Une chronique de Gérard JEAN ©

        Rue du Consulat 

Dans cette ville, de tous temps souverainement éprise de mystères, ce sont les hypothèses liées à l'existence et à l'emplacement d'une maison consulaire qui sont revenues de façon récurrente intriguer, agacer jusque dans leur savoir, les historiens les plus férus aussi facilement que les opiniâtres érudits de notre pays. Qui de la poule ou de l'œuf a finalement donné naissance à l'un ou à l'autre ? La question est d'importance car tout ce qui touche à la vie municipale, à travers les siècles, peut-être, selon la réponse, interprété d'une manière radicalement différente.

La seule certitude, puisque des écrits ont été conservés, c'est l'appellation de la rue du Consulat, connue sous ce nom inchangé, depuis au moins le XIVe siècle. Autre chose est de savoir où pouvait être situé ce consulat, cette maison consulaire, cette maison de ville, voire cette maison de Saint-Martin cité tant et tant de fois pourtant sur les manuscrits médiévaux.

Tout ce passe comme à notre époque. L'Hôtel de Ville est mentionné sur presque tous les actes administratifs, on en parle dans la presse, les citoyens s'y rendent chaque jour, mais la description précise de son emplacement, de sa position par rapport aux principales artères de la ville ne vient à l'idée de personne. C'est l'Hôtel de Ville et c'est tout. Qui pourra faire la différence, dans trois ou quatre siècles, si les photographies ne peuvent supporter l'outrage du temps, entre le bâtiment actuel de la Mairie occupé par le personnel politique et l'autre, en face, où se trouve le personnel administratif ?

Par une charte des calendes de septembre 1178, le vicomte Roger, qui était à la fois comte de Carcassonne et de Razès, accorde aux habitants de Limoux la liberté corporelle[1]. Grâce à cette concession, ils ne sont plus de condition servile, ils sont libres et affranchis vis-à-vis de leur seigneur ; puis ils obtiennent en 1193 la liberté de tester et de disposer de leurs biens. Dès lors que la constitution municipale est accordée à une ville, l'autorité administrative passe, dans les limites de la concession, des mains du seigneur à celles de la collectivité et la nécessité de réunions générales publiques, sortes de parlements où se traitent les affaires de la communauté, devient une évidence.

Dès l'origine, soit parce que l'on ne dispose pas facilement d'un local assez vaste, soit surtout parce que la voix du peuple est regardée comme la voix de Dieu, et l'autorité publique comme une délégation de l'autorité divine, on ne craint pas de traiter, dans un lieu sacré, les affaires et les intérêts de la communauté. C'est ainsi qu'à Limoux, on se réunit dans l'église Saint-Martin mais aussi dans une pièce, dont l'importance a été souvent ignorée bien qu'elle puisse être l'un des vestiges les plus anciens de notre ville et en tous cas, le plus fort symbole de son administration médiévale et que nous appelons, de notre chef, par conviction, salle des conseils consulaires.

La base du clocher, dont la construction remonte aux premières années du IXe siècle, est constituée d'une robuste tour carrée située sur le même plan que le porche ; à l'intérieur des quatre murailles épaisses, accessible depuis toujours, se trouve un local où il est encore possible de pénétrer aujourd'hui par une étroite porte située à gauche, dans l'église, un peu en avant du narthex. Mais dans les temps passés, on a certainement pu y accéder directement depuis la rue en passant sous les traces encore perceptibles d'un arc en plein cintre. L'ouverture actuelle ayant permis dans cette hypothèse aux Conseils de rejoindre la nef et les offices après avoir siégé.

Depuis l'an 1292, en effet, les six consuls de Limoux sont autorisés à disposer d'une maison commune  mais ne possèdent aucun bâtiment spécifique[2]. C'est donc dans cette salle qu'ils sont reçus officiellement après avoir été désignés, chaque année le 27 décembre, jour de la Saint-Jean. Et comme l'entrée toute proche, se situe exactement dans le prolongement de la rue du Consulat, on peut oser dire, qu'elle a certainement été à l'origine de son appellation.

Car cette maison commune n'est pas encore édifiée en 1302, puisque, à cette date, on reconnaît aux consuls la faculté de pouvoir en construire une et qu'en attendant, les bourgeois de Limoux se réunissent tantôt dans le cloître des Frères Cordeliers, tantôt, nous l'avons vu dans l'église Saint-Martin où les chefs de  famille sont "ajustés, à la voix des crieurs publics et au son de la cloche de la dite église".

Elle existe cependant, de façon à peu près certaine un demi-siècle plus tard. Par sa bulle du 3 des ides de janvier 1365[3], Urbain V, en effet, accorde aux consuls de Limoux la faculté d'avoir "un autel dans la maison commune du Consulat" de leur ville. Le pape, après avoir hautement apprécié "les sentiments de sincère dévotion que les Consuls portent à lui pape et à l'Eglise romaine, accueille favorablement leur demande et leur accorde la dite faculté pour une durée de six ans à compter de la date de la concession". L'autel, marque la bulle, doit être placé "dans un lieu convenable et décent " ; la messe et les autres divins offices devront être célébrés par le curé de la paroisse ou par tout autre prêtre se trouvant dans les conditions canoniques requises.

On a souvent pensé à la construction de cette maison consulaire, sur l'emplacement de l'Hôtel de Ville actuel, et même plus en retrait vers la rue Saint-Martin, bien qu'il ne subsiste aucun vestige, sur la foi d'un contrat de vente[4] concernant un terrain à bâtir "juxta tenentiam consulatus " fait par Adelais, femme de Bernart Albanelli, aux consuls de Limoux, au prix de 400 livres tournois, le 28 septembre 1362.

On a aussi réfléchi en apprenant qu'en 1380, le sieur Germain Roger, souhaite acquérir quatre "patus" au lieu dit "ad carrasseriam", au devant de la Maison de Saint-Martin, "confrontant de trois parts avec les rues publiques, contenant en longueur 16 cannes et en largeur ou profondeur 15 cannes ". Car en effet, cette Maison de Saint-Martin, souvent mentionnée au cours des siècles sur les titres ainsi que sur les compoix des xvie et xviie siècles paraît être, d'après la description et les dimensions qui sont données, l'immeuble occupé actuellement par la famille Estaun, à l'angle de la rue Carrasserie.

Et l'on s'interroge car la dite bâtisse, très ancienne, si vaste, si caractéristique du passé , s'appelle aujourd'hui, depuis des temps immémoriaux, "L'Arche". Ne peut-on penser au premier palais consulaire de Limoux dont on ignore toujours l'emplacement ?  Puisque après tout, un certain nombre de choses marquent l'existence féodale d'une bourgade : le sceau, privilège des personnes morales ; l'hôtel de ville où la charte attestant l'existence de la commune se trouve conservée dans un coffre dénommé "L'Arche", enfin le beffroi, tout proche, où sonne la cloche, symbole de la vie civique, qui appelle les bourgeois à se réunir.

©  Gérard JEAN


[1] - On ne connaît pas l'original de ce document, mais seulement une traduction, en texte roman, faite au XIVe siècle par Guillaume Paul, prêtre, habitant de Limoux.

[2]  - Archives départementales de l'Aude - Cartulaire des privilèges de la ville de Limoux - 4E206 AA1

[3]  - 11 janvier de la troisième année du pontificat d'Urbain V, c'est-à-dire 1365.

[4]  - Archives départementales de l'Aude - 4E206 DD7.

                                                                                                                                                                                                      

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