Une chronique de Gérard JEAN ©

  10 août 1453

Consécration de l’église Saint-Martin de Limoux

Une date capitale pour l’histoire religieuse de la ville

Selon les canons liturgiques, une église ne peut-être consacrée deux fois, sauf si elle est détruite entre temps ou si elle a été profanée par des homicides ou des effusions de sang graves et nombreuses.

 

Aujourd’hui c’est la fête patronale de saint Laurent. Les consuls de Limoux se sont assemblés en grand apparat pour se rendre solennellement à l’église Saint-Martin. Devant l’évêque qui va procéder à la consécration, ils s’engagent au nom de leurs successeurs et renouvellent eux-mêmes le vœu qu’ils ont fait de commémorer pour l’honneur et le respect, chaque année à la même date, par une procession générale, la cérémonie à laquelle ils vont assister.

Il y a là, les six représentants de tous les mandements de la ville, élus depuis le dix février dernier. Ce sont Guillaume Maury, Pierre Denis, Raymond Tisseire qui est seigneur de Villemartin et puis aussi, Bernard de Mézerat, Pierre Arrufat et Jean Séguier. Tous se sont joints aux implorations des paroissiens, ceux de la grande-ville, comme ceux de la petite-ville, ainsi qu’aux prières des consuls des années précédentes, pour demander à sa sainteté le pape Nicolas V, et à Louis de Harcourt, l’archevêque et le primat de Narbonne, que soit dédiée l’église paroissiale de Limoux, à saint Martin ; et ses autels à sainte Marie, à saint Luc, à saint Michel, aux onze mille vierges, à saint Barthélemy, à saint Blaise, aux apôtres Pierre et Paul, à saint Paul de Narbonne, à sainte Marie de Bethléem et à sainte Catherine.

Le procès-verbal de la cérémonie qui se déroule selon les usages liturgiques de Rome, vraisemblablement pour la deuxième fois depuis la construction de l'édifice, se trouve parmi les manuscrits consulaires, aux archives départementales de l’Aude. Ce document, qui est l’une des pièces maîtresses pour l’histoire de notre ville et de son église, qui existait déjà nous en avons la certitude au début du IXe siècle, nous apprend cependant, contre toute attente, qu’elle n’avait jamais été consacrée avant la date du 10 août 1453.

La déclaration transcrite par le greffier est essentielle et amène certaines questions de premier ordre, auxquelles on peut répondre après consultation des instituts canoniques. L’église Saint-Martin existait à Limoux depuis au moins l’an 815. Elle avait été en grande partie reconstruite en l’an 1261 par Pierre de Terme avec une tour carrée, non surélevée du clocher octogonal actuel, ni de sa flèche ; elle est érigée en cathédrale le 20 août 1316 et par la suite les sacrements y sont régulièrement donnés au cours de la célébration d’offices divins.

Si elle possède son titre ou sa dédicace, si ses murs ont été relevés, si les offices divins y sont célébrés et à plus forte raison si elle devient siège épiscopal, c’est donc qu’elle a été une première fois dédiée par voie de consécration solennelle avant l’an 1453, comme doivent l’être obligatoirement les cathédrales, les églises collégiales, conventuelles, ou paroissiales.

Les canons liturgiques, précisent que l’église perd sa consécration si elle est détruite entièrement, si la plus grande partie de ses murs est tombée, si elle a été réduite à des usages profanes ; peut-être même si elle a été affectée d’homicides sordides ou d’effusions de sang graves et injurieuses.

 Ces actes ultimes de profanation tragique et de destruction complète pourraient avoir été commis par Edouard de Worstock, surnommé le Prince Noir, venu à Limoux le 15 novembre 1355, brûler quatre cents maisons et beaux hôtels ainsi que les couvents de plusieurs ordres religieux. 

 Dès lors, il est plus facile de comprendre les raisons qui conduisent l’évêque Michel de Pradolo, de l’ordre des frères Prêcheurs, à consacrer une nouvelle fois et seulement en 1453, l’église Saint-Martin relevée de ses ruines, même si malheureusement, les textes faisant état d’une dernière reconstruction font jusqu’à ce jour défaut.

Le procès-verbal de la consécration de l’église Saint-Martin, signé le 10 août 1453, nous fait connaître en revanche peu de choses sur l’évêque qui a officié ce jour-là. Il pourrait s’agir de Michel, l’évêque de Nio, dans la petite île de la mer Egée qui se trouve entre Naxos et Santorin dans l’archipel des Cyclades, où la tradition fait mourir Homère. Un évêque latin se trouvait bien dans cette île au XVe siècle. Etait-il auxiliaire ou coadjuteur de l’archevêque de Narbonne Louis de Harcourt ? Avait-il simplement reçu l’autorisation de ce dernier ou de son vicaire général pour célébrer, nous n’en savons rien ? Mais il pourrait être aussi l’espagnol Michel, de l’ordre des frères Prêcheurs, du lieu de Pradolo, car les actes du concile de Trente parlent d’un évêché dépendant de l’Espagne qui portait le nom de Nio.

La piété des Limouxins a toujours été récompensée. Afin que la dévotion et la charité des fidèles s’accroissent régulièrement, le prélat qui est venu de si loin dans notre ville apporter sa dédicace, accorde perpétuellement quarante jours d’indulgences à ceux qui rempliront leurs devoirs religieux chaque année le dix août, ou dans les huit jours qui suivent l’anniversaire de la dédicace, ainsi qu’à chaque fête des saints et des saintes honorés en l’an 1453 dans l’église Saint-Martin qu’il vient de consacrer. Le domaine des cieux se rapproche ainsi désormais de certains ; que les pieux Limouxins s’en souviennent !

© Gérard JEAN

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