Une chronique de Gérard JEAN ©

 Place Alcantara  

 

 

On y accède facilement de la Rue de la Mairie en passant sous le portail de l'Observance et en franchissant l'ancienne Rue de l'Arceau.

Ce polygone concave assez régulier, faisait partie du Couvent des Cordeliers ; plus précisément, il se trouvait derrière l'église aujourd'hui détruite et servait de cimetière aux moines de l'ordre.

L'espace, aujourd'hui voué aux automobiles, est devenu assez peu agréable et seule son histoire présente un quelconque intérêt ; heureusement, c'est un endroit d'où l'on aperçoit encore sous son meilleur angle, dans sa quasi totalité, l'un des rares vestiges de l'important édifice religieux ; la pittoresque silhouette du clocher qui a une allure de minaret avec sa petite coupole à huit pans.

On peut y parvenir également du côté ouest par la Rue Gaston Prat et de l'autre, à l'est par la Rue des Cordeliers.

Bien longtemps après le départ des moines, on construisit, au nord-ouest, du côté tout à fait opposé à l'abside de l'ancienne église, une manufacture de tissage appelée "La Mécanique", remplacée en 1830 par un beau théâtre de 400 places, baptisé l'Eden, appartenant à une Société Civile composée d'une cinquantaine d'actionnaires. Les représentations annuelles n'étaient pas nombreuses, mais toujours de qualité. A tel point, que l'Académicien Alexandre Guiraud n'hésita pas à s'appuyer sur ses considérables relations pour convaincre la grande tragédienne "Rachel" de venir jouer dans "Phèdre" le 30 juillet 1849.

Fermé pendant les longues hostilités de la guerre, l'établissement rouvrit ses portes en 1918 sous la dénomination d'Eden-Cinéma ; dévasté par le plus important incendie du siècle, le lundi 18 juin 1934, il ne fut jamais reconstruit.

Le réputé entrepreneur Joseph Subias et l'architecte M. Rech édifièrent sur les cendres, un majestueux et riche immeuble destiné à la Caisse d'Épargne de Limoux, puis enfin il y a quelques années au Syndicat Intercommunal à Vocations Multiples. Au fronton de l'édifice, il faut admirer les armes de la ville en pierre de taille, entourées de cornes qui déversent l'abondance.

L'appellation de ce petit espace a peu évoluée au cours des temps. D'abord naturellement connu sous le nom d'Esplanade des Cordeliers, on le nomme aussi Place au bois - ce qui a frappé l'esprit des Limouxins jusqu'à notre génération - puis encore l'Esplanade des Cordeliers, et enfin Place Alcantara.

Ce fut sur cet emplacement très fréquenté, qu'à la fin du siècle dernier, les charrettes chargées de bois de chauffage ou de fagots, arrivant tôt le matin des forêts avoisinantes, venaient s'aligner. L'acheteur faisait le tour, marchandait, choisissait ce qui lui convenait, traitait, et emportait lui même la marchandise. Pour l'achat d'une charge complète, il obtenait assez facilement la livraison à domicile. Les chevaux étaient placés pour l'affenage chez M. Rivière ou dans le hangar contigu.

On croit difficilement, aujourd'hui encore, que ce jeune homme dandy aux traits si fins, au regard si intelligent, à la tenue vestimentaire si soignée pouvait être le plus hardi des résistants, le plus courageux des combattants, le héros de la résistance française dont nous allons raconter les fragments de sa courte et tumultueuse destinée.

Joseph Alcantara, fils de Placide Mancilla et de Joseph, son père, cultivateur, est né à Limoux, le 15 décembre 1921. Il était domicilié 46, Rue Paussifile.

Apprenti, puis cuisinier dans le réputé établissement de Monsieur Eupherte ; accessoirement pâtissier chez Madame Luguel - Rue Saint-Martin - il quitte jeune ses parents afin de rejoindre Marseille et tenter d'ouvrir pour son propre compte un restaurant.

Il deviendra "guerrier" dans cette ville, refusant d'abord de servir à ses tables les soldats envahisseurs, et "frôlant" trop souvent le milieux mafieux dont il semble  avoir retenu toutefois le courage et certaines manières.

Appelé pour intégrer dans les Landes les camps de jeunesse, il supporte très mal, jusqu'à la fin de l'année 1941, le vêtement militaire vert qui lui est imposé et rejoint Limoux.

Le 16 mars 1943, il est déporté en Allemagne avec plusieurs de ses camarades Limouxins pour le Service du Travail Obligatoire. Il se livre pour l'occasion à un exercice croustillant : sa valise ne contient ni vieilles sandales, ni bleus de travail, mais cravates, chemises blanches, chaussures vernies, costumes et gilets de cérémonie. Dans la Sarre, au camp de Glanmunchwuler, il est occupé à la réfection des voies de chemin de fer.

Lorsqu'un jour, Buxeda, l'un de ses meilleurs amis, reçoit une permission, Alcantara l'accompagne à la gare et comprend à mots couverts que ce dernier n'a pas l'intention de revenir en territoire étranger. Froidement il lui dit alors : "J'arriverai avant toi".

Il monte subrepticement sur le toit d'un wagon en partance, se cache et s'arc-boute à une bouche d'aération, parvient à descendre avant la frontière qu'il franchit à pied, évite la relève puis marche longtemps, très longtemps au bord d'un chemin secondaire lorsqu'il entend des voix féminines chanter "Vous avez pris l'Alsace et la Lorraine, mais nos cœurs resteront français". Sauvé, il se présente comme un prisonnier évadé français, demande à manger, se fait indiquer "le passage" et revient à Limoux.

Signalé ; clandestinement caché chez ses parents, Alcantara n'a d'autre solution que de rencontrer Blasco et Rivière qui le dirigent vers le maquis de Buc et Belcastel. De caches en encerclements ; de refuges en retraits, d'actions en trahisons, Joseph Alcantara, devient lieutenant des Forces Françaises de l'intérieur.

C'est au retour d'une mission, alors qu'il se trouvait à côté du chauffeur conduisant la voiture de commandement qu'il est trahis et surpris par un convoi de soldats allemands peu après le village de Lairière ; il est tué sur le coup.

Titulaire de la Légion d'Honneur et de la Croix de Guerre avec palme, il est Mort pour la France le vendredi 28 juillet 1944, peu avant onze heures.

Comme pour Attilio Jean Donaty, la municipalité de Limoux délibérant le 24 juillet 1945 avait souhaité rappeler aux générations futures l'époque historique de la libération.

Implicitement, elle avait aussi désiré que les rues nouvellement nommées en conséquence, soient situées le plus près possible du domicile paternel des jeunes héros.

Joseph Alcantara, alias "Paul" habitait 8, Rue Malcousinat ; sa mémoire est perpétuée là où il avait connu un bonheur d'enfant.

 

© Gérard JEAN

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