Une chronique de Gérard JEAN ©

  Rue Baudelaire ©

 

 

La rue Baudelaire, située dans l’ancienne zone artisanale de la route de Chalabre, au lotissement de l’enclos des Peupliers, se jette à voie tendue sur la cave de vinification Anne de Joyeuse. Elle est droite, longue de cent quatre-vingts mètres à peu près, et de par ses extrémités, elle débouche sur la rue Apollinaire qui l’encercle. Une sorte de résurgence liée à son destin primitif, l’oblige sans doute à faire cohabiter dans un quartier agréable et calme hors période de vendanges, sept ou huit propriétaires de maisons résidentielles avec deux ou trois exploitants d’ateliers artisanaux. Dénommée par le Conseil municipal, au cours de la séance du 28 février 1979, elle emprunte le nom de celui qui est aujourd’hui reconnu, après bien des vicissitudes, comme le principal poète et l’écrivain majeur de l’histoire de la poésie française.   

Charles Pierre Baudelaire naît à Paris, dans une ancienne maison de la rue des Deux-Portes - dont les décors d’architecture sont altiers et sombres - le lundi 9 avril 1821. Son père, Joseph François, a déjà soixante ans lorsqu’il se remarie avec Caroline Archimbaut-Dufays, la fille d’un officier royaliste âgée de vingt-six ans à peine, orpheline et sans fortune, accablée par toutes les misères de l’émigration connues dans son enfance, après la période révolutionnaire.

L’enfant est naturellement mélancolique. Son père pourtant s’efforce de l’amuser en confectionnant pour lui des alphabets à images ; ou bien il cherche à le distraire par des jeux et parfois des promenades qu’ils effectuent dans les jardins du Luxembourg. Sa mère malheureusement est fermée à toute joie, emportée dans une piété extrême qui glace les tendres cajoleries des élans de son coeur.

A l’âge de sept ans, Charles est orphelin et tout de suite, il supporte le poids douloureux de l’absence paternelle. Il faut restreindre le train de maison, déménager. Mme Baudelaire chasse de son logis tout ce qui en faisait l’attrait et le rendait moins triste : les peintures galantes, les bibelots, les meubles aux formes gaies, les frivolités qu’elle substitue à des tableaux pieux ou à de sévères portraits de famille. Pas un instant, elle ne songe que son fils a besoin de l’affection maternelle. A peine s’est-il écoulé une année depuis la mort de son mari qu’elle épouse, le 8 novembre 1828, Jacques Aupick, un brillant officier d’état-major, rigide, voué aux plus hautes destinées militaires, mais qui introduit dans le foyer une furieuse obligation de discipline. Charles souffre de cette intrusion.

Le commandant Aupick ne peut supporter le bruit ; il confisque les jouets ; il impose avec rigueur sa volonté. Lorsqu’il est promu à Lyon comme colonel et chef d’état-major de la 7e division militaire, il se débarrasse finalement de l’enfant en l’internant à la pension Delorme. Plus tard, il le claustre au Collège royal de cette ville. Rappelé à Paris par son récent grade de général, le beau-père y transporte à nouveau son foyer, puis il présente Charles au proviseur du lycée Louis-le-Grand en disant : « Voilà un élève qui fera honneur à votre collège ». De fait, le jeune adolescent montre pour le latin, et spécialement pour les vers latins, un goût incontestable, ce qui lui fait obtenir de notoires récompenses aux concours généraux. Mais il manifeste aussi déjà des tendances à l’excentricité et un déplorable amour de la poésie. Il est trépidant, indépendant, volontaire. Advenu à la fin de ses études, au mois d’avril 1839, il est expulsé du lycée, « à la suite d’un petit scandale de dortoir ».

