Une chronique de Gérard JEAN ©

  Rue Jean de La Fontaine ©

 

 

Une rue nous dites-vous ! Comment, une rue inscrite dans le paysage urbain de la ville de Limoux ! Soit, mais nous inclinons plutôt pour un belvédère. Ou si vous préférez, pour un de ces merveilleux chemins champêtres, très rudes d’accès, qui serpentent au flan de la colline de la Canal, au milieu de la garrigue, des bruyères et de toutes sortes de plantes odorantes.

La rue Jean de la Fontaine ne conduit nulle part. Elle est sans issue et l’on ne sait si elle a été tracée pour desservir les quelques très belles villas qui sont construites encore, disséminées sur les plus hauts escarpements, arcboutées contre de redoutables enrochements, cachées derrière les cyprès et les pins méditerranéens, ou bien si elle conduit plus haut encore, vers les sublimes points de vue qui donnent à rêver sur les sept clochers de la vieille ville. Elle est curieuse en ce sens que les maisons qui devraient la border, s’en éloignent au lieu de s’en rapprocher.

Cette rue du lotissement Sarrazy a été dénommée en séance par le conseil municipal réuni le 6 décembre 1983. On y accède par le difficile chemin Farinier, puis par le périlleux chemin de la Canal, et non pas de Lakanal comme disent les ignorants, où tant et tant de vélocipédistes brisèrent les pignons de leurs cycles, avant d’atteindre la rue Alfred de Musset. Monsieur de la Fontaine lui a prêté son nom après l’avoir déjà offert au quartier Saint-Antoine, quinze ans auparavant, le 28 mars 1968.

Jean de la Fontaine naît le 8 juillet 1621 à Château-Thierry en Champagne. Son père qui exerce la charge de maître des Eaux et Forêts est issu d’une bourgeoisie aisée et cultivée ; pourtant il ne semble pas s’occuper outre mesure de l’éducation de Jean élevé par des maîtres d’école de village qui jugent leur élève distrait, insouciant et paresseux. De collège en collège, son instruction est toujours négligée. Il apprend surtout le latin, mais il n’étudie pas le Grec. Il n’a pas encore vingt ans, lorsqu’il entre, certainement de par la volonté de son père, dans la congrégation de l’Oratoire à Paris pour y suivre la règle et l’enseignement religieux. L’abbé d’Olivet le voit partir avec soulagement au bout de dix-huit mois, convaincu de la mauvaise orientation du jeune homme.

Jean de La Fontaine s’éprend alors pour la poésie, le jour où un officier en garnison à Château-Thierry lit en sa présence l’ode de Malherbe sur l’assassinat d’Henri IV. Puis il se passionne pour Rabelais, se laisse captiver par la galanterie des bergers de L’Astrée et les descriptions pastorales de ce long roman qui le passionnent bien plus que les écritures de saint Augustin. Il fait des études de droit avec l’espoir qu’elles puissent lui être utiles pour devenir avocat au parlement de Paris ou bien pour lui faciliter l’acquisition envisagée de quelque officine.   

 Le père de Jean est charmé de voir son fils cultiver les lettres et la poésie, mais il est aussi inquiet de son état. Il lui transmet sa charge et lui organise en 1647 un mariage de complaisance avec Marie Héricart, alors âgée de quatorze ans et demi, qui lui donne Charles comme fils. La Fontaine prend avec une égale insouciance l’emploi et la femme qu’on lui donne. Il se montre très négligent dans sa fonction de maître des Eaux et Forêts et très indifférent dans son rôle d’époux. Le mariage tourne mal finalement : il n’est pas aisé pour une femme de fixer un être sensible, inquiet, variable. Jean de la Fontaine est en contact avec la vie rurale. Ses obligations professionnelles lui permettent d’acquérir des gens, des bêtes de la campagne et de la forêt, cette incomparable connaissance qui donne aux Fables leur assise et leur parfum, mais il mange son fonds avec son revenu comme il le dit dans son Epitaphe et doit vendre en 1672 son patrimoine, accablé en partie par son insouciance.

Les revenus ô combien irréguliers de sa plume l’obligent comme tout homme de lettres sans fortune personnelle à fréquenter les grands de son monde. Lorsque la duchesse de Bouillon, l’une des nièces du cardinal Mazarin est exilée à Château-Thierry, elle accueille La Fontaine, l’encourage avec son imagination libre et enjouée, lui suggère l’idée de ses premiers contes et le conduit à Paris dès la fin de sa disgrâce où il rencontre par l’entremise de l’un de ses parents, le puissant surintendant Nicolas Fouquet. Le riche mécène qui apprécie le génial poète le place sur la liste nombreuse des pensions qu’il octroie aux hommes de mérite. La Fontaine prend courageusement le parti de son protecteur emprisonné de par la volonté de Louis XIV et le défend dans une Ode au roi, puis il écrit une Elégie aux nymphes de Vaux. C’est vraisemblablement le prélude d’une gloire universelle.

