Une chronique de Gérard JEAN ©

  22 septembre 1892

Première fête de l'Aragou

Les commémorations du centenaire de l'abolition de la Monarchie et de la proclamation de la République sont à l'origine des fêtes de la Petite-Ville qui se perpétuent depuis, traditionnellement.

 

Depuis la veille, Limoux connaît une grande effervescence. Hier en effet, le maire Noël Peyre a fait apposer dans toute la ville de grandes et belles affiches blanches officielles à gros caractères noirs, pour exhorter ses administrés à pavoiser joyeusement leurs demeures en souvenir de la proclamation de la République. Puis, le tambour de ville a crié, rue après rue, l’annonce solennelle rappelant à tous les citoyens ce que représente la date du 22 septembre 1892. Enfin, sur les murs choisis pour leur emplacement, les gardes-champêtres ont collé le programme des fêtes annoncées, habilement composé par les soins d’une Commission municipale mise en place au cours du dernier Conseil.

Plus tard dans la soirée, la Société des Beaux-Arts de Limoux animée par Monsieur Dujardin-Beaumetz et Madame la présidente, son épouse, a offert ses libéralités. Elle avait en effet décidé de consacrer chaque année une partie de ses fonds à l’embellissement de la commune et cette fois, elle a choisi d’installer une fontaine monumentale sur la place du Rosaire que l’on appellera demain : Place du 22 Septembre. L’inauguration donne déjà à la fête républicaine qui doit avoir lieu, un caractère de fête locale.

Une statue pleine de noblesse, d’une grande beauté, est maintenant érigée sur le socle que l’on a construit spécialement pour elle. Il s’agit de La Source, ainsi dénommée. L’œuvre de génie réalisée par le sculpteur français Louis Sauvageau, né en 1822, fils d’un monteur en cuivre, représente la nymphe Tétis, divinité subalterne des sources et des fontaines, versant avec un charme discret l’eau contenue dans l’urne qu’elle tient de façon presque langoureuse à bout de bras. La Source, inspirée du style Napoléon III est la seule œuvre en fonte de fer connue de l’artiste. Elle a été coulée en 1862 dans les prestigieux ateliers haut-marnais du Val-d’Osne créés par Jean Pierre Victor André, autorisés à la suite d’une ordonnance royale du 5 avril 1836.

La nuit tombe peu à peu. Le moment est venu de tirer les bombes du feu d’artifice dont les détonations viennent s’ajouter aux sonneries bruyantes des cloches. La retraite au flambeau ; les retraites dirons-nous - car la population doit se partager entre les défilés conduits par les deux sociétés musicales de la ville qui ne sont pas arrivées à se mettre d’accord - parcourent les rues, se croisent et se chamaillent, quand les lampions ne servent pas d’assommoirs ou de projectiles. Pour les uns, il s’agit de jouer des marches militaires graves et solennelles où priment clairons et tambours ; pour les autres, surtout les plus jeunes, ce ne sont que des airs joyeux de fête, des farandoles et des sauteries.

Aujourd’hui, alors que l’on commémore le centenaire de la première année de la République française qui a commencé à minuit, le samedi 22 septembre 1792, le 1er vendémiaire An I, la liesse des limouxins est à son comble. Très tôt ce matin, les pauvres et les indigents n’ont pas été oubliés. Les premiers offices n’étaient pas terminés que déjà on avait procédé à la distribution des bons de pain, de viande et de vin pour une valeur de six cents francs. Puis, ce sont les lâchers de bonshommes en baudruche désopilants gonflés au gaz qui dérident tout le monde à la sortie de la grand’messe. Les enfants pris d’une folle gaieté poussent des cris assourdissants et l’on voit même rire nous a-t-on dit, des personnes habituellement très graves.