Aupick est indigné ; il refuse de le recevoir et le met en pension chez un répétiteur de philosophie, Lassègue. Dans ce milieu nouveau, un peu vulgaire, Charles passe des mois maussades, mais enfin il est reçu au baccalauréat. Aupick qui le destine à la carrière diplomatique, refuse de satisfaire ses goûts qui le portent vers les Lettres. Des querelles éclatent. Le jeune homme est mis aux arrêts, puis exilé à Creil jusqu’à résipiscence. Cette contrition ne se produit pas, alors Aupick ordonne au rebelle de rentrer à Paris, le munit d’une pension médiocre et le loge, sur la place de l’Estrapade, sûrement bien nommée, à la pension Bailly. Pendant deux ans, Baudelaire mène dans ce quartier Latin pullulant d’extravagants et de bohèmes une existence fort bruyante, fort dissipée, en compagnie surtout de Gustave Le Vavasseur. Au sein du groupe qu’il fréquente, il écoute les conseils des excentriques, des épicuriens et des demi-fous. Il connaît la misère, l’errance, et les dégoûts lamentables de l’orgie. Ses propres bizarreries, ses paradoxes déroutent rapidement sa mère et ne tardent pas à provoquer une nouvelle colère d’Aupick. Celui-ci ne trouve point d’autre remède pour guérir le « scélérat » de ses mauvais instincts que de l’envoyer aux Indes.

A la fin du mois de mai 1841, Baudelaire embarque… mais il oblige le capitaine qui l’emmène sous sa responsabilité, à le transborder sur un navire qui regagne la France. Il atteint sa majorité, exige de son beau-père la reddition des comptes de tutelle et, riche de 75.000 francs, voilà qu’il s’installe dans l’île Saint-Louis, à l’hôtel Pimodan. Son aspect physique, l’étrangeté de ses costumes, la préciosité de ses gestes lui procurent bien vite une célébrité dérisoire. Son existence est toutefois intellectuellement contemplative, ce qui le conduit irrémédiablement à dilapider sa fortune, si bien qu’après deux années dissolues, sa mère effrayée le fait interdire. Il proteste, puis il cherche mais vainement à gagner quelque pécune. Désespéré par l’inutilité de ses tentatives, il préfère la mort à la médiocrité et se frappe d’un coup de couteau.

Baudelaire survit au suicide et à son acte de folie. Il songe désormais à publier la plupart des poèmes déjà écrits, qui composeront les Fleurs du mal. Sa tâche est malaisée. Son originalité embarrasse les éditeurs qui n’entendent pas mieux que les directeurs de journaux et de revues, l’accent nouveau de cette poésie. Il vend finalement son œuvre pour la somme de deux cent cinquante francs ; mais lorsqu’elle est publiée, au mois de juillet 1857, elle ne suscite pas l’admiration attendue ; bien au contraire elle provoque une violente réprobation. L’auteur et son éditeur sont immédiatement traduits, pour immoralité, devant le tribunal correctionnel qui les condamne à l’amende ainsi qu’à la suppression des textes jugés dépravés.      

  Désormais, Baudelaire, acclamé par les uns, vilipendé par les autres est illustre, mais il reste pauvre. Au mois de décembre 1861, il pose sa candidature à l’Académie sans toutefois pouvoir y entrer, car il ne possède dans cette compagnie que de tièdes et incertaines amitiés. Il subsiste avec l’angoisse d’un mauvais état de santé, accablé de dettes et sans autre perspective que le suicide ou l’exil. Il se décide à fuir Paris et à chercher en Belgique un peu de quiétude. Dès lors, il s’endette à nouveau, malgré la sollicitude de Victor Hugo, installé à Bruxelles. Une hémiplégie le terrasse. On le transporte à Paris, rue du Dôme, dans la maison de santé du Dr Duval où il meurt le 31 août 1867, après une longue et clairvoyante agonie, accompagné dans la tombe par les huées des journalistes.    

Au travers de son œuvre, Baudelaire tente de tisser des liens entre le mal et la beauté, entre la violence et la volupté. Puis, ses poèmes graves ou scandaleux pour l’époque expriment la mélancolie et l’envie de voyages. Prodigieux harmoniste des mots, même dans ses ouvrages de prose poétique, il est longtemps discuté avant de conquérir à cette heure des admirateurs de plus en plus nombreux. Il reçoit ainsi la récompense posthume d’avoir considéré la poésie comme « une sublime délectation de l’esprit et cherché, pour habiller la pensée, le triple concours des parfums, des couleurs et des sons ».

 

 

 

© Gérard JEAN

 

    

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