Une chronique de Gérard JEAN ©

  Rue Frédéric Chopin ©

 

 

Oh, combien le temps passe ! La rue Frédéric Chopin a été tracée voici près de vingt-cinq ans déjà à l’extrémité de la ville, du côté de Carcassonne, depuis la rue des Roseaux, afin de permettre l’accès au lotissement du même nom. Elle forme une espèce de consortium musical avec ses proches consoeurs, la rue Hector Berlioz et la rue Jean-Sébastien Bach. C’est une résidentielle très discrète, sans aucune enseigne commerciale, où sont construites encore aujourd’hui quelques habitations sur des emplacements de choix qui paradoxalement étaient demeurés libres.

Côté cour, sa vue n’est pas heureuse puisqu’elle donne sur les arrières de la cave coopérative de blanquette des Sieurs d’Arques qui entrepose là son stock résiduel et ce qui n’améliore rien, quelques centaines de vieilles palettes de bois empilées, utilisées pour le transport ou la livraison des bouteilles. Mais côté jardin l’espace est privilégié, comme s’il avait été touché par la grâce des dieux de l’Urbanisme.

La rue Frédéric Chopin dénommée ainsi sous la municipalité de Robert Badoc, le 6 décembre 1983, cache en effet derrière son dos, l’un des plus beaux jardins créés au sein des quartiers périphériques. C’est un bijou que l’on croyait ne plus pouvoir retrouver au centre de ces agglomérats d’habitat sans âme et de ces rues sans issue, imaginés par les tristes architectes de l’ère moderne. On y a planté quelques peupliers, des pins sylvestres, plusieurs épicéas de bonne taille entre lesquels on circule par des allées non goudronnées parfaitement entretenues et le lieu est devenu splendide.

Frédéric François Chopin est un pianiste, doublé d’un compositeur célèbre. La ville de Limoux emprunte son nom lorsqu’elle décide de baptiser l’une des rues de son nouveau lotissement : Les Roseaux. Il naît en Pologne, à Zelazowa-Wola près de Varsovie, le 1er mars 1809. Son père Nicolas, né à Nancy en 1770, part dans ce pays où il exerce la profession de teneur de livres, puis celle de précepteur. Il se marie avec Justine Krzyzanowska dont il a quatre enfants. Le second, une fille du nom d’Isabelle écrit des livres d’éducation ; Frédéric, le troisième, montre dès son enfance une sensibilité musicale excessive, que son premier maître, le Tchèque Adalbert Ziwny, sait régler et développer, surtout par l’étude des œuvres de Jean-Sébastien Bach.

Grâce à la sollicitude du prince Radziwill, Chopin reçoit ensuite, pour l’harmonie et la composition, les leçons de Joseph Elsner qui est directeur du conservatoire de Varsovie. En 1828, il part pour Vienne, où son premier concert fait sensation ; la critique reconnaît déjà ses qualités de virtuose qui tendent vers une expression géniale ; cependant, il reste deux ans sans se produire et quitte la ville autrichienne en 1834. Il souhaite se rendre à Londres et passe à Paris. Lorsqu’il arrive en France son immense talent est confirmé quand il présente ses meilleures compositions à la haute société formée en partie de l’aristocratie polonaise.

Ses manières distinguées contribuent à le mettre en vogue comme professeur de piano. Chopin n’aime pas jouer devant un large public, ni dans les grandes salles, mais dans les cercles intimes où il est accueilli son jeu harmonique et ses œuvres produisent une impression profonde. Ce n’est pas un homme mélancolique et larmoyant. Bien au contraire, il est très gai à ses heures, il plaisante volontiers, dessine des caricatures, il aime se grimer et se déguiser.

Cependant, les symptômes d’une maladie de poitrine viennent troubler en 1839 cette belle jeunesse pour la rendre malheureuse. Cette année-là, Chopin est invité à une réception offerte par l’un de ses amis. Le peintre Ziem se met au piano et ses doigts errent négligemment sur les touches d’ivoire, tandis que dans l’âcre odeur des pipes, les discussions artistiques s’engagent. Soudain, Chopin jusque-là triste et silencieux, se lève brusquement. D’un geste nerveux, il écarte Ziem, prend sa place sur le tabouret, et improvise quelque chose qui ressemble à un long sanglot, à une plainte funèbre, lente, poignante et du plus tragique effet. Les notes s’envolent sous ses doigts fébriles, tandis qu’une sublime rêverie efface son regard. Au milieu de la nuit silencieuse, à la lueur vacillante des bougies, ces notes paraissent sortir de quelque gouffre mystérieux et profond. Chopin vient d’improviser sa géniale Marche Funèbre

La maladie de poitrine mine Frédéric François Chopin. Sa physionomie est alors impressionnante. Son état de santé paraît terriblement fragile. Lorsqu’il s’avance vers le piano avec une démarche brisée, il regarde devant lui d’un œil lointain, mourant. Il part sous le meilleur climat de Majorque où il compose ses Préludes. Georges Sand l’accompagne. Cette liaison, dont la rupture en 1847 fut, au dire de Chopin, ce qui « brisa sa vie », est dépeinte par l’illustre romancière d’une manière paraît-il inexacte.

De retour à Paris, il joue devant le roi Louis-Philippe, puis il reprend sa vie fiévreuse, donnant de nombreuses leçons, se produisant sans cesse dans les salons mondains. On peut dire que l’année 1844 est l’un des derniers rayons de soleil qui illuminent l’existence de l’incomparable virtuose, car bientôt, son père meurt et, à son tour, le musicien, l’un des plus grands, s’achemine vers le tombeau. Chopin rend le dernier soupir, bercé par la voix mélodieuse de sa compatriote la comtesse Delphine Potocka, qui chante l’un de ses airs préférés : la Béatrice di Tenda, de Bellini. Le 17 octobre 1849, l’illustre pianiste s’éteint doucement dans son appartement de la place Vendôme, au milieu de ses amis éplorés.

Chopin laisse un vide immense dans le monde musical ; ses funérailles sont célébrées solennellement à la Madeleine et l’on exécute, d’après ses dernières volontés, le Requiem de Mozart. Quand le corps entre à l’église et que l’orgue fait entendre les premières notes de la Marche Funèbre, composée par Chopin lui-même, un frémissement parcourt l’auditoire qui remplit l’édifice et plus d’une larme mouille des yeux.

Aujourd’hui, Chopin repose dans le cimetière du Père-Lachaise. Il dort pour toujours sous le sol France, mais aussi dans la terre polonaise qu’il a rapportée de Varsovie, et dont on a recouvert son cercueil.   

 

 

 

© Gérard JEAN

 

    

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