Une chronique de Gérard JEAN ©

  Rue Farman ©

 

 

C’est curieux. Cette courte voie droite et sans issue du quartier de Flassian ressemble à un immense point d’exclamation ! Et, comme elle porte le nom d’un célèbre pionnier de l’aviation, elle fait penser au terminal d’une piste d’aérodrome où l’on voit se poser après son exploit chaotique, quelque aéroplane en difficulté ; bien que son extrémité circulaire permette plutôt l’atterrissage d’un hélicoptère.

La rue Farman, dénommée ainsi sous le mandat de Robert Badoc par décision municipale du 6 décembre 1983 ne fait mention d’aucun prénom, si bien que l’on ne sait vraiment lequel des trois frères, nos conseillers élus ont souhaité honorer. Il faut imaginer qu’il s’agit d’Henri le victorieux, à moins que l’on ne pense à Dick ou à Maurice. Peut-être aussi a-t-on voulu glorifier dans son ensemble l’aviation civile naissante représentée par cette exceptionnelle lignée de précurseurs.

Cette artère du Lotissement industriel, artisanal et commercial, située derrière la rive gauche de l’Aude, s’embranche sur la rue Dewoitine à hauteur du splendide domaine de Flassian, propriété des élaborateurs de blanquette Antech. Vouée uniquement au travail de l’homme, elle expose sans grand attrait devant ses entrepôts le matériel souvent peu esthétique qui lui permet de produire ou de commercialiser. C’est là qu’exploitent le viticulteur Rosier, le laboratoire Frédéric Lopez, l’électricien Robert ainsi qu’entre autres, les sociétés Reflex’Sol et Séri-Bac.

La rue Farman va nous permettre d’évoquer l’exploit des premiers aviateurs du XXe siècle ; mais alors que l’on se trouve dans un quartier où la plupart des rues sont dédiées à l’aéronautique, on s’interroge. Pourquoi donc le héros Charles Toussaint Védrines, dit Jules, qui a vécu à Limoux où il a donné naissance à l’un de ses enfants, où il a marqué à jamais la vie politique, n’est-il pas cité sur l’une des plaques de notre ville, au même titre que les autres pionniers du vol à moteur ?           

Eh bien, c’est fait ! Les sceptiques ont eu tord. Dans la matinée du 13 janvier 1908, au parc d’Issy-les-Moulineaux, un aéroplane s’élève sans difficulté à la hauteur du second étage des maisons parisiennes. Devant la commission d’aviation de l’Aéro-Club de France, il vole sur la distance d’un kilomètre et demi pendant une minute et vingt-huit secondes, puis il effectue un virage et rejoint la piste d’envol. L’exploit que vient d’accomplir Henri Farman est capital pour l’aviation car il vient de démontrer qu’une machine volante peut planer dans l’air à quinze mètres, progresser sur plus de mille mètres à une vitesse alors considérable, avant de revenir à son point de départ.

Henri Farman, issu d’une famille anglaise, naît le 28 mai 1874 à Paris où son père est correspondant du journal britanique Standard. Etudiant à l’Ecole des beaux-arts, il se passionne pour la peinture et la musique. Sportif très éclectique, il se distingue aussi bien dans les courses à bicyclette, en particulier celles du Paris-Clermont-Ferrand et du Paris-Roubaix, comme dans les compétitions automobiles qui se déroulent sur les axes Paris-Pau ou Paris-Vienne. Le 5 juin 1902, son frère Maurice, qui s’adonne à l’aérostation depuis huit ans, lui offre une ascension en ballon jusqu’à 5.000 mètres. Ce baptême de l’air détermine sa vocation.

Modeste et méthodique, Henri Farman observe d’abord avec attention les essais des pionniers hardis qui essayent de maîtriser les « plus lourds que l’air » et d’améliorer leurs performances. Bientôt, il tente à son tour l’aventure héroïque de l’aviation. Bien qu’inexpérimenté, Farman possède l’ensemble des qualités requises pour devenir un pilote confirmé. A la fois courageux et réfléchi, il est servi par une robuste constitution de sportif et ne manque ni de ténacité ni d’intuition. En 1907, alors qu’il vient de commander à l’atelier des frères Voisin de Boulogne-Billancourt, un petit planeur du type Chanute, il réalise très vite que l’avenir appartient surtout aux avions motorisés, ce qui le conduit à résilier sa commande pour faire plutôt l’acquisition d’un aéroplane Voisin à moteur Antoinette d’une valeur de douze mille francs.