Privé de la protection de Fouquet, la Fontaine en trouve une autre en la personne de l’aimable princesse de la cour de Louis XIV, Mme Henriette d’Angleterre, qui lui donne dans sa maison une charge de gentilhomme ordinaire ; le grand Condé, le prince de Conti, le duc de Vendôme, le grand Prieur, et surtout le duc de Bourgogne, vont tour à tour par leurs bienfaits préserver La Fontaine de cette détresse et de cette indigence où le conduisaient son indifférence, son incapacité absolue à gérer les affaires les plus communes de la vie et la mauvaise administration de son patrimoine qu’il vend pièce à pièce. Mme de la Sablière le met à l’abri de ses tristes embarras. Elle l’accueille chez elle, prévient tous ses besoins, se charge de son bonheur et lui procure la gloire. Il compose auprès d’elle la plupart de ses chefs-d’œuvre.

Jean de la Fontaine a soixante-deux ans ; il a publié avec privilège tous les ouvrages auxquels il doit sa gloire et sa renommée. Ses premiers contes datent de 1664. Ils ont été réédités en 1667 et en 1669, suivis d’un second volume daté de 1671. Le poème d’Adonis, composé dès 1665, paraît avec Psyché en 1669. L’édition originale des six premiers livres des Fables est imprimée en 1668 et le moraliste donne au public les six derniers livres dix ans plus tard. À la mort de Colbert, il brigue le siège de l’Académie française, alors que Louis XIV lui préfère Boileau, son historiographe.

L’Académie qui est en majorité hostile au satirique, propose la Fontaine, par seize voix contre sept, le 15 novembre 1683. Mais la séance a été agitée en raison de la colère manifestée par Toussaint Rose, le secrétaire du roi, et Louis XIV en prend prétexte pour ajourner le résultat de l’élection. Fort à propos, un autre membre de l’Académie meurt et Boileau est alors désigné pour lui succéder. Rien ne fait plus obstacle à la réception de La Fontaine qui entre à l’Académie française le 2 mai 1684. 

C’est un jeune vicaire de Saint-Roch, membre de l’Oratoire, qui ramène la Fontaine vers la foi catholique lorsqu’il tombe gravement malade au mois de décembre 1692, et qui le conduit peu à peu à faire amende honorable pour l’opprobre qu’avaient provoqué ses Contes. Le fabuliste reçoit le viatique le 12 février 1693 en présence d’une députation de l’Académie à qui il demande pardon en raison du scandale occasionné par ses poésies trop libres. Le bruit de sa mort se répand dans Paris ; toutefois il guérit, et sa convalescence achevée il se rend à l’Académie pour renouveler publiquement l’expression de ses regrets. Contrit d’avoir employé ses talents à composer des ouvrages dont la lecture peut offenser la pudeur et les mœurs, il promet de se consacrer désormais à des sujets de piété et se met à traduire en vers français les hymnes de l’Eglise.

Jean de la Fontaine meurt le 13 avril 1695 au retour d’une séance de l’Académie. En procédant à la toilette posthume, on trouve sur lui un cilice. Il est enterré au cimetière des Innocents, puis son corps est transféré au cimetière de Saint-Joseph où l’on a placé vingt-deux ans plut tôt la dépouille de son compagnon Molière. La Révolution déménage les restes mortuaires des deux amis, dont les cercueils sont côte à côte au musée de la rue des Petits Augustins. Ensuite, par ordre du roi, ils sont conduits au cimetière du Père-Lachaise, le 6 mars 1817. À jamais célèbre par son génie et ses ouvrages, la Fontaine l’est aussi par l’extrême simplicité de son caractère, par la singulière naïveté de son esprit et par ce contraste entre un talent qui produit des chefs-d'œuvre pleins de grâce, de finesse et d’intelligence, et un esprit souvent au-dessous du commun dans le monde, dans la société et dans les relations habituelles de la vie. La Bruyère qui rendait pourtant au talent de la Fontaine un si beau et si éclatant témoignage, allait jusqu’à dire qu’il paraissait en communauté lourd, grossier et stupide. Tel fut La Fontaine, original dans son caractère comme dans son génie, plein de bonhomie et de simplicité dans ses actions, de franchise et de vérité dans ses discours.     

 

© Gérard JEAN

 

    

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