Une chronique de Gérard JEAN ©

  Rue Anne-Marie Javouhey ©

 

 

Située dans le faubourg de l’Aragou comme l’on disait autrefois, ou sur la rive droite de l’Aude à la Petite-Ville, elle relie aujourd'hui après un méchant tournant, la rue Porte Saint-Jean à la Place du 22 septembre située deux cents mètres plus loin. Intra-muros, elle ne s'éloigne pas trop des anciens remparts derrière lesquels elle se cache, étroite, obscure et triste. Quasiment occupée au nord et sur presque toute sa longueur par les premiers bâtiments des fabriques de chaussures Riu, elle conserve son allure d’artère industrielle, avec ses fils électriques qui courent en désordre, de potences en caténaires, et ses murs lépreux percés de hautes fenêtres barreaudées.

Elle est négligée, oubliée, comme si l’on souhaitait annihiler à jamais le souvenir de ces usines Myrys, de malheureuse mémoire, qui s’étaient installées là, peu après leur fondation, avec leurs ouvrières et leurs ouvriers cordonniers heureux de quitter le labeur par centaines, après avoir fêté saint Crépin, patron de leur corporation.

La Société des cartonnages de l'Aude est venue ensuite occuper les lieux pour les rendre paraît-il insalubres et délétères ; puis l’entreprise elle-même est partie, laissant au clocher de l’église de l’Assomption le soin de veiller à tout jamais sur les ruines du monde du travail. C’est la féerie qui réveille maintenant la rue Anne-Marie Javouhey avec les paillettes et le strass qui l’embellissent, tandis que le fascinant mouvement des automates du Musée amène la joie pour remplacer la tristesse. 

Connue déjà au xvie siècle, l'ancienne « Rue de l'Escole » était ainsi dénommée car elle conduisait alors au couvent des frères Prêcheurs appartenant à la règle de saint Dominique, appelés dans Limoux pour apporter avec leur éloquence un peu de sérénité - mais surtout l'instruction - et avec leur maison adjointe : la prière, comme l'enseignement public.

En 1753, on y tanne, on foule, on carde, on blanchit comme dans le passé et dans tout le quartier d'ailleurs. Bien plus tard, lorsqu'on aura créé l'établissement psychiatrique - auquel seront annexés en 1827 une école et un pensionnat pour jeunes filles pauvres - sur l'emplacement occupé par l'ordre des Dominicains, et que les frères de la Doctrine Chrétienne s'installeront à l'autre extrémité - là où se situent actuellement les locaux associatifs et le foyer des personnes âgées - on trouvera à propos la dénomination plus logique de « Rue des Ecoles ».

Puis, le 12 juin 1953, le maire expose à son Conseil municipal réuni en session extraordinaire : « que dans beaucoup de villes où la sœur Anne-Marie Javouhey a établi ou organisé un hôpital psychiatrique, ou s'est signalée par son action, son nom a été donné à une rue ». Il cite à titre d'exemple les villes de Senlis et d'Alençon. Après avoir rappelé : « qu'en 1826, sœur Anne-Marie Javouhey fit l'acquisition à Limoux d'un ancien monastère dominicain pour y établir, à la demande du préfet de l'Aude, un hospice d'aliénés qui s'est développé et qui est aujourd'hui un important établissement », il propose de donner le nom de la religieuse à la rue des Ecoles.

On se souviendra que mère Anne-Marie Javouhey est née au hameau de Jallanges, près de Chamblanc, dans la Côte-d'Or, le 10 novembre 1779. L'enfant est baptisée le lendemain, 11 novembre, jour de la Saint-Martin, dans la paroisse du paisible village bourguignon de Seurre, justement dédiée à saint Martin, l'évêque de Tours, patron de Limoux. La fondatrice de la congrégation de Saint-Joseph de Cluny et de notre asile d'aliénés s'est éteinte le 15 juillet 1851 à Paris, dans la quarante-quatrième année de son généralat.

On saura que la révérende Mère a cédé aux instances de Monseigneur de Saint-Rome Gualy, évêque de Carcassonne comme à celles de M. de Beaumont, préfet de l'Aude, pour finalement faire l'acquisition de l'ancien monastère dominicain de Limoux, désaffecté depuis la Révolution, dont elle prit possession le 21 novembre 1826. « Je veux être l'architecte pour les réparations » déclara-t-elle. Au bout de quelques semaines, la maison changea totalement d'aspect et au mois de juillet 1827, elle ouvrit ses portes aux quatre premiers malades. Puis, afin de répondre aux vœux des habitants de la ville, la sœur Javouhey ouvrit un pensionnat et un externat pour l'éducation de la jeunesse féminine du pays et plus tard une école gratuite. Une de ses nièces, Clotilde Javouhey, religieuse intelligente et cultivée, renommée pour sa vertu, fut placée par elle à la tête de cette Communauté. A peine né, l'asile de Limoux devait servir aussi, dans l'esprit de sa fondatrice, à parfaire l'œuvre d'évangélisation poursuivie par les Sœurs bleues de l'ordre de Cluny, en Afrique.

On apprendra ainsi, avec surprise, que les trois premiers prêtres indigènes noirs ordonnés en France en 1840, par Monseigneur de Saint-Rome Gualy, évêque de Carcassonne, sont issus d'un groupe de huit jeunes garçons de couleur ou de sang mêlé, dont le plus âgé avait quinze ans, éduqués par la mère Anne-Marie Javouhey au domaine de Massia, route de Saint-Polycarpe, acquis pour eux par la Congrégation en 1829.

Le 4 mars 1831, la Chambre des députés vote pour la répression de la traite des esclaves. Tous les hommes de couleur saisis à bord des bâtiments négriers deviennent libres. Mais sait-on aujourd'hui à Limoux, que bien avant, pour la première fois, Anne-Marie Javouhey a ramené d'Afrique pour l'installer chez nous, une adorable petite esclave, affranchie par elle, répondant au nom de Florence ? La Mère a fait instruire cet enfant, très douée, d'une intelligence hors de pair, excellente musicienne, qui a survécue jusqu'à l'âge de dix-sept ans et qui repose dans notre cimetière.

Le 15 octobre 1950, sa Sainteté Pie XII, proclame "Bienheureuse", la révérende mère Anne-Marie Javouhey, fondatrice de l'asile des aliénés de Limoux dont le nom reste attaché à l'abolition de l'esclavage des hommes de couleur.

Le dimanche 14 février 1954, est dévoilée par le maire François Clamens, au cours d'une cérémonie, sans précédent dans l'histoire locale, devant une affluence rare, la plaque de rue portant le nom d'Anne-Marie Javouhey. Les révérendes : mère Augustin de la Croix, conseillère générale ; mère Geneviève, supérieure des sœurs de Saint-Joseph de Cluny ; mère Marie, directrice de l'Hôpital psychiatrique, entourées des religieuses de la Communauté, accueillirent son Excellence, monseigneur Puech, évêque de Carcassonne, M. Gallon, sous-préfet, M. l'abbé Gau, député de l'Aude, auxquels s'étaient jointes toutes les autorités civiles, religieuses, militaires, médicales du département.

 

© Gérard JEAN

 

    

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