Une chronique de Gérard JEAN ©

  25 septembre 1660

Une ordonnance du sénéchal de la ville fait interdire les danses lubriques, déshonnêtes, scandaleuses, et lascives qui se déroulent en période de Carnaval.

Le jour de la Saint-Martin, un groupe de gentilshommes fait battre le tambour alors que l'on sonne les cloches pour le service religieux divin, tandis que d'autres se livrent à une danse publique de débauche et de Carnaval

 

Le hasard vient de nous faire découvrir sur les rayonnages de la bibliothèque Astor Library à New-York, un ouvrage de Messire Antoine Ar-nauld, docteur de la maison et société de Sorbon-ne, édité en 1753, qui traite de la morale pratique des Jésuites et d’une longue procédure que l’évêque d’Alet Nicolas Pavillon doit soutenir, pendant cinq ans, de 1660 à 1665, pour lutter contre les égarements de certains gentilshommes de Limoux qui n’hésitent pas à faire Carnaval de façon outrageuse au son d’un tambour les dimanches et pendant les fêtes locales.

Ce document ancien, tout à fait inédit, est d’une grande importance pour ce qui concerne l’histoire religieuse de notre ville au milieu du XVIIe siècle, et plus encore pour la compréhension de notre Carnaval et de ses origines qui souffrent terriblement d’hypothèses aléatoires, car les pièces descriptives qui ont été conservées ne sont pas suffisamment nombreuses.

Il faut se rappeler que dans les temps les plus reculés, l’Église préconisait dans le cours de l’année plusieurs périodes de jeûne ou de carême, dont la plus importante commençait, en particulier dans notre ville, le lendemain de la fête de saint Martin et se perpétuait avec des rémissions, jusqu’après les fêtes de Noël et de l’Épiphanie.

Ce saint, avait pour ainsi dire une très grande audience, aussi bien en France qu’en Belgique. C’était le meilleur, le plus efficace, le mieux adoré des protecteurs parmi la riche et puissante corporation des meuniers. Ces meuniers, nombreux sur les bords de l’Aude et sur les hauteurs de Taich, venaient donc à Limoux danser et festoyer avant le grand carême. Ils ne furent pas comme le croient certains les « inventeurs » de notre Carnaval, puisqu’ils apparaissent comme acteurs importants et directs de notre folklore au début du XIXe siècle seulement ; mais ils contribuèrent par leur fête liée au culte de Martin, saint patron de Limoux, par leurs richesses et leurs largesses, par leurs pouvoirs vis-à-vis des interdits de l’Église, et leur puissance par rapport à l’état consulaire, à perpétuer une tradition bien au-delà des périodes autorisées pour les danses et les chansons ainsi que pour les divertissements aussi profanes qu’indécents.  

Une longue foire, de tradition régionale, se déroulait à Limoux jusqu’au 11 Novembre, jour de la Saint-Martin. Ce rassemblement populaire donnait lieu à des réjouissances inouïes, d’une formidable ampleur, telles qu’elles sont aujourd’hui difficiles à imaginer. L’Église qui s’escrimait depuis plusieurs conciles à interdire les plaisirs du cirque, du théâtre ou de la danse le jour du dimanche, pendant les fêtes religieuses ou en période d’abstinence, tolérait, contrainte ou forcée, les débauches liées au Carnaval auxquelles se livraient les chrétiens, avant le jeûne ou pour l’entrecouper, s’il devait être long et pénible.

Malheureusement, les égayements qui était admis pour une journée, pendant une dite période, ne s’arrêtaient pas. Et tout au long des documents anciens qui nous sont parvenus, on voit des jeunes gens bourgeois ou des gentilshommes généralement de petite noblesse, s’opposer par jeux ou par bravoure au clergé ou aux consuls de Limoux qui se trouvent sans cesse défiés.            

 Évidemment, comme nous sommes sous le règne de Louis XIV, au début ou vers le milieu du XVIIe siècle, les danses de Carnaval ou les instruments qui sont utilisés, ne ressemblent en rien à ceux d’aujourd’hui. On entend souvent les tambours, les hautbois et quelquefois les violons. Les meuniers sont souvent présents, ils participent parce qu’ils sont représentatifs d’une certaine puissance dans la ville mais ils ne paraissent pas être pour le moment, les principaux instigateurs de la fête.

L’évêque de Mirepoix alerté par le sénéchal de Limoux et par ses collègues les évêques d’Alet et de Carcassonne vient en visite dans notre ville voir ce qui s’y passe en période de débauches et de Carnaval. Ses propos sont édifiants : « Cette danse se fait dans le diocèse de la manière du monde la plus dissolue et la plus scandaleuse. Il s’y donne des baisers fréquents. Certains attouchements et certaines postures sont lascives. Les garçons effectuent des sauts à chaque pas ; quant aux filles, on les élève de telle manière que l’on expose aux yeux des autres danseurs et des spectateurs la moitié de leur corps à nu et que l’on découvre ce que la pudeur les oblige davantage à cacher ».

Une autre relation nous apprend que l’on danse follement, non pas sous les arcades de la place, mais dans les rues ainsi qu’aux carrefours jusqu’à une heure avancée de la nuit, ce qui ne manque pas de provoquer des scandales. Le clergé voit après ces réjouissances qui blessent la pudeur une recrudescence d’enfants nouvellement nés, œuvres des ténèbres, engendrées par la prostitution publique, et la pudicité de la jeunesse de Limoux.

C’est ainsi que le 25 septembre 1660, Gaston Jean Baptiste de Levi de Lomaigne, maréchal de la foi, marquis de Mirepoix, seigneur et baron de Terride et autres places, capitaine de cinquante hommes d’armes des Ordonnances du roi, sénéchal de Limoux ; est amené à rendre une ordonnance visant à la fermeture des cabarets et des tavernes et à l’interdiction des danses déshonnêtes et scandaleuses qui se pratiquent à Limoux en période prohibée et qui se déroulent même, de façon provocatrice, pendant les offices religieux.

Cependant rien n’arrêtera le Carnaval de Limoux, ses troubles et ses facéties. Les gentilshommes n’ont de cesse au contraire de s’opposer au curé de Saint-Martin et on les entend, suprême outrage passible d’une excommunication, jouer du tambour jusqu’à couvrir le branle des cloches annonciateur des offices divins. Ni l’ordonnance du sénéchal de Limoux, ni celle du gouverneur du Languedoc datée du 15 avril 1662 ne font entendre raison aux danseurs de Carnaval. Ces derniers deviennent même franchement provocateurs. A tel point qu’ils obligent l’évêque d’Alet Nicolas Pavillon à saisir le parlement de Grenoble, dont le décret du 15 janvier 1664 est confirmé par un règlement général du parlement de Toulouse, du 1er avril 1664.

Le Concile de Trente est évoqué, on parle des Capitulaires de Charlemagne et de Louis le Débonnaire son fils, des ordonnances de Charles IX, d’Henri III, de Louis XIII concernant l’interdiction des danses à l’occasion des fêtes religieuses. Mais, ni le nouvel arrêt du 24 juillet 1664 rendu par le parlement de Toulouse, ni même celui du 11 décembre 1664 promulgué par le parlement de Grenoble, ne peuvent mettre un terme au Carnaval de Limoux que rien plus ne pourra arrêter !     

 

 

© Gérard JEAN

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