Une chronique de Gérard JEAN ©

  Rue Colbert ©

 

C’est une bien petite rue pour un si grand homme d’Etat. Prise comme dans un étau, entre la rue Emile Zola d’un côté et la rue Anatole France de l’autre, elle est située au lotissement Mougne sur l’ancien emplacement de vastes vignobles dans le quartier de Flassian qui s’est développé au cours d’une deuxième phase, à gauche de la route départementale n° 118 conduisant à Carcassonne.

Elle a été dénommée le 5 février 1970 sous la municipalité de François Clamens, ce maire précurseur en matière d’urbanisme et d’habitat social dont tout un chacun, et principalement les heureux retraités du quartier de Lognos, souhaitent aujourd’hui voir le nom gravé sur une plaque de rue au lieu de celui de la giroflée, de la jacinthe ou autre camomille.

Notre modeste plume ne peut être qu’aiguisée. Mais à ce propos, il serait certainement louable de faire savoir à nos élus qu’il convient maintenant de fermer le petit herbier et d’ouvrir le grand-livre où sont inscrits les centaines de Limouxins nés dans notre ville, qui ont aimé leur pays et qui ont fait connaître leur nom par les sciences les plus diverses, dans l’universalité du monde.

La rue qui porte le nom du contrôleur général des finances en fonction sous le règne de Louis XIV s’enorgueillit de belles et prestigieuses villas. Curieusement, elle est partagée par un étrange ruisseau d’écoulement étroit et d’une longueur interminable, venant des hauts du lotissement Monell, sûrement destiné à recevoir les débordements éventuels du Nantil.

Jean-Baptiste Colbert, celui qui a prêté son nom à l’une de nos rues, est né à Reims le 29 août 1619. Son père, Nicolas, qui faisait dans cette ville le commerce des draps avait épousé Marie, une fille du conseiller d’Etat Henri Pussort, rédacteur du célèbre texte civil connu sous le nom d’Ordonnance de 1667. Après une jeunesse employée à d’obscurs travaux de commerce, il sert comme commissaire des guerres, puis devient secrétaire de Le Tellier qui, en 1649, lui fait donner le titre de conseiller du roi et le fait connaître à Mazarin. Celui-ci l’apprécie et ne tarde pas à le charger de ses affaires à titre d’intendant.

Dans ces fonctions délicates, Colbert se montre économe et régulier pour ce qui le concerne, tout en ne dissimulant pas la malhonnêteté des moyens qu’emploie le cardinal pour augmenter sa fortune.

Il multiplie envers Mazarin les expressions du dévouement le plus absolu et rien n’autorise à croire qu’il n’est pas sincère. Il lui prodigue d’ailleurs de bons conseils et ce n’est pas toujours uniquement pour les affaires privées du cardinal qu’il a voix consultative. Il ne cesse de réclamer à Mazarin des faveurs, de celles qui rapportent un bénéfice pécuniaire ; mais cela n’a rien de choquant dans un temps où tous les serviteurs de l’Etat peuvent presque, sans demander, prendre hardiment ce qui est à leur convenance.

Colbert sollicite du cardinal sa confiance absolue et il obtient la mise à disposition sans réserve de sa fortune. Ce dernier, vers la fin de sa vie, le charge de surveiller l’administration des finances de l’Etat. Jean-Baptiste Colbert répond alors à Mazarin avec fermeté et liberté lorsqu’il lui adresse un mémoire où il expose les malversations de Fouquet et propose l’établissement d’un ordre exact, d’une administration royale, et d’une chambre de justice qui doit punir les prévaricateurs. Il convient ensuite ajoute-t-il, de porter remède aux souffrances des pauvres, de mieux répartir la taille, de surveiller les collecteurs d’impôts, de retrancher une multitude d’offices inutiles, et de favoriser le développement de la richesse publique par le rétablissement de la marine et du commerce.