  Le repas de midi est comparable à celui que l’on sert à l’occasion des grandes fêtes de Septembre. Pas une seule famille n’a voulu être privée de son canard rôti, le plus gros et le meilleur, acheté vendredi au marché, plumé et embroché tôt ce matin. Il y a du millas, bien épais, doré et croustillant sur toutes les tables et chacun pourra boire à satiété, deux litres ou plus s’il le souhaite, du vin vieux de sa propriété.

Tous se précipitent ensuite vers la place où vont avoir lieu les jeux traditionnels de la jeunesse. Les futurs concurrents, des garçons habitués et rusés, partent seuls en courant repérer les arcanes de leurs futurs exploits ; les petits enfants et les filles suivent d’un pas rapide, main dans la main, ou chiffonnant la jupe de leur mère. Le mat de cocagne est dressé - celui-là même que l’on conserve encore dans le sous-sol du Musée Petiet - Il s’agit d’un poteau de six à sept mètres, spiralé aux couleurs de la République, dont on a savonné la base sur deux mètres au  moins, afin de rendre très difficile le début de l’ascension.

Mais il faut compter sur l’astuce de ces garçons de la rue habitués aux exercices physiques, ils ont enduit de poix ou de résine leurs chaussures et leurs avant-bras, ils sautent haut afin d’éviter la zone critique du départ. Ils enlacent le mat de leurs bras et de leurs jambes ; voilà qu’ils atteignent le cerceau du sommet d’où pendent, poulets, oies et canards vivants entre jambons et bouteilles de vin. Deux mètres encore, le plus dur reste à faire, il faut lâcher prise d’une main pour toucher le lot convoité. C’est gagné ! Le garçon se laisse glisser pour redescendre ; le concurrent suivant mieux préparé par la quête journalière des nids de pies saute tout simplement… d’une hauteur de cinq mètres. Terrifiant ! La famille au bas du poteau exulte et applaudit ; le repas dominical suivant est assuré.

Il y a aussi la course aux sacs ; le jeu de la cruche ; celui de la poêle toute noire de fumée, qui consiste à détacher de l’ustensile suspendu à une corde, avec les dents, les mains liées derrière le dos, une pièce de monnaie collée au fond par du suif ; le jeu des ciseaux où les filles sont généralement maîtresses malgré leurs yeux bandés.

A seize heures, enfin, la municipalité et le Conseil presque au complet, accompagnent M. Beaumetz, le député de l’arrondissement, à la Place du 22 Septembre où se dresse la nouvelle statue « La Source » qui surmonte la fontaine monumentale. La Musique et l’Orphéon précèdent le cortège suivi d’une foule considérable. Après les accents vibrants de La Marseillaise, M. Beaumetz prend la parole pour expliquer ce que fut la mémorable journée du 22 septembre 1792 en citant l’abbé Grégoire qui avait déclaré : « Les rois sont dans l’ordre moral ce que les monstres sont dans l’ordre physique. Les cours sont l’atelier du crime, le foyer de la corruption et la tanière des tyrans. L’histoire des rois est le martyrologue des nations ».

Monsieur le Maire dit ensuite quelques paroles sur la Révolution et termine ainsi : « Unissons-nous autour de cet arbre de la Liberté que nous avons consolidé ; faisons le serment de ne jamais nous départir de nos immortels principes et que la statue que nous inaugurons aujourd’hui soit pour nous l’emblème de la source qui va nous prodiguer à tous la liberté, l’égalité et la fraternité ! ».

Alors, la pluie menace de tomber. « Coco » Théron tambourine pour annoncer que le feu d’artifice qui doit être tiré à vingt et une heure, sera avancé de trente minutes. La ville est bien illuminée, sauf peut-être sur la Place du 22 Septembre où quelques lampions supplémentaires auraient produit le meilleur effet. Et voilà comment, la coutume de célébrer une fête locale propre à la Petite-Ville et au quartier de l’Aragou s’est perpétuée depuis la commémoration du centenaire de la proclamation de la 1ère République et de l’inauguration de la statue La Source.

 

 

© Gérard JEAN

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