Une chronique de Gérard JEAN

Ces femmes et ces hommes qui ont aimé l'Aude

 

Félix Armand

Prêtre - Ingénieur du génie civil

Créateur de la route du défilé de la Pierre-Lys

Quillan (Aude), 29 août 1742 - Saint-Martin-Lys (Aude), 17 décembre 1823.

Quillan, dont la population ne dépasse pas douze cents habitants vers le milieu du XVIIIe siècle, est bâti sur les bords de l’Aude, au milieu d’une étroite plaine resserrée dans un cirque de montagnes. Les chemins du Chalabrais, du pays de Sault, ceux de Perpignan qui franchissent le col de Saint-Louis et ceux du Roquefortès y condui-sent ; mais de ce côté, le passage est en ce temps-là tout simplement hasardeux. C’est pourtant un nœud d’accès important. Dès la sortie du village, peu après Belvianes, il y a de toutes parts de forts escarpements de rochers, dont les cimes, en partie dénudées, en partie couronnées de noires forêts de sapins, se détachent impressionnantes sur l’azur du ciel.

Les eaux impétueuses de l’Aude ont bien forcé un passage dans le défilé sauvage de la Pierre-Lys ; mais l’homme se trouve au pied d’un relief infranchissable qu’il a baptisé : les Murailles du diable. S’il désire atteindre Axat, à pied ou à dos de mulet, et de là rejoindre le chemin de Caudiès puis celui de Perpignan, il doit s’élever sur les plateaux environnants, faire de longs et pénibles détours, déjouer l’attaque fréquente des ours, franchir la faille du Quirbajou, avant de redescendre par des sentiers de chèvres vers le village de Saint-Martin, perdu au milieu d’un chaos de rochers immenses.

Le village lui-même, où se voient les ruines d’une ancienne abbaye, n’est alors qu’une misérable agrégation de masures, dans lesquelles hommes et bêtes survivent, morcelé dans toute son étendue par un ravin profond où coule pendant la saison des pluies un indomptable torrent. Quelques poutres jetées au travers servent de pont à quelque cent cinquante habitants. Les champs alentour laborieu-sement étagés par des murs sans ciment construits en pierres plates dont le sol est couvert, portent de rares moissons, des arbres rabougris et de frêles ceps de vigne aux racines dénudées qui pendent le long des ravines et des brèches.

Félix Armand naît dans cette région hostile du diocèse d’Alet, à Quillan le 29 août 1742, au sein d’une pauvre famille déjà trop nombreuse. Pierre, son père, exerce le dur métier de tanneur sur les bords du fleuve ; il a épousé modestement Claire Meuson le 4 juillet 1736 après la publication des trois annonces effectuées au prône de la paroisse. Aucun de sait lire ni écrire ; mais tous mènent une vie pieuse et laborieuse dont le seul répit dans cette dure existence est concédé à l’église, pour le service des fêtes religieuses. Grâce sans doute à la bonté de quelques particuliers, Félix peut suivre des études sérieuses ; à Perpignan d’abord, puis à l’école de théologie d’Alet fondée par l’évêque Nicolas Pavillon. Son ordination ayant été ajournée en raison de la maladie de monseigneur Charles de la Cropte de Chanterac, il obtient un dimissoire pour la recevoir à Perpignan, des mains de l’évêque d’Elne qui la lui confère le 28 mai 1768.

M. Armand est nommé vicaire à Quillan. Son instruction, sa charité, le font bientôt remarquer et l’on sait qu’il sera appelé à s’élever rapidement dans la hiérarchie sacerdotale. Mais il est sincèrement éloigné de toute idée d’ambition ; il veut faire le bien, se dévouer ; il en cherche l’occasion, et il la trouve. On la trouve toujours lorsqu’on le veut fermement. Souvent au cours de ses promenades, il remonte le cours de l’Aude jusqu’au pied du Roc maudit qui ferme la vallée ; il s’arrête pour interroger de l’œil les sombres détours des précipices, scrute le profond défilé, sonde les remous du fleuve tumultueux, gravit les pentes et au-delà, rend visite aux pauvres montagnards que ces roches gigantesques semblent séparer de la vie civilisée et qui par suite, souffrent autant de la misère que de l’ignorance ; il décide de se consacrer à eux et de les délivrer de leur triste isolement.

L’abbé Félix Armand est envoyé par l’évêque à Galinagues pour desservir sa pauvre paroisse ; puis à force d’instances, il obtient après trois ans la cure de Belvianes devenue vacante. Enfin, comme si la providence voulait apporter sa contribution à la grande œuvre qui se prépare, il est nommé en 1774 à Saint-Martin-Lys où il va exercer son ministère durant quarante-neuf ans dans un presbytère délabré qui tremble à tous les vents. Dès ce moment, il décide le tracé et le creusement d’un chemin à travers les masses d’une hauteur prodigieuse, d’une dureté incroyable, qui barrent alors le défilé de la Pierre-Lys. Les misérables habitants de Saint-Martin seuls, peut-être ceux d’Axat, de Gesse et des autres villages prisonniers du Quirbajou, peuvent s’intéresser au projet. Mais comment décider ces pitoyables gens à prendre quelques heures sur leur journée, pour travailler à la route projetée, quand cette journée employée de l’aube au crépuscule peut à peine leur procurer un morceau de pain noir ?

Lorsque arrivent les beaux jours de l’an 1775, le jeune prêtre rassemble les habitants abrutis par la misère ; il prend avec lui les plus nécessiteux, tous ceux que le manque de travail condamne à l’inaction, les conduit sur les pentes du versant de la rive gauche du fleuve où commence l’impossible sentier sans issue. Il leur fait déblayer ; achète à l’un des provisions pour payer sa journée, à l’autre des instruments. Il lutte contre la redoutable disette de l’hiver en introduisant pour la première fois dans la contrée la culture de la pomme de terre, récemment encouragée en France, dont il emmagasine soigneusement la récolte dans son presbytère.

Avant de pouvoir donner, il faut recevoir. L’abbé s’élance dans la montagne un bâton à la main et parcourt en un jour des distances que n’ose couvrir le marcheur le mieux entraîné. Il provoque de toutes parts des sympathies pour son œuvre ébauchée. Tantôt il vante au seigneur d’Axat, dont la forge est située en amont de Saint-Martin, les avantages d’une future route très utile pour le transport de ses minéraux et de ses fers. Ou bien à l’occasion d’une rencontre avec le seigneur de Belvianes, il décrit le mouvement de population qui va emprunter massivement la nouvelle voie et tripler, cela se conçoit,  la valeur de ses terres.

Finalement après six ans d’efforts, l’abbé Armand et ses vaillants paroissiens atteignent les Murailles du Diable. Le point où l’on ne passe plus. Le découragement est immense. Seule, une dérisoire sente muletière se dresse brusquement comme un serpent charmé, et va se perdre à plusieurs centaines de toises au-dessus de cette formidable barrière, d’où elle plonge presque inaccessible, vers Belvianes. C’est le flanc de la montagne qu’il faut ouvrir. La population de Saint-Martin-Lys, jeunes et vieux, femmes et enfants, se rend processionnellement la croix en tête, vers le Roc maudit. L’abbé rappelle alors à ses ouailles que leur avenir et celui de leurs familles dépendent d’un suprême effort, avant d’implorer l’assistance du Ciel. Puis il donne l’exemple et frappe d’un coup de pic, la base du rocher qui obstrue l’entrée de la vallée. Au mois de mai 1781, un étroit et tortueux sentier traverse de part en part cette masse granitique rocheuse, d’une épaisseur de trente-cinq mètres, qui plonge jusqu’au fond de la gorge.

La Révolution interrompt la suite des travaux. Le curé de Saint-Martin-Lys  surpris par la tourmente au milieu de ses ouvriers, est partagé entre le serment devant Dieu et l’abjuration solennelle voulue par le pacte républicain qu’il refuse. Proscrit à Sabadell, en Espagne, Félix Armand reçoit des villageois une lettre sur laquelle figurent de rares signatures noyées au milieu de centaines de croix car bien peu d’entre eux savent écrire. Il accède à leur prière naïve et revient se cacher dans la chapelle ruinée de Saint-Michel dissimulée dans les rochers au-dessus de l’ancien monastère. Ses craintes sont infondées car les autorités révolutionnaires du district viennent elles-mêmes le prévenir des visites inquisitoriales qu’elles sont chargées de diriger contre sa personne.

Quelques jours avant la fin du mois d’août 1800, un incendie éclate vers minuit dans la belle forêt royale des Fanges. Déjà de rougeâtres lueurs teignent les crêtes des rochers voisins et de sinistres flammèches atteignent les toits du village. Félix Armand sonne le tocsin, réunit tout les hommes valides armés de haches, envoie des émissaires dans les villages voisins pour propager l’alarme et lutte pendant trois jours et trois nuits. Aucun homme n’aura péri ; aucune masure ne sera brûlée ; trente-cinq hectares seulement seront détruits et cet acte d’héroïsme vaudra au prêtre de recevoir une gratification du ministre de l’Intérieur transmise avec ses remerciements par l’intermédiaire du préfet de l’Aude, Claude Barante.

Napoléon écrit de sa propre main au curé de Saint-Martin-Lys une lettre accompagnée d’un bon sur sa cassette, terminée par ces mots : « Les hommes tels que vous, M. le curé, sont un éternel honneur pour la religion et pour le pays ; s’il n’est donné qu’à Dieu de récompenser votre admirable dévouement, l’Etat ne doit pas oublier qu’il est en demeure avec vous. Il sera désormais votre trésorier, car entre vos mains le billon se change en or massif». Louis XVIII fait également parvenir un courrier de félicitations au prêtre et met à sa disposition tout l’argent nécessaire afin qu’il puisse terminer son œuvre considérable. L’abbé Félix Armand se voit offrir plusieurs fois des cures importantes qu’il refuse toujours et il meurt le 17 décembre 1823, dans son modeste presbytère de Saint-Martin-Lys, alors qu’il vient d’être élevé à la dignité d’officier de la Légion d’honneur.  

Sur sa tombe, le préfet de l’Aude, Armand de la Bonninière de Beaumont, fait graver une émouvante épitaphe : « Ici repose Félix Armand, curé de ce village pendant 49 années. C’est lui qui le premier rendit facile l’accès de ces montagnes. Sa charité fut son génie. Voyageur qui l’avez béni, durant la route, saluez sa tombe en passant. Erexit Lapidem - Glorie Pastoris ». Dans le dur granit du Roc maudit, désormais appelé le Trou du curé, le survivant du meilleur ouvrier de la route a fait inscrire l’épigraphe : « Arrête voyageur. Le maître des humains a fait descendre ici la force et la lumière ! Il a dit au pasteur : accomplis mes desseins ! Et le pasteur des monts a brisé la barrière ! »

La piété publique fit élever une statue de bronze à Félix Armand, dans sa ville natale de Quillan. Elle avait été conçue par le ciseau de M. Bonnassieux qui représentait admirablement en 1869 les traits du curé, ingénieur et ouvrier, plongé dans une méditation profonde, appuyé sur son instrument de travail, montrant de sa main gauche le Roc maudit enfin vaincu. Les événements et la guerre de 1870 ne permirent pas l’érection du monument qui fut seulement inauguré le 15 septembre 1901, sous la municipalité de M. Paulin Nicoleau, avant d’être ignominieusement enlevé et fondu par les troupes d’occupation allemandes en 1944.

©  Gérard JEAN

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