C’est le programme qu’il met en œuvre deux ans plus tard. Mazarin, trop intelligent pour n’en pas voir la grandeur, trop fatigué à la fois, trop sceptique et trop malhonnête pour le réaliser lui-même se contente de faire quelques observations à Fouquet.

Peu avant sa mort, le cardinal recommande Colbert à Louis XIV et lui dit : « Sire, je vous dois tout ; je crois m’acquitter en vous laissant Colbert ». Dès ce moment, la perte de Fouquet est résolue par un châtiment exemplaire. Colbert devient le principal conseiller du roi. Il use de cette situation au mieux des intérêts de l’Etat et s’applique à donner, pour ce qu’il entreprend, un air de magnificence qui plaît au souverain malgré une économie stricte et de grande rigueur. D’abord simple intendant des finances, Jean-Baptiste Colbert reçoit des charges considérables. S’il est possible de comparer avec l’administration telle qu’elle s’organise aujourd’hui, on peut dire qu’il s’occupe d’attributions réparties entre les ministres des finances, de la marine et des colonies, de l’agriculture, des travaux publics, du commerce, des beaux-arts, de l’instruction publique même, et jusqu’à un certain point de l’intérieur.

Colbert demande au roi, pour sa famille, les plus grands emplois de l’Etat et ses filles reçoivent du souverain des dots inimaginables d’un million de livres. Le cumul de ses fonctions lui procure une fortune personnelle astronomique, considérable, pourtant paraît-il, ses goûts sont assez simples et ne découlent d’aucune prétention exagérée.

L’œuvre de Colbert est tellement immense que toutes les pages du Limouxin seraient insuffisantes pour l’énumérer. Il relève d’abord les finances et le commerce puis il donne une nouvelle impulsion à la marine nationale. Il supprime un grand nombre d’offices et ceux qu’il juge utile de conserver deviennent viagers ou même révocables à volonté. La comptabilité publique est réorganisée et une chambre de justice est instituée. Elle déploie une rigueur extraordinaire contre les abus et les malversations, fait pendre, envoie aux galères ou frappe de taxes énormes la plupart des financiers.

Sous l’autorité de Colbert, l’Etat est remis en possession d’une foule de droits et de revenus aliénés à vil prix ; le domaine public vendu ou usurpé est repris ; les rentes excessives sont réduites. Les communes qui doivent acheter leurs biens fonciers au comptant sont autorisées à l’emprunt dans des circonstances tout à fait exceptionnelles. Les fermes comme les marchés publics sont soumis à l’adjudication ; les faux nobles sont poursuivis et finalement parmi tant et tant de bonnes choses pour le royaume de France, Colbert s’attache à répartir l’impôt d’une manière plus équitable tout en augmentant son rendement.

Il ne connaît ni le plaisir ni le repos, se fait enseigner le latin dans son carrosse pendant ses déplacements et exige que ses commis soient rendus à leurs bureaux à cinq heures du matin pour y travailler seize heures par jour. Aucun ministre n’a rendu après lui des services aussi importants à la France. Pour bien juger Colbert, il faudrait décrire ce que le pays était avant lui et ce qu’il a été depuis. Sully ne fut que son précurseur ; ceux qui sont venus ensuite furent ses écoliers.  

Cet homme si occupé trouvait le temps de lire chaque jour quelques chapitres de la Bible et de réciter le bréviaire ; il en avait fait imprimer un pour son usage et pour celui de sa maison qu’il gouvernait avec le plus grand ordre. Il répondit à sa femme qui ne cessait de l’entretenir d’affaires : « Vous ne me laisserez donc pas même le temps de mourir ». Bourdaloue l’assista dans ses derniers moments. Jean-Baptiste Colbert mourut à Paris, mal aimé de la noblesse, le 6 septembre 1683 et fut enterré à Saint-Eustache, où ses nombreux enfants lui firent élever un superbe monument, ouvrage de Girardon.

 

 

© Gérard JEAN

 

    

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