Une chronique de Gérard JEAN ©

  Rue Blanquerie ©

 

 

Cette rue qui devrait s’appeler des Blanchers, ou de la Blanquerie dans sa forme moderne, côtoie sur toute sa longueur la rive droite de l’Aude réservée depuis le XIVe siècle et bien avant sûrement, à l’artisanat de la peau et du cuir. Elle est connue sous cette appellation, depuis au moins l’an 1316. La rue des Blanchers était une artère corporative où s’installaient les tanneurs, les mégissiers, corroyeurs, pelletiers et autres chamoiseurs. Le courant tout proche du fleuve était en effet largement nécessaire à ces activités soumises constamment à un travail de rivière ; à l’épilage, à l’écharnage et à la trempe dans l’eau vive des peaux ainsi préparées avant le tannage.

 Si les apprêts des textiles pouvaient s’effectuer avec peu d’odeur et sans contraintes d’hygiène particulières au fil de l’eau, sur les berges de gauche, du côté de la vieille agglomération au Paradou, il en était autrement pour l’ameublissement à la fois malodorant et très insalubre des cuirs, que l’on écartait si possible en périphérie vers le nouveau faubourg de la ville Blanche, l’endroit où l’on blanchissait les peaux.

La rue de la Blanquerie fut toujours l’axe principal d’un quartier considérable qui portait le même nom, et dont l’importance économique autant que politique est attestée dès le début du XIVe siècle, par deux des six consuls nommés de la ville de Limoux qui devaient être obligatoirement issus du mandement de la rive gauche de l’Aude.

Le blancher n’est pas forcément un modeste artisan, c’est même souvent un commerçant fortuné, ou un notable qui accède fréquemment à la charge de consul. Sur le devant de ses installations professionnelles composées de nombreuses cuves, de bassins, de l’adouberie et du séchoir, un peu à l’écart du lieu d’écharnage des peaux, il construit son habitation ou l’hôtel particulier qui reflète l’aisance de ses moyens financiers.

Beaucoup de ces solides bâtisses ont résisté, pourtant souvent fortement ébranlées au cours de toutes les périodes par de redoutables inondations, mais heureusement protégées en partie des incendies terrifiants qui se déclarent de l’autre côté de l’Aude. Ce sont aujourd’hui de fiers immeubles de caractère convoités par une clientèle anglaise et américaine pour de merveilleuses restaurations. Tel est par exemple le cas de l’hôtel des Montfaucon, situé non loin du Pont-Vieux et de la porte Saint-Jean, aux numéros 11 et 13 de la rue Blanquerie, qui est certainement l’immeuble d’habitation le plus ancien conservé à Limoux.

Les mascarons, les blasons, les occupants identifiés depuis un temps presque immémorial, permettent d’affirmer de façon quasi certaine que cette maison, l’une sinon la plus antique de la ville, existait déjà à l’époque des Capétiens, sous le règne du roi Charles IV. On connaît en effet la pratique, remontant au Xe ou au XIe siècle consistant à mettre du plomb dans les yeux des personnages sculptés afin de donner plus de vie et d’expression aux visages. Et justement, cette technique a été utilisée pour l’une au moins des figurines ornant la façade.

Il y a près de cinquante ans, Roger Hyvert décrivait la facture encore visible de l’écusson de gauche et distinguait les traces d’un oiseau posé sur un mont ou un rocher, regardant à dextre, un lambel posé en chef. La lecture aujourd’hui est bien plus difficile, mais nous reconnaissons, comme lui, les armes parlantes des Montfaucon, telles qu’elles existaient avant 1324, date de leur alliance avec les Rivière.

La tête d’homme coiffée d’un chaperon, dont la cornette retombe à droite du visage, dénote encore un détail vestimentaire caractéristique du XVe siècle. Les compoix des archives communales de Limoux nous apprennent ensuite que la maison appartenait en 1543, à noble Jean de la Coste, dont on retrouve les héritiers propriétaires en 1547. En 1556, et encore en 1563, noble Adrien de Montfaucon, seigneur de Festes, membre de l’une des plus anciennes familles du Languedoc, apparenté avec les coseigneurs de Roquetaillade, occupe les lieux.

En 1579, apparaît sur le registre, Anthoine Eychausses, propriétaire roturier, exerçant la profession de tanneur ; ce dernier a déjà laissé à ses héritiers en 1591. Quoique simples artisans, les Eychausses étaient riches et possédaient plusieurs immeubles dans Limoux. L’un des membres de cette famille fut commis à la distribution des vivres aux sièges de Rouvenac et de Brugairolles en 1586 et un autre était consul en 1593. La maison passe pour avoir abrité le maréchal de Joyeuse lors de la maladie dont il mourut en 1592, mais le procès-verbal de l’inhumation publié par le docteur Paul Courrent, semble infirmer la tradition locale populaire. Joyeuse serait plutôt mort dans la maison de l’Officialité, située dans la rue qui porte le même nom.

En 1606, la propriétaire est Jehanne de Bedebourg, veuve d’Eychausses, fille de Jean Bedebourg, receveur des tailles du diocèse en 1597. En 1753, on reconnaît encore les hoirs du sieur Germain Martin, taxés pour une maison et une décharge servant de savonnerie. La superficie de la bâtisse est évaluée à 51 cannes, la décharge à 27 cannes, à laquelle s’ajoutent un patu de 24 cannes ainsi qu’un jardin de 29 cannes. L’imposition, de plus en plus basse, s’élève à 2 livres et 19 sols alors qu’elle était de 14 livres deux cents ans auparavant.

Ainsi, la demeure décrite, d’abord habitée par des nobles de haute lignée, est tombée dès la fin du XVIe siècle aux mains des tanneurs, des blanchers, des savonniers, dont les professions rappellent le nom même de la rue où elle est située. Il y a peu encore, et depuis la Révolution française, l’immeuble appartenait à la famille Arnaud, dont le dernier descendant, ferronnier de renom, avait forgé, en 1819, le marteau d

 

© Gérard JEAN

 

    

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