Une chronique de Gérard JEAN ©

  26 mai 1907

Deux cent cinquante mille vignerons se rassemblent à Carcassonne

Les limouxins participent à des manifestations, aussi graves qu'émouvantes, qui se déroulent depuis des semaines. Tout un peuple de viticulteurs crie famine et déclare la guerre à la fraude

 

L’arrière saison avait été bien mauvaise et cet hiver particulièrement rigoureux de l’année 1907 qui dure depuis déjà très longtemps n’est pas fait pour améliorer l’existence des travailleurs de notre ville, privée de toute industrie. En ce début de siècle, Limoux ne s’est pas encore totalement remise de l’effondrement des fabriques de draps. Les trois-quarts des vignerons, les ouvriers cultivateurs se trouvent sans ouvrage et ne peuvent plus subvenir aux besoins de leurs familles.

La misère atteint des foyers jusqu’alors prospères, ce qui ne manque pas d’inquiéter au plus haut degré les élus du conseil municipal qui se réunissent souvent pour accorder quelques secours chaque fois plus urgents et toujours insuffisants. Cette semaine encore, au cours de la séance extraordinaire du 24 janvier, le maire Constans-Pouzols décide d’apporter son aide aux indigents autant qu’il sera possible à la commune de le faire avec les fonds publics, et pour cela, il fait débloquer deux mille francs sur les finances disponibles afin de créer des chantiers d’utilité collective dans presque toutes les rues de la ville.

 Les vignerons sensibles aux secours qui leur sont apportés, restent toutefois persuadés que le malheur dont ils sont accablés provient exclusivement de la mévente de leurs vins naturels concurrencés par des produits falsifiés au sucre de betterave ; sans prendre même la mesure de ces vins d’importation souvent frelatés, en provenance des colonies françaises, qui commencent à être déversés sur le marché. Guerre à la fraude ! disent ces « gueux » d’un nouveau genre. Guerre à la fabrication des vins de sucre ! Guerre à tous ceux, petits et grands, qui tentent d’édifier leurs scandaleuses fortunes sur les ruines de la viticulture !

Depuis le sept avril à Ouveillan, les rassemblements des « gueux de la vigne » se succèdent, semaine après semaine, chaque jour plus tumultueux, plus impératifs. Les limouxins marchent sur Narbonne, ils viennent nombreux à Béziers, Perpignan les accueille en masse le dimanche 19 mai 1907. Leur défilé dure plusieurs heures et comme ailleurs, ils brandissent des pancartes. Celle des représentants d’Aigues-Vives porte une guillotine et cette inscription : « La guillotine aux fraudeurs ! ». Celle de Pépieux n’est pas moins désespérée : « Législateurs repus, ce sont les crève-faim qui passent ! ». Une autre, non moins belliqueuse emprunte le dialecte languedocien pour ajouter : « Qui sommes nous ? Ceux dont les boyaux gargouillent et dont les dents grincent !».

La ville de Carcassonne est choisie ensuite, où vont se réunir le 26 mai 1907 pour le cinquième grand meeting, deux cent cinquante mille viticulteurs. La mémoire des hommes ne conserve pas le souvenir d’une mobilisation d’une telle importance. Les livres et les écrits qui racontent l’histoire pourtant mouvementée de la cité sont circonspects, mais jamais semble-t-il depuis les temps les plus reculés, il n’y eut dans cette ville, un mouvement populaire si considérable, si effrayant dans son unité, d’une si fantastique ampleur. Hôtels particuliers, maisons bourgeoises, monuments publics sont tous magnifiquement pavoisés. Or, comme certaines rues de la ville basse sont très étroites et fort longues, ces ornementations forment une véritable voûte tricolore, sous laquelle la foule circule comme sous un arc de triomphe. Les étrangers arrivent de toutes parts. Les hôtels sont pleins et ce n’est qu’à prix d’or que l’on obtient de quelques particuliers un gîte quelconque.

