Une chronique de Gérard JEAN ©

  23 avril 1848

Instauration du suffrage universel.

Pour la première fois au monde, les hommes de Limoux comme tous leurs compatriotes des villes et des villages de France, sont appelés à élire au suffrage populaire universel, leurs représentants, députés de l'Aude, à l'Assemblée constituante.

 

 

Le 2 mars 1848, le suffrage universel est à nouveau proclamé en France, après la Constitution de 1793 qui l’avait déjà adopté sans l’appliquer. Mais aujourd’hui, le peuple entier sans distinction de classe, les domestiques, les pauvres, les prêtres et même les soldats de notre pays vont participer aux opérations électorales pour la première fois au monde.

L’organisation du scrutin est réglée par plusieurs instructions du ministre de l’Intérieur Ledru-Rollin. Les savants de l’Institut sont consultés et ils affirment doctement que le dépouillement de l’élection va se poursuivre durant 354 jours, compte tenu du nombre de bulletins - qui devront être imprimés car la moitié de la population masculine ne sait pas écrire - et de la multitude des inscriptions nominatives. Heureusement, ils se trompent et corrigent leurs estimations.

La France entière se prépare à ces élections, dont la date est fixée au jour de Pâques de l’année 1848. La campagne électorale est brève ; elle se fait presque uniquement au cours de réunions publiques qui se tiennent bien souvent en plein air et par l’entremise de journaux partisans, voire provocateurs. Les systèmes employés pour égarer l’électeur misent fréquemment sur son ignorance ainsi que sur son illettrisme.

La grande foire de Limoux donne libre cours à tous les verbiages. Il se raconte partout que les adversaires du gouvernement expliquent aux paysans afin de les persuader, que Ledru-Rollin s’appelle le duc Rollin et qu’il a deux maîtresses : la Marie (la mairie) et la Martine (le poète constituant Lamartine, qui vient d’empêcher que l’on substitue le drapeau rouge au drapeau tricolore). Quelques citoyens peu scrupuleux vendent leurs voix aux courtiers d’élections et il faut que le préfet rappelle les articles du Code punissant de pareilles accordailles. Tous les boniments, s’entendent sur le marché qui se tient habituellement le vendredi dans notre ville, c’est-à-dire l’avant-veille du scrutin.

Déjà, les cortèges arrivent à Limoux, chef-lieu de canton, avec les maires, les instituteurs et les curés en tête, car dimanche chaque commune va voter à tour de rôle, la plus éloignée étant la première nommée. La situation est calme ; il n’y a pas de troubles à proprement parler, mais la peur toutefois conduit à laisser par précaution quelques hommes dans les villages, chargés de veiller sur les femmes et les enfants. Ils voteront dès lundi à Limoux, lorsque la relève sera de retour, ou plus tard si les événements l’exigent. Les électeurs ruraux s’en vont par villages et hameaux, par groupes, précédés de drapeaux tricolores, de fanfares, et en chantant la Marseillaise. Dans le plus grand ordre, ils vont déposer leur bulletin dans les sections de vote.

Le dimanche 23 avril 1848, le peuple se rend aux urnes avec un enthousiasme inouï. Le clergé a retardé, ou le plus souvent avancé, l’horaire des offices religieux. Depuis cinq heures ce matin, les cloches sont en branle et sonnent à toute volée presque sans discontinuer. Depuis que le soleil est levé, tous les électeurs, c’est-à-dire toute la population mâle au-dessus de vingt et un ans révolus se réunit devant le parvis de l’église Saint-Martin. L’animation est à son comble dans toutes les rues environnantes et jusqu’à la place aux Herbes où les gens mangent, dorment et se côtoient depuis maintenant trois jours.

