Une chronique de Gérard JEAN

Ces femmes et ces hommes qui ont aimé l'Aude

 

Albert Louis François Fert

Physicien français de la matière condensée

Prix Nobel de Physique 2007

Albert Louis François Fert naît à Carcassonne un lundi, le 7 mars 1938. Cette année-là, le prix Nobel de physique sera décerné au chercheur italien Enrico Fermi pour ses travaux concernant les réactions atomiques avec les neutrons. La première exposition internationale du Surréalisme provoque à Paris un tollé général de la presse. Le deuxième ministère de Léon Blum entérine la fin du Front populaire, mais surtout, les prémices de la Seconde guerre mondiale n’augurent rien de bon ; Adolf Hitler, chef suprême des armées du Reich, entre sans résistance en Autriche.

La maman, Irmine Françoise Signoles, accouche à l’ancienne et non moins connue maternité du Pont-Vieux, si bien que chaque carcassonnais peut prétendre au profond de soi et en son âme, avoir occupé à tour de rôle le berceau natal de son illustre concitoyen. Elle est issue du petit village de Montclar, où elle est née le 21 février 1913. Enseignante, professeur, elle habite jusqu’à son mariage à l’école Jean-Jaurès de Carcassonne avec ses parents : Marie Madeleine Guiraud et Adolphe François Prosper Signoles, lui-même instituteur.

Les racines maternelles du futur physicien sont audoises sans équivoque, depuis les cinquième et sixième générations. Du côté agnatique elles s’éloignent rapidement du département, bien que le père, Charles Marius Fert, soit natif de Carcassonne. Il y est né le 30 septembre 1911. Orphelin de guerre dès l’âge de six ans, il est adopté par la Nation le 25 juin 1919 et se trouve de ce fait promis à une carrière militaire. Lorsqu’il épouse en justes noces Irmine, à Carcassonne, le 10 août 1936, Charles Fert se trouve affecté comme élève officier, à l’École d’application du génie de Versailles.

Albert fait maintenant ses premiers pas. C’est un petit garçon affectueux, épanoui, au caractère ludique, auquel on présente son petit frère, André René François, né comme lui à Carcassonne, le 25 août 1939. Nous sommes en plein été ; l’avant-veille, le monde entier stupéfait avait appris une incroyable nouvelle : les ministres des affaires étrangères de l’Allemagne et de l’Union soviétique venaient de signer à Moscou un pacte de non-agression prévoyant secrètement le prochain partage de la Pologne. Aujourd’hui, à l’heure où la joie des heureux parents pouvait être à leur comble, les premiers fascicules concernant le rappel immédiat de certaines catégories de réservistes arrivent par télégrammes dans les foyers. La guerre est proche. La mobilisation générale sera décrétée le 2 septembre 1939. 

La destinée des jeunes enfants est scellée. Leur père est appelé au front à vingt-huit ans ; il sera fait prisonnier et ne retrouvera les siens qu’en 1945. Albert et André sont placés sous la garde des grands-parents maternels, Marie Madeleine Guiraud et Adolphe François Prosper Signoles, au petit village de Montclar, près de Limoux. Leur mère part enseigner à Toulouse, mais chaque semaine, l’hiver, de saison en saison, année après année, elle revient voir par train, puis à bicyclette, ses garçonnets réfugiés. Son courage est unanimement salué par la population de Montclar qui se rappelle.

Albert Fert fréquente donc jusqu’à l’âge de sept ans, l’école primaire du village auquel il restera toute sa vie profondément attaché. Madame Blanc lui apprend à lire. Toutefois, son grand-père qui est instituteur mais qui a donné sa démission pour protester contre le régime de Vichy, veille jalousement sur son éducation scolaire et contrôle pointilleusement les fréquentations qu’il peut avoir avec ses petits camarades. En réalité, Albert vivra une enfance assez autarcique, partagée à la campagne avec les jeux de son frère ; pris en alternance entre deux activités essentielles, la fréquentation de l’école communale et la garde des chèvres, sa première responsabilité professionnelle comme il le dit aujourd’hui avec humour.

Bernadette Moulet, dite Nénette, né au village le 23 mai 1937, était en classe commune avec les frères Fert. Elle parle d’Albert avec une touchante sensibilité. C’était dit-elle, un petit garçon très gentil, discrètement espiègle, mais qui ne participait pas vraiment dans la cour de récréation aux amusements de son âge. Elle s’en souvient et le revoit, toujours assis ou accroupi dans un angle du préau, un livre entre les mains. Et rieuse, elle ajoute qu’il ne s’agissait pas de l’aventure des Pieds Nickelés ! 

