur de ronde de la Cité, après une cérémonie officielle, il entend M. Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, dire avec regret : « La Cité de Carcassonne attend toujours son historien ; mais où trouver l’homme capable de s’atteler à cette étude qui demandera au moins trente années ? ». Ces mots sont le déclic pour Joseph Poux. Il le sait maintenant, cet homme, ce sera lui !

Dès lors son destin est scellé : pendant les trente années qui vont suivre, il ne se passera pas une journée sans qu’il note soigneusement le résultat de ses recherches. Jamais auparavant, une telle étude minutieuse n’a été réalisée, ce qui fait de Joseph Poux le tout premier et le plus grand historien de la Cité de Carcassonne. Son ouvrage monumental sur la Cité reste une référence jusqu’à nos jours.

« L’ouvrage que nous projetons d’écrire, note-t-il en préface de son livre, pourrait combler l’insuffisance des travaux, consacrés jusqu’ici au plus parfait ensemble d’architecture militaire qui existe en France, s’il nous était donné de remplir jusqu’au bout le programme que nous nous sommes tracé. Il s’agirait en effet, de prendre le monument au berceau dans sa constitution première (les origines) ; de déterminer, étape par étape, tout le détail de son développement organique entre le XIIe et le XIVe siècle (l’épanouissement) ; de suivre pas à pas l’incessante désagrégation de l’œuvre à travers cinq cents ans d’inutilisation pratique et de quasi abandon (la décadence) ; de caractériser enfin la physionomie nouvelle imprimée à des ruines par le talent puissant mais inégal de Viollet-le-Duc (la restauration) ».

Joseph Poux va accomplir ce travail qui aurait découragé bien d’autres savants : des recherches incessantes, l’examen minutieux de tonnes de documents et manuscrits, un classement ordonné de toutes les connaissances recueillies sur la Cité… Il n’est pas pour autant déconnecté pour autant de la vie de son temps. Il sera vice-président de la Commission permanente de la Cité de Carcassonne, membre fondateur de la Société française de Paléologie, membre du Comité des travaux historiques et scientifiques, de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, directeur de la Société d’Études scientifiques de l’Aude, président de la Société des Arts et Sciences de Carcassonne et collaborera aux travaux des Syndicats d’initiatives et de la Chambre d’instruction touristique.

Avec la douceur et la modestie qui le caractérisent, il recevra les plus hautes distinctions : lauréat de la Société française d’Archéologie dès 1906, lauréat de l’Institut, médaille d’honneur du Concours des Antiquités nationales en 1932, officier des Palmes Académiques, officier de l’Instruction publique, puis successivement en 1923 et 1937, chevalier et officier de la Légion d’honneur. Il restera à la tête des Archives de l’Aude durant 34 ans, jusqu’en novembre 1936. Il obtiendra les agrandissements et modernisations indispensables des locaux des archives qui n’étaient, à son arrivée, qu’un dépôt étroit et malsain. Il s’attachera à réaliser avec méthode un travail rigoureux de classement et de présentation des documents jusque-là laissés pratiquement à l’abandon. Il dira lui-même plus tard : « J’étais passionnément attaché à mes fonctions et je me suis toujours efforcé de les remplir avec zèle et exactitude ». Une conscience du travail bien fait et une érudition que reconnaîtront toujours ses supérieurs.

Retraité, il ne devient pas inactif pour autant. La ville de Carcassonne lui demande régulièrement de guider les visiteurs de marque de la Cité, tâche qu’il accomplit toujours avec autant de passion et une érudition inégalée. Il continue de publier aussi, au rythme effréné d’un ouvrage par an en moyenne, de nombreux livres historiques. Sa bibliographie est impressionnante (plus d’une centaine de titres) et montre l’éclectisme de ses centres d’intérêt et de ses recherches : les mines de charbon du Bas-Languedoc, l’histoire du pays de Foix et de l’évêché de Pamiers, la criée des vins à Lagrasse en 1357, l’itinéraire du Prince Noir à travers l’Aude, la fête de la souveraineté de Carcassonne en 1798, les traditions de la Cité, l’état économique de l’Aude en 1697, les objets d’art de Narbonne et de Fontfroide, les fêtes de Carcassonne, la langue des troubadours… Il donnera aussi de nombreuses conférences et publiera régulièrement des rapports, manuscrits et articles historiques. Dans les deux dernières années de sa vie, il interviendra sur les ondes de Toulouse-Pyrénées pour faire connaître à ses auditeurs l’histoire de l’Aude et de la Cité de Carcassonne.