Depuis minuit, quatre-vingt-dix trains spéciaux de manifestants entrent en gare et se succèdent sans interruption. Les locomotives qui tractent toutes sortes de wagons disparates et disponibles, libèrent sans discontinuer sur les quais de Carcassonne leurs milliers de voyageurs arrivés pendant la nuit, qui trouvent refuge sous la halle de la rue de Verdun mise à leur disposition. Le dernier convoi arrivera au début de l’après-midi. Tous les salons du cercle militaire sont ouverts à Marcelin Albert, le grand promoteur du mouvement et à sa nombreuse suite. En son honneur, beaucoup de négociants de la ville ont tendu sur la façade de leurs maisons des bandes de toile blanche immense, avec des inscriptions à sa louange.

Pas un Carcassonnais n’a fermé l’œil durant la nuit, car, à chaque instant, de nouvelles délégations arrivent par la gare, par les routes, envahissant les rues au son des clairons et des tambours.

Dans le courant de la matinée, l’un des membres du comité d’Argeliers, présidé par Marcelin Albert, déclare à la presse avant le début du cortège : « Quand bien même la République serait en danger ; quand bien même la France courrait à sa ruine, les viticulteurs ne cèderont pas, car ils ne peuvent pas céder, car ils ne peuvent plus attendre, parce qu’ils n’ont plus le sou ». L’ultimatum adressé au gouvernement par le maire de Narbonne Ernest Ferroul risque de provoquer des événements graves, irrémédiables, si à la date du 10 juin fixée par les manifestants qui souhaitent obtenir satisfaction, Clemenceau ne s’est pas ému et n’a pas pris les mesures nécessaires pour réparer le mal qui est fait, et par les circonstances adverses, et par les fraudeurs.

La tête de l’immense défilé arrive au portail des Jacobins, sur l’esplanade de la caserne de cavalerie, aux abords de laquelle on se rassemble. Des rues adjacentes, une foule énorme déferle calme mais déterminée. Les manifestants sont venus de partout, de plus de cent kilomètres à la ronde et sur l’heure, quelques milliers se sont déjà assis sur les allées pour attendre les discours. Ils épuisent leurs vivres. Musettes et gibecières contiennent suffisamment pour soutenir un siège et si les « sous » font défaut, le gros vin rouge puissant et généreux coule lui à flots. C’est vrai, il s’agit de la réserve personnelle extraite des meilleurs fûts de la cave ; soit, mais la consommation est tout simplement prodigieuse. Il n’est pas rare de voir certains de ces rudes travailleurs consommer six, sept, voire dix litres de vin par jour et certains groupes possèdent même de petits tonneaux auxquels ils soutirent.

Les plus sages prennent peur. Ce n’est pas sans raison qu’ils évoquent les regrettables incidents survenus il y a tout juste deux semaines à Béziers. L’hôtel de ville fut pris d’assaut par une foule surexcitée et il aurait été incendié sans l’intervention de la troupe. La population et la police se sont affrontées et le sang malheureusement a déjà commencé de couler.

Du haut de son estrade faite d’un amoncellement de barriques, dans un tonnerre d’applaudissements, Marcelin Albert remercie la ville de Carcassonne pour sa magnifique hospitalité. Il renouvelle le serment des fédérés qu’il avait prononcé à Narbonne, à Béziers, à Perpignan et il ajoute : « Comme au temps des anciennes croisades, comme au temps où les Albigeois venaient défendre, sous les murs de Carcassonne, leur pays et leur foi, l’armée des vignerons est venue camper aujourd’hui aux pieds de l’antique capitale du Carcassès. Cause aussi noble ! Cause aussi sainte ! Nos ancêtres du treizième siècle tombèrent en héros pour la défendre. Viticulteurs, mes frères, vous serez dignes d’eux ! Sachons le crier haut et fort - En avant pour la défense de nos droits ! Le Midi le veut, le Midi l’aura ! ».       

Puis lorsque enfin les discours s’achèvent après la dernière intervention d’Ernest Ferroul, celui-ci très applaudi descend de la tribune. C’est le signal de la dislocation. Toutes les délégations envahissent les rues avoisinantes et, péniblement, regagnent la gare du chemin de fer. Au passage, on acclame surtout Marcelin Albert qui, le chapeau à la main, cravaté de blanc, vêtu de sa longue redingote noire, s’avance au milieu des acclamations de ceux qui l’on nommé « l’Apôtre », et qui l’ont, plus récemment baptisé « le Rédempteur ».     

 

 

© Gérard JEAN

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