Les promenades instructives, la plupart du temps gouvernées par le grand-père Signoles, se font souvent entre le château de Goudoffre, propriété de La Soujeole, et l’ancien prieuré séculier de Saint-Étienne de Gaure, situé un kilomètre plus bas. Les années s’écoulent, l’Armistice est enfin proclamée, le père libéré de la griffe allemande a rejoint une famille qui s’est épanouie sans lui.

Charles Marius Fert regroupe à Toulouse Irmine son épouse et les deux enfants. Il termine une soutenance de thèse traitant de la microscopie électronique, pour devenir professeur agrégé de physique. Comme souvent en pareil cas, on affirmera plus tard que sa rigueur intellectuelle aura une influence certaine, pouvant expliquer du moins en partie, la vocation future d’Albert et son attrait prononcé pour les mathématiques.

Ses parents sont eux-mêmes enseignants. Les anciens maîtres sont unanimes. Albert justement est un bon élève au quartier du Busca. Admis dans le célèbre lycée Pierre de Fermat où il effectue son cycle secondaire, terminé en mathématiques supérieures et mathématiques spéciales, il obtient le baccalauréat à l’âge de dix-sept ans ; puis il accède aux classes qui préparent l’entrée des étudiants aux grandes écoles. Les choses sérieuses vont se poursuivre pendant cinq ans à Paris, lorsqu’il intègre en 1957, alors qu’il n’a pas encore vingt ans, la prestigieuse école normale supérieure de la rue d’Ulm. Entre la philosophie, l’histoire, et bien sûr la littérature…sa passion qui le conduira à présenter le Concours général latin-grec, Albert Louis François Fert conserve le souvenir d’une vie intellectuelle extrêmement riche, faite de clubs de jazz, de cinéma, de musées, de théâtre. La photographie le passionne ; il joue au rugby, obtient les maîtrises de mathématiques et de physique.

La recherche scientifique l’emportera finalement sur l’enseignement supérieur. Albert Fert affirme en aparté qu’il est un miraculé de la science. Il commence sa carrière professionnelle en 1962, comme assistant à l’université de Grenoble et la poursuit comme maître-assistant à l’université de Paris-Sud. En 1963, il soutient brillamment une thèse de 3e cycle préparée à l’Institut d’électronique fondamentale d’Orsay, ainsi qu’au Laboratoire de spectrométrie physique à Grenoble, sous la direction de Pierre Averbuch, à propos du « RMN de l’hydrogène absorbé par le palladium » ; puis il effectue en 1965 comme appelé, le service militaire.   

C’est à Montrouge, dans les Hauts-de-Seine, qu’Albert Louis François Fert, épouse le 20 juillet 1967, Marie-Josée Germaine Ortéga ; et de ce mariage heureux rappelé depuis plusieurs fois chaque jour par le célèbre carillonnement de Montrouge, naîtront deux enfants du couple, Ariane et Bruno.

Après une brillante soutenance de thèse, préparée au Laboratoire de physique des solides d’Orsay sous la direction de Ian Campbell, à propos de laquelle il était question des « Propriétés de transport électrique dans le nickel et le fer », Albert Fert se voit décerner par l’Université en 1970, le titre de Docteur ès sciences physiques.

Les résultats de sa thèse de doctorat furent importants et révélateurs pour la spintronique d’aujourd’hui. Il a testé les prédictions du Prix Nobel anglais sir Nevill Mott, pour démontrer scientifiquement, que dans un métal ferromagnétique, le spin a de l’influence sur la mobilité des électrons.

Fert avait laissé de côté après l’obtention du doctorat ès sciences physiques en 1970, ses hypothèses et ses calculs prémonitoires, car les technologies de l’époque ne lui permettaient plus d’avancer dans la recherche. Il les reprendra dix ans plus tard… ce qui lui vaudra la plus haute distinction scientifique universelle.

Dans le même temps, Michel Jullière, professeur à l’Institut national des sciences appliquées de Rennes avait découvert, en 1975, certaines propriétés capitales à effet tunnel relevant de la spintronique, ou discipline de la physique consacrée à l’étude du spin des électrons.

