Une chronique de Gérard JEAN ©

  21 novembre 1631

Une effroyable épidémie de peste anéantit la population de Limoux.

Trois des six consuls en exercice meurent, ainsi que 3.300 habitants. La ville est délivrée du fléau après l'intercession de Notre-Dame du Rosaire.

 

 

Une terrible épidémie de peste, la plus effroyable peut-être de tous les temps, a franchi depuis quelques semaines les remparts protecteurs de notre cité. Le mal venu du Languedoc atteignait hier Carcassonne ; il s’abat aujourd’hui sur notre ville malgré la fermeture de toutes ses portes. Nul ne doit en sortir. Nul ne peut y pénétrer sans l’autorisation expresse des consuls qui ordonnent la mise à feu sans condition des charrois de marchandises, lorsqu’ils se présentent derrière les chaînes. Les mendiants, les pauvres misérables voient leurs hardes brûler avant de trouver refuge, souvent nus, déjà contagieux, au fond de quelque fossé pestilentiel.

En l’an du Seigneur 1631, la ville de Limoux est frappée d’une calamité autre que la guerre et la famine. Le nombre de victimes est tel, qu’on ne l’a jamais entendu dire, ni vu, ni lu, dans les temps passés. La mort n’épargne aucune rue ; elle frappe à toutes les portes. Les familles sont décimées et les fosses creusées dans les cimetières ne suffisent plus à contenir les corps pestifères enfouis dans le sol des églises, sous la terre des parvis ; enterrés dans les jardins, derrière les murs de la ville, le long des berges de l’Aude.

Celui qui semble aujourd’hui en bonne santé sera demain porté dans un linceul. Ses ganglions grossissent, sous les aisselles et dans l’aine, ce qui est le signe infaillible de sa mort. Les femmes et les hommes, plutôt les jeunes que les vieux, sont malades seulement deux ou trois jours, puis ils meurent. L’épouvante est partout. Les prêtres du clergé séculier ainsi que les religieux des ordres monastiques succombent à leur tour. Ils étaient pourtant nombreux, mais ils ne peuvent donner à tous les derniers sacrements. 

Les limouxins se réfugient dans les églises, les consuls à leur tête. Ils se prosternent en larmes sous la main de Dieu, et tous poussent vers lui un cri de détresse, prenant à témoin la statue miraculeuse de Notre-Dame du Rosaire extraite de sa niche du couvent des frères dominicains et conduite en procession, chaque fois qu’elle doit intercéder pour que cessent les calamités publiques.

Un grand et magnifique tableau récemment restauré, conservé de nos jours dans l’église de l’Assomption, permet d’expliquer avec quelque exactitude, