Une chronique de Gérard JEAN ©

  Rue Jeanne d'Arc ©

 

 

Celle-là est une guerrière ! Flanquée des maréchaux de France Lyautey et Foch, voisine de Joffre, elle ne voit même pas sa flamme tempérée par la rue des Œillets puisque cette fleur dans son langage est synonyme d’ardeur, de fougue et de grande ferveur.

Depuis près de quarante ans, elle côtoyait de jour comme de nuit l’intensive activité de la Tuilerie du Languedoc, elle vivait au rythme de la sirène qui libérait les ouvriers de leur travail, du ronflement des fours et des entrechocs de briques qui se produisaient sur la longue chaîne de fabrication. Et aujourd’hui, alors que les bâtiments de l’usine presque totalement désaffectés recherchent leur nouvelle vocation, la rue Jeanne d’Arc se prépare à recevoir le voisinage moins prolétaire des secrétaires en cols blancs et des hommes politiques qui viendront sous peu habiter les innombrables bureaux de l’antenne du Conseil général de l’Aude.

Elle se situe au lotissement des Œillets et forme la base d’un immense fer-à-cheval. L’angle de son équerre est engazonné et planté d’arbres, ce qui lui donne un petit air campagnard d’autant plus qu’elle débouche sur les anciens grands jardins maraîchers du quartier de la Buade. Elle a été dénommée en rafale avec ses consoeurs, au cours de la séance du conseil municipal qui s’est tenue le 5 février 1970, et elle porte le nom d’une héroïne de la guerre de Cent Ans, résistante avant la lettre, dont nous allons seulement évoquer la naissance et quelques faits généralement ignorés de son enfance.

Dans la nuit de l’Epiphanie, une petite fille naît chez des laboureurs le 6 janvier 1412 à Domrémy de Greux en Barrois sous la mouvance du roi de France, aux frontières de la Champagne et de la Lorraine. Son père se nomme Jacques d’Arc et sa mère Elisabeth ou Zabillet Romée. Le lendemain l’enfant est portée à l’église qui est séparée de la ferme natale par un jardin et un petit mur, et quand le prêtre demande : « Quel nom voulez-vous donner à ce nourrisson que je baptise ? ». De nombreuses voix répondent : « Jeanne, monsieur le curé ! ». L’usage voulait alors que l’on donne plusieurs parrains et marraines aux nouveaux-nés en raison des risques probables de mortalité précoce. Jeanne en avait au moins une douzaine, dont Aubry, la femme du maire.

On voit bien par le nombre des compères et des commères présents et par leur qualité, que le ménage de Jacques d’Arc et d’Elisabeth Romée est bien considéré dans le pays. On fait grand cas de son honnêteté, de son jugement et de sa foi. Il possède quelques champs, un troupeau de bœufs et de vaches, quelques moutons aussi que les enfants gardent, tantôt au bord de la rivière, tantôt sur les pentes de la colline de Domrémy. La pensée de ces laboureurs n’est pas totalement absorbée par le soin de leurs terres et de leurs bêtes. Ce sont de bons chrétiens et des Français fidèles. Ils souffrent de voir la France amoindrie, les français divisés, le roi d’Angleterre maître de Paris et des provinces au nord de la Loire.

Le roi de France presque abandonné est réduit à si peu de puissance que ses ennemis, pour se moquer, l’appellent le roi de Bourges. D’affreuses famines ravagent par moments les villes du royaume, d’autres fois ce sont des maladies ou des épidémies, plus souvent encore, il s’agit de bandes armées qui se lèvent du désordre de toutes choses et courent au pillage.

Les parents de Jeanne apprennent toujours quelque malheur nouveau. La rumeur arrive vite à Domrémy car la route de Langres à Verdun traverse le village, et les voyageurs, les marchands, les troupes d’hommes d’armes ne manquent pas de raconter, en passant, ce qu’ils ont appris au loin, et, dans chaque maison, le soir à la veillée, on parle des douleurs de la patrie. Elisabeth Romée joint les mains de ses enfants, et ils répètent après elle : « Mon Dieu, sauvez la France ! ».

Jeanne a trois frères. C’est la plus jeune des deux filles et dans son village on l’appelle Jeannette, tandis que sa sœur est prénommée Catherine. Elle grandit près de ses parents, paysans de condition modeste, mais estimés de tous ; elle est occupée, comme ses frères et sœurs, aux travaux des champs et de la maison. Comme elle garde parfois les bêtes au pâturage, on dit qu’elle est une « bergerette ». Elle n’apprend ni à lire ni à écrire, et elle ne sait dit-elle, « ni A ni B », mais sa mère lui enseigne sa créance et ses prières, le Pater, l’Ave Maria, le Credo. Elevée pieusement, elle fréquente l’église voisine de la maison paternelle dédiée à saint Rémi. Le tintement de la cloche l’émeut profondément ; lorsqu’elle est aux champs et quand elle l’entend, elle s’agenouille et prie.

Les ennemis de Jeanne prétendent à son procès la faire passer pour une sorcière et ils allèguent certaines superstitions locales subsistant à Domrémy. Les fées dit-on apparaissent sous un hêtre ancien, nommé le Beau May, près de la fontaine des Groseilliers peu éloignée du village. A certaines époques de l’année, les habitants du pays y célèbrent des cérémonies traditionnelles suspectes ou miraculeuses car les fiévreux s’y baignent pour obtenir la guérison.

A une demi-lieue de la maison de Jeanne, sur le coteau, un bois de chênes domine la vallée. C’est le Bois Chesnu  auquel on rattache une prophétie plus ou moins authentique, attribuée à Bède le Vénérable, à Merlin, à la Sibylle, par laquelle la Vierge va se présenter pour le salut du Royaume. Lorsque Jeanne est interrogée plus tard sur ces divers points au cours de son procès, elle répond avec beaucoup de simplicité qu’elle est allée jouer et mettre des couronnes au Beau May avec les enfants du village à la fête des Fontaines, mais qu’elle n’a jamais vu de fées, ni entendu des voix, et qu’elle ne croit pas à ces contes de bonnes femmes. En fille catholique, elle dit ses prières dans l’église de Domrémy, où se trouve la statue de sainte Marguerite, à Maxey, où l’on vénère saint Michel, et à l’ermitage de Bermont, devant la statue de la Sainte Vierge.

Ainsi s’achèvent les années d’enfance de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans. Appelée au secours du roi Charles VII elle est capturée par ses ennemis, les Bourguignons, et livrée aux Anglais. Condamnée à être brûlée vive au cours d’un procès truqué, elle meurt sur le bûcher le 30 mai 1431. Réhabilitée vingt-cinq ans plus tard, elle est béatifiée à Rome par le pape Pie X, le 18 avril 1909 et canonisée en 1920. De grandes fêtes solennelles et pavoisées ont eu lieu à Limoux à ces occasions, dont la plus belle et certainement la plus importante, s’est déroulée dans notre ville le 14 novembre 1909.  

 

© Gérard JEAN

 

    

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