 Même à la fin de sa vie, affaibli dans son lit, il continue d’apporter la dernière touche à son ultime ouvrage, la « Table bibliographique ». Il arrive à conserver ses dernières forces pour achever la lettre Z et peut enfin poser sa plume. Le 8 juin 1938, il s’éteint doucement à l’âge de 65 ans, alors qu’au dehors une pluie fine et triste enveloppe la Cité à laquelle il a consacré sa vie.

Le 11 juin, à 9 heures, un long cortège s’engage sur le pont gothique de la Cité, pour suivre le cercueil de Joseph Poux, tiré par de superbes chevaux noirs. L’Aude tout entière est en deuil. Tous les membres et les représentants éminents des sociétés savantes sont présents. Sa veuve conduit le deuil, suivie des familles Poux, Capet et Aymeric. Le préfet de l’Aude, M. Voizard, dans son grand uniforme d’apparat, est venu témoigner de l’hommage de la Nation à cet érudit qui a tant apporté à l’Histoire. Le maire de Carcassonne, M. Tomey, est bien sûr présent lui aussi, accompagné de son premier adjoint, M. Dons, et de M. Sarcos, conseiller municipal.

On note aussi la présence du conseiller général, M. Clarenc, de MM. Morelli, procureur de la République, Cazes, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, Reverdy, architecte départemental, Bourely, architecte des Monuments historiques, du commandant Coldefy, commandant de la gendarmerie départementale, de MM. Fauroux, censeur du lycée, Nadal, professeur au lycée et représentant ses collègues, Soum, avocat et ancien bâtonnier de l’Ordre, Cros-Mayrevieille, président de l’association des Amis de la Ville et de la Cité, Bourgès, collaborateur de Joseph Poux, et de nombreuses autres personnalités départementales dont MM. Blaquière, archiviste départemental, Lauth, président de l’association des Amis de la Ville et de la Cité, le docteur Courrent, secrétaire général de la Société d’Études scientifiques, ancien président de la Société des Arts et des Sciences, et tant d’autres.

La cérémonie religieuse se déroule à l’église Saint-Vincent, puis le cercueil suivi de son imposant cortège est transporté au cimetière de la Cité. Le chanoine Cunnac, directeur du Petit Séminaire et président de la Société des Arts et Sciences à la suite de Joseph Poux, lui rend un vibrant hommage, regrettant que « tant d’érudition et de jeunesse d’esprit soient détruites si prématurément ». M. Lauth, quant à lui, rappelle le rôle capital de Joseph Poux sur la connaissance et la notoriété de la Cité : « Son œuvre demeure, entourée comme sa mémoire du respect et de la notoriété du monde savant et de ses compatriotes ».

Chacun, dans ce triste moment, se souvient de Joseph Poux et de son sourire courtois qui ne le quittait jamais. Cet homme a, certes, réalisé un travail colossal qui lui a demandé une énergie formidable et des recherches incessantes, mais il gardait toujours ce sourire, ce calme serein, qui cachaient si bien une forte volonté et une puissance de travail phénoménale. Physiquement, il était grand, la tête plutôt ronde et le front volontaire, le regard profond qui lui donnait l’air d’être absorbé par ses pensées, la voix douce et posée. Quand il parlait, chacun était attentif ; il savait capter l’attention de ses interlocuteurs comme un sage retient l’admiration de ses fidèles.

L’homme était d’une intelligence rare et il inspirait le respect même s’il restait, de par ses origines modestes, très proche de tous, soucieux de faire partager ses connaissances. Par-dessus tout, c’était un amoureux passionné de sa terre d’Aude et de sa Cité qu’il contribua grandement à faire connaître et à mettre en valeur. Certainement a-t-il eu la chance d’être encouragé par un ministre des Beaux-Arts qui était audois d’origine, Dujardin-Beaumetz, et qui a su prendre des décisions importantes de sauvegarde et de mise en valeur de la Cité. Joseph Poux a été aussi contemporain d’Albert Sarraut, autre audois appelé à de hautes fonctions nationales en tant que ministre de l’Intérieur.

Depuis 65 ans le 8 juin prochain, Joseph Poux repose dans le cimetière de la Cité, le visage tourné vers la Cité, selon son vœu le plus cher, non loin de la Porte-Narbonnaise qu’il avait emprunté si souvent et de l’église Saint-Nazaire dont il admirait tant les vitraux. Il reste de nos jours encore le grand historien de la Cité de Carcassonne.

©  Gérard JEAN

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