Le 30 septembre 1907, Henri Farman effectue un premier vol de quatre-vingt mètres ; le 11 janvier 1908, il accomplit un parcours d’un kilomètre en boucle ; et deux jours plus tard nous l’avons vu, il remporte la Coupe Deutsch-Archdeacon assortie d’un prix de cent mille francs.

Désormais célèbre, Henri Farman ne se contente pas de ces quelques lauriers. Les 29 et 30 mai 1908, il emporte M. Archdeacon au-dessus de Gand, faisant de son bienfaiteur le premier passager de l’histoire de l’aviation. Le 6 juillet 1908, il réussit à maintenir son appareil dans les airs pendant quinze minutes, ce qui lui permet de remporter les dix mille francs dotés par le prix Armengaud. Au camp de Châlons, il multiplie les vols sur de longues distances et de longues durées. Il parcourt d’abord quarante kilomètres en quarante quatre minutes, trente deux secondes ; puis quarante deux kilomètres en quarante trois minutes, vingt secondes, le 20 octobre 1908.

Dix jours plus tard, Farman réussit le premier vol de ville à ville. Il décolle sans ennui de Bouy, près de Mourmelon, pour atterrir dans un champ près de Reims, après avoir effectué  vingt-sept kilomètres à la vitesse quasi inimaginable de soixante-treize kilomètres à l’heure, à l’altitude moyenne de quarante mètres. Il est ensuite invité pour une tournée aux Etats-Unis.

Le constructeur Gabriel Voisin, décidément peu orthodoxe, vend au Britannique Moore-Brabazon l’aéroplane n° 2 qui avait été commandé par Henri Farman. Ce dernier se brouille donc et décide de fabriquer lui-même un avion. C’est un HF.III, qu’il conçoit avec deux menuisiers champenois et l’aide de son mécanicien Herbster. Le vol inaugural a lieu en circuit au camp de Châlons le 27 avril 1909, sur une distance de trois kilomètres. Bien que fortement inspiré des premiers avions, le biplan de dix mètres d’envergure imaginé par Farman comporte bon nombre d’innovations révolutionnaires. Il est pourvu de quatre ailerons mobiles placés sur le bord de fuite, équipé de gouvernails de direction et de profondeur à volets mobiles, ainsi que d’un train de patins anti-capotage.

Le 27 août, Henri Farman gagne le Grand Prix. Il vient de parcourir 189,950 Km à bord de son aéroplane en 3 h 16 mn et bat du même coup, les records mondiaux de durée et de distance. Il réussit même à transporter deux passagers pendant 10 mn, à 56,304 Km/h. Le 3 septembre, il améliore son propre record et s’adjuge la Coupe Michelin, en tenant l’air pendant 4 h 17 mn 53 s, sur une distance de 234,212 Km. Le 19 juillet 1910, l’Etablissement central du matériel aéronautique militaire achète une quarantaine d’appareils, dont vingt biplans, Henry Farman et Maurice Farman.

Dès 1915, les établissements Farman, installés dans leurs nouveaux ateliers, se développent de façon spectaculaire sous l’impulsion d’Henri, de Maurice et de leur frère Dick. L’usine de Billancourt, qui emploie près de 5.000 personnes, est alors la plus grande fabrique d’avions d’Europe. L’entreprise produit des milliers d’appareils jusqu’en 1918. Elle parvient à maintenir sa grande réputation jusqu’à sa nationalisation en 1937. Cette année là, Farman qui est encore un sujet du royaume britannique, opte pour la nationalité française, et il fait en outre franciser son prénom qui de Henry devient Henri. Dick Farman meurt en 1940. L’activité des frères Farman périclite à partir de 1948 jusqu’à la fermeture de l’usine qui intervient en 1952. Henri Farman était chevalier de la Légion d’honneur. Il meurt à Paris, le 17 mai 1958 et repose au cimetière de Passy, non loin d'autres célébrités du monde de l'aviation. Sur sa

 

 

© Gérard JEAN

 

    

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