Une chronique de Gérard JEAN ©

  23 juin 1907

Marcelin Albert se rend à Paris pour tenter de provoquer un coup d'éclat à la Chambre des député.

Clemenceau désamorce la crise viticole et bluffe le "chef des gueux" qu'il traite de "pauvre homme", avec un simple billet de banque, un repas au restaurant et une promenade d'agrément.

 

 

Les premières manifestations calmes et pacifiques des vignerons du Midi se transforment au fil des semaines en émeutes. Ce sont maintenant d’immenses mouvements populaires, impressionnants par leur ampleur et terrifiants par la détermination des belligérants que tenaille la faim. L’heure n’est plus aux bannières humoristiques ni aux propos de bons enfants écrits sur les pancartes. Le temps des barricades est venu sur lesquelles des jeunes gens armés se dressent, alors que les anciens comparent pour leurs enfants les événements du jour qui embrasent toute une région, avec le redoutable soulèvement communiste dont ils furent les témoins en 1870-1871, il y a tout juste trente-six ans.

Les hôtels de ville sont incendiés, les préfectures brûlent, les populations et la troupe sont aux prises, alors qu’à Narbonne six victimes innocentes meurent, tandis qu’un peu partout le sang coule jusqu’au plus profond des quatre départements fédérés. Le gouvernement caresse l’espoir de tout enrayer en ordonnant l’arrestation des membres du Comité d’Argeliers. Au soir du 20 juin 1907, il pense avoir réussi lorsqu’il apprend que huit de ses mandats d’arrêt, sauf un, sont exécutés sans violences caractérisées. Marcelin Albert est introuvable certes ! Toutefois ce qui engendre ce jour-là une situation inquiétante, ce n’est pas véritablement l’angoissante absence du « rédempteur », dont on ne sait s’il est mort ou vivant, mais plutôt l’épouvantable mutinerie du 17e régiment d’infanterie d’Agde.

La population de cette ville entretient des liens très étroits avec les soldats de sa caserne qui sont pour la plupart de fiers enfants du pays. Leurs pères sont ces gueux que l’on affame et maintenant que l’on incarcère. Ils reconnaissent leur jeune frère Grangier et leur fiancée Cécile Bourrel que l’on tue quelque part du côté de Narbonne.

Six cents hommes retenus sous les drapeaux de l’armée française se laissent détourner de leur devoir et se révoltent. Ils s’approprient l’armurerie, ils pillent la poudrière et contraignent la musique du 17e régiment d’infanterie à marcher en tête sous menace de mort. Ils quittent Agde avec l’intention de se diriger vers Narbonne où va s’engager une lutte insurrectionnelle contre les troupes de cavalerie formées comme leur propre contingent, d’appelés au service militaire.

Six compagnies du 81e régiment de ligne se portent à leur rencontre à marche forcée sous le commandement du général Lacroisade. La situation est extrêmement grave. De multiples incidents fâcheux se produisent au moment de la jonction des troupes, mais ni la paternelle harangue de l’officier supérieur, ni ses pathétiques objurgations ne viennent infléchir l’avance résolue des mutins qui s’approchent de la sous-préfecture de l’Hérault. Bien au contraire, la troupe fraternise pour ne former maintenant qu’un seul corps. Heureusement la route est longue et la marche pénible. Ce n’est qu’aux premières lueurs de l’aube qu’elle atteint Béziers pour s’y reposer sur les allées Paul-Riquet parmi ses parents et ses amis, offrant le spectacle tout ensemble extraordinaire et affligeant de la plus complète indiscipline.

Le 16e corps d’armée est mis en état d’alerte. Au petit matin du 21 juin 1907, près de soixante mille soldats sont engagés sur tous les terrains hostiles du Midi. La guerre civile peut éclater d’un moment à l’autre. Ce sont finalement les représentants des Comités de défense viticole, Palazy et Marty, qui exhortent de façon émouvante, inlassablement et à tour de rôle les troupiers révoltés, pour leur demander de rentrer dans l’ordre. Ils y parviennent ; mais il ne faut rien de moins que l’autorité du général Bailloud, commandant le 16e corps d’armée, pour décider les soldats à désarmer et à regagner leur casernement avec la promesse qu’ils ne subiront aucune punition individuelle. On apprendra bientôt le transfert du 17e régiment d’infanterie à Gap et l’embarquement des mutins vers la Tunisie.