Le docteur Albert Fert, prend la direction d’un groupe de recherche au Laboratoire de physique des solides d’Orsay, et il est nommé professeur de physique à l’Université de Paris-Sud en 1976. À partir du début des années 1980, il s’unit avec son corps assistant au Laboratoire central de recherche de Thomson. Cette collaboration donnera lieu à la création en 1995, de l’Unité mixte de physique Cnrs/Thales, dont il deviendra le directeur scientifique.

C’est en 1988, que le Carcassonnais Albert Fert et l’Allemand Peter Grünberg, découvrent indépendamment l’un de l’autre, un effet physique révolutionnaire jusqu’alors incompris : la magnétorésistance géante ou GMR. Dans ce concept, où des modifications magnétiques extrêmement faibles entraînent de fortes variations de la résistance électrique, l’effet devient primordial quant à la lecture des disques durs de nos ordinateurs, puisque l’information mémorisée magnétiquement doit être convertie en courant électrique.

Une nouvelle branche de l’électronique est née : l’électronique de spin ou spintronique. La première application industrielle est réalisée par IBM, qui dépose un brevet, en 1993, pour un disque dur d’ordinateur tirant partie de la magnétorésistance géante. Le lancement commercial a lieu en 1997. Le mois de mai 2007, voit la « naissance » de la première puce électronique de spin.  

Dès lors, prix, distinctions et récompenses, tant français qu’étrangers, impossibles bientôt à énumérer, vont s’abattre sur notre scientifique. Il reçoit d’abord en 1994, le grand Prix Jean Ricard de la Société française de physique et se trouve récompensé la même année par l’Union internationale de physique pure et appliquée ; puis la Société américaine de physique lui décerne à son tour le Prix international des nouvelles technologies. Albert Fert se voit distingué en 1997, par la Société européenne de physique ; avant d’être fait Docteur hororis causa de l’Université de Dublin. En 2003, il obtient la Médaille d’Or du Centre national de la recherche scientifique, la plus haute distinction scientifique française ; et il est élu, le 30 novembre 2004, à l’Académie des sciences, dans la section physique, bien entendu.

Le 11 janvier 2007, la Fondation japonaise pour la science et la technologie annonce à 13 heures, l’identité des lauréats du Japan Prize. Cette récompense, considérée comme la distinction scientifique la plus importante après le prix Nobel, est décernée à des personnes ayant été à l’origine d’un avancement scientifique et technologique reconnu mondialement, contribuant ainsi à la paix et à la prospérité de l’humanité. Il s’agit d’Albert Fert et de l’Allemand Peter Grünberg, tous deux distingués dans la catégorie « Réalisations innovantes inspirées par des recherches fondamentales ». Albert Fert se voit remettre le Japan Prize, le 19 avril 2007 par l’Empereur et l’Impératrice du Japon. C’est alors le cinquième français récipiendaire depuis la création du prix en 1985.

L’année 2007 est celle de toutes les récompenses pour les deux découvreurs de la magnétorésistance géante, également lauréats du Prix Wolf et du Japan Prize de physique, qui se veulent les équivalents respectifs d'un prix Nobel en Israël et au Japon.

Ce Prix Nobel, justificatif de la reconnaissance universelle, consécration suprême de leurs recherches, ils l’obtiennent justement le mardi 9 octobre 2007. Le carcassonnais Albert Fert, physicien français de la matière condensée, le reçoit à Stockholm le lundi 10 décembre 2007. Il arrive au banquet au bras de la princesse Victoria et s’assoit à table, face au roi Charles Gustave de Suède.

Le Professeur émérite Albert Fert, membre de l’Académie des sciences, rencontre le 28 janvier 2008 le président de la République Nicolas Sarkozy, à qui il réclame une accélération des efforts en faveur de la recherche, et il est élevé par décret du 30 janvier 2008, à la dignité de grand officier de l’Ordre national du Mérite.

Albert Fert, garde un profond attachement pour son Languedoc natal. Il lui arrive de revenir, trop rarement maintenant, à Montclar, le village de son enfance ; à Carcassonne où il est né le 7 mars 1938 ; mais chaque été, il regagne sa maison familiale de Banyuls-sur-Mer. Les randonnées dans les Pyrénées et les grands bords de planche à voile dans la baie de Banyuls ont pris la place du rugby de sa jeunesse dans ses ardeurs sportives. Il a conservé en revanche et sans aucune altération, son goût prononcé pour la musique et le jazz. 

©  Gérard JEAN

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