Tous ces hommes émus de patriotisme et recueillis se mettent alors en rang, groupés d’abord en fonction de leur village d’origine, puis deux par deux, suivant l’ordre alphabétique. Sous la conduite des maires, des curés, des instituteurs, du juge de paix, des citoyens influents ils partent déposer dans les urnes, sans autre impulsion que celle de leur conscience, sans violences, les noms des hommes dont la probité, les lumières, la vertu, le talent et surtout la modération leur inspirent le plus de confiance pour le salut commun et pour l’avenir de la République. Les soldats, de même que les gendarmes, iront à part, encadrés et sous l’autorité de leurs commandements respectifs.

Pierre Rousseau Tailhan, le nouveau maire de Limoux, dont le mandat sera si court, rappelle à ces braves gens la gravité et l’importance de l’acte qu’ils vont accomplir. Il leur recommande de ne point se laisser accoster, ni détourner par des personnes qui pourraient chercher à les tromper. Ils doivent marcher sans se désunir et rester ensemble, chacun à son rang, jusqu’à ce que le vote ait eu lieu. Il pleut ce jour-là, mais ils ne doivent en aucun cas se mettre à l’abri dans les maisons, au risque d’être à la merci du riche ou du puissant. Surtout ils ne doivent accepter aucun verre de vin, aucune tranche de pain, sinon ils s’exposent sans autre forme à être soudoyés !

C’est alors que l’on voit des citoyens riches et pauvres, ouvriers ou soldats, propriétaires ou prolétaires, porter leurs suffrages, pour la première fois imprimés, au scrutin. Ils les déposent dans l’urne puis ils reviennent avec la satisfaction peinte sur les traits, comme s’ils venaient d’assister à une pieuse cérémonie. Leurs visages expriment le recueillement et la sérénité. Ils ont voté universellement… mais tout aussi naïvement, comme les notables et la classe dirigeante leur avait demandé de le faire !

Le lendemain, un rappel est organisé pour les électeurs retardataires, puis les urnes contenant les bulletins des sections sont scellées et transportées, à la lueur des torches et sous la protection de la garde nationale, jusqu’à la mairie, où elles sont gardées militairement pendant la nuit.

On manque alors d’expérience et le dépouillement ne se fait pas très rapidement ; il dure quatre jours. Le 28 avril, la foule s’assemble toute la journée, rue de la Mairie, face à l’Hôtel de Ville, et c’est seulement à dix heures du soir que le maire, accompagné des adjoints, du secrétaire de mairie et de la plupart des élus de l’arrondissement, descend pour proclamer les noms des sept représentants élus à l’Assemblée constituante par le département de l’Aude. Ce sont : Jacques Jean Antoine Anduze-Faris, qui est manufacturier à Chalabre ; le propriétaire foncier, futur tribun, Armand Barbès ; Pierre Hercule Edmond Joly, avocat à Limoux ; Théodore Jean Joseph Siméon Raynal, journaliste et négociant à Narbonne ; l’homme de lettres, Jean Bernard Sarrans ; Jean-François Louis Solier, avocat à Castelnaudary ; et Pierre Lucien Trinchan, avocat à Carcassonne.

La nuit est sombre et la population pousse des cris pour démontrer un immense enthousiasme, lorsque le maire avec ceux qui le suivent, monte sur une estrade improvisée, amalgame bien fragile de tonneaux, de planches et de soliveaux. Des torches brûlent, perçant l’obscurité, et l’on aperçoit les drapeaux flottant à la façade de l’Hôtel de Ville. A chaque nom, se sont des « Vive la République », des applaudissements, des roulements de tambour, des sonneries de clairon. Le peuple exulte, puis la proclamation terminée, tout rentre dans l’ordre. Demain, au petit matin, tous les bulletins recensés seront publiquement brûlés.

Le succès inaugural du suffrage universel et la participation massive, exceptionnelle enregistrée à Limoux comme dans tous les autres cantons de France le 23 avril 1848, se sont joués dans l’attachement des citoyens à une institution qui n’enregistrait pas seulement les rapports de force, mais qui donnait à des hommes d’abord - puis à des femmes presque cent ans plus tard - une dignité que leur condition sociale leur déniait.

 

 

 

© Gérard JEAN

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