La séance qui se déroule pendant ce temps au Palais-Bourbon est l’une des plus dramatiques, parmi celles qui sont inscrites dans les annales parlementaires. Tous les députés du Midi se déchaînent à la tribune. Ils adressent au chef du gouvernement les reproches les plus sévères et lui attribuent la responsabilité des conflits sanglants qui se déroulent dans leurs départements. Malgré la redoutable attaque de Jean Jaurès qui déclare au président du Conseil avec sa véhémence retentissante : « Vous êtes la contradiction et la guerre civile ! », Georges Clemenceau réussit à conserver la confiance de la Chambre après s’être fait taxer de légèreté, d’imprévoyance et d’incapacité.

Marcelin Albert arrive, la valise à la main, gueux parmi les gueux, sans même avoir secoué ses vêtements couverts de la poussière accumulée au cours des récents meetings et de son voyage. Il a cinquante-six ans et c’est la première fois depuis le début de sa vie qu’il vient à Paris. De suite, son intention est de se rendre à la Chambre pour tenter de provoquer un coup d’éclat afin d’attirer l’attention des parlementaires et du gouvernement sur la misère des vignerons du Midi mais bien sûr, il se heurte aux difficultés de l’entreprise.

Le dimanche, dans la matinée du 23 juin 1907, Marcelin Albert se présente inopinément place Beauveau et parvient de façon sensationnelle à se faire introduire auprès de Georges Clemenceau. On ne saura sans doute jamais si le piège qui se referme était prémédité. Le président du Conseil s’apitoie d’abord sur le sort misérable de son visiteur inattendu tout en lui laissant la liberté alors qu’il se trouve sous le coup d’un mandat d’arrêt. Dans les ors de la République, il est sermonné et rendu responsable de la mort des six personnes tuées à Narbonne. Penaud comme un enfant fautif, il s’engage à revenir bien vite au pays pour calmer les esprits et à se constituer prisonnier s’il échoue. Clemenceau serre alors les mailles de son filet. Marcelin Albert ne s’aperçoit d’aucune malignité lorsque le rusé chef du gouvernement lui tend un billet de banque destiné à payer le trajet de son retour. Il se fait inviter pour dîner au café Soufflet, se laisse conduire en automobile par quelques journalistes soucieux de lui faire visiter les hauts-lieux de Paris ou bien de le trahir et termine la journée par une promenade au bois de Boulogne suivie d’un accueil à Saint-Cloud.

Les télégraphistes du gouvernement oeuvrent toute la nuit. Lorsque Marcelin Albert arrive le lendemain matin à Narbonne, il est déjà perdu. Il s’entretient avec les membres du Comité de défense viticole ; de là, il gagne Argeliers en automobile où il est de retour dans la soirée du 24 juin 1907. Du haut du toit, sa tribune ordinaire, il raconte sa visite au président du Conseil, mais l’étoile du malheureux « apôtre » auparavant si brillante, est devenue en quelques jours bien pâle. Clemenceau était le dernier à qui Marcelin Albert devait confier sa détresse.

Le lendemain, le Comité de défense lui fait entendre qu’il doit aller sans plus de délais, rejoindre les prisonniers de Montpellier. « Lou Cigal » se présente à la maison d’arrêt le mercredi 26 juin où il est incarcéré sans incident. Même en cette circonstance, on montre désormais quelque défiance à son égard. Son départ est étroitement surveillé de peur qu’il ne prenne un autre chemin.

Quelques fidèles seulement lui restent et il part pour la geôle sans une seule acclamation. À Montpellier on ne manifeste pas davantage, et cet abandon n’est pas étranger, sans doute, à la crise de larmes qui le terrasse lorsqu’il se constitue prisonnier. Cette fois, publiquement, il ressent quelque émotion. Celui que Georges Clemenceau avait appelé « pauvre homme », est physiquement et moralement à bout de forces. Il préside depuis plusieurs mois, à un travail d’organisation immense ; il revient de chaque meeting plus épuisé ; et le voyage à Paris, avec toutes ses émotions, ont achevé de le détruire.

L’exécution de Marcelin Albert a été suivie, chez les viticulteurs, d’un peu d’incertitude au sujet de la direction du mouvement. Le comité d’Argeliers et les autres comités, qui ne le trouvaient plus à la hauteur des événements, furent à deux doigts d’une scission. Déjà, avant son arrestation, le docteur Ferroul parlait de l’encadrer dans un grand comité général où seraient représentées toutes les fédérations départementales. Le 29 juin, l’Assemblée nationale vota une loi contre la fraude et le 22 septembre, la Confédération générale des vignerons du Midi fut créée. La guerre du Vin n’a pas eu lieu. Elle a bien failli éclater dans le Midi, il y a cent ans, en 1907.  

 

© Gérard JEAN

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