Une chronique de Gérard JEAN ©

    Rue du docteur Pinel  

Tout avait commencé au sud de Paris, dans l’immense et sinistre bâtisse de l’hôpital de Bicêtre, sorte de « réserve de frayeur », aux heures les plus violentes de la Révolution française. En ce lieu, des hommes, des vieillards, des femmes, formaient un mélange innommable de malades, d’incurables, d’insensés enchaînés, et aussi de suspects, qui croyaient trouver dans les murs de l’asile un refuge pour échapper à la Terreur.

Ce jour-là, Philippe Pinel, avec le geste assuré du médecin-chef - événement qu’il se charge de rapporter dans la seconde édition de son Traité philosophique - s’approche d’un capitaine anglais, accablé depuis plus de quarante ans sous le poids des chaînes, qu’on regarde comme le plus terrible des fous. Il l’exhorte d’être raisonnable et de ne faire de mal à personne. « Croyez à ma parole, soyez doux et confiant, je vous rendrai la liberté. » Le capitaine entend le discours et reste calme tandis qu’on lui ôte ses chaînes. C’est de la même manière que douze aliénés qui étaient aux fers furent libérés, puis cinquante. Cette imagerie populaire, symbolise l’humanisme éclairé d’un médecin, brisant dans un acte fondateur, les chaînes qu’un passé obscur avait imposées aux fous.

C’est le 20 avril 1745 que naît Philippe Pinel, à Jonquières, dans un petit village du sud de la France, près de Castres dans le Tarn. Fils d’un médecin de campagne, il entre au collège de Lavaur et poursuit des études théologiques à l’Esquille de Toulouse. Ayant un moment la vocation religieuse, il reçoit les ordres mineurs, mais il délaisse la soutane pour s’orienter vers les mathématiques ; enfin vers la médecine, qu’il étudie à la Faculté de Toulouse, dont il sort diplômé à l’âge de 28 ans, au mois de décembre 1773. Philippe Pinel part compléter sa formation à Montpellier, ensuite à Paris en 1778, où, pour vivre, il donne pendant quelque temps, des leçons particulières de mathématiques.

Le 25 août 1793, par décret de la Convention, il est reçu médecin-chef de l’asile de Bicêtre. Bicêtre était un bien singulier établissement ; où les aliénés voisinaient avec les forçats et avec les prostituées depuis l’édit royal de 1656, que l’on a appelé « le grand enfermement ». Cet enfermement n’a alors aucune visée médicale, mais fait fonction de régulateur social, moral et économique. Les « fous » y étaient entassés dans des loges basses et humides, sans air et sans lumière, où ils croupissaient sur un véritable fumier ; on ne faisait aucune différence entre un « fou » et un criminel. 

Pinel conçoit avec un surveillant des aliénés, Jean-Baptiste Pussin, « chef de la police intérieure des loges », le projet de l’abolition des chaînes que ce dernier applique déjà. C’est alors que se manifeste un autre côté de sa nature, si attachante et si hardiment novatrice : le libéralisme humanitaire. Le traitement réservé aux aliénés, tel qu’on le concevait à cette époque, pouvait se résumer en deux mots : contrainte et violence. L’incarcération en milieu obscur et insalubre, les coups, brimades, l’entrave par des chaînes de fer, n’étaient que nature. Pinel entreprend de substituer à ces méthodes absurdes et barbares, la douceur et la bienveillance, avec « une fermeté toujours tempérée par la patience ». Il proclame en termes admirables, que les aliénés, « loin d’être des coupables qu’il faut punir, sont des malades dont l’état pénible mérite tous les égards dus à l’humanité souffrante. »

Le 24 floréal an III - 13 mai 1795 - Pinel est nommé à la Salpêtrière. Il pratique le classement des malades, séparant les agités et les calmes puis libère, à leur tour, les femmes aliénées. Il caractérise en ces termes les résultats obtenus : « Les mêmes aliénés qui, réduits aux chaînes pendant une longue suite d’années, étaient restés dans un état constant de fureur, se promenaient ensuite tranquillement avec un simple gilet de force et s’entretenaient avec tout le monde, alors qu’auparavant on ne pouvait en approcher sans les plus grands dangers.»

Philippe Pinel, médecin généraliste autant qu’aliéniste, est nommé successivement professeur de physique médicale à la Faculté de médecine de Paris, puis professeur de pathologie interne, enfin membre de l’Institut en 1803. Les cours de Pinel étaient suivis par un public nombreux et enthousiaste. Il parlait cependant avec difficulté : « Il détachait ses phrases par efforts saccadés », écrit un contemporain ; mais la justesse, la profondeur, la générosité de son esprit et de son cœur avaient conquis tous ses élèves. « Sa taille était petite, sa constitution forte. Sa physionomie douce, vive, spirituelle, et fortement empreinte des rides de l’âge, offrait quelque chose d’antique et, en le voyant, on eût imaginé voir un sage de la Grèce. » Il fait partie des tout premiers récipiendaires de la Légion d’honneur créée par Napoléon qui en 1805 le nomme Médecin consultant de l’Empereur. Il sert l’Empire puis la Restauration qui le décore de l’Ordre de Saint-Michel en 1818 ; en raison de son opportunisme politique, il est destitué de sa charge de professeur en 1822. Il subit ensuite des accidents vasculaires cérébraux successifs à partir de 1823, qui le précipitent peu à peu vers la démence artériopathique sénile dont il meurt le 25 octobre 1826. Cinquante-neuf ans après, dans les jardins de l’hôpital de la Salpêtrière, alors que le voile s’arrache, apparaît debout, immortalisé dans le bronze et tenant en ses mains des chaînes, celui que l’on désigne comme « le bienfaiteur des aliénés ». À ses pieds, une femme égarée, mais pourtant belle, lève vers lui un regard de reconnaissance.

A Limoux, peu après le décès du créateur de la première école psychiatrique française, précisément le 21 novembre 1826, la sœur Anne Marie Javouhey prend possession de l’ancien couvent dominicain de la ville pour y établir un asile d’aliénés. N’y voyez donc que reconnaissance et justice, si le maire François Clamens fait approuver à l’unanimité par son Conseil, le 5 février 1970, la dénomination de la rue du docteur Pinel, située au lotissement du Jeu de Boules, entre l’avenue des Corbières et la rue du docteur Esquirol. Élève et maître en psychiatrie, se trouvent ainsi réunis.

 

 ©  Gérard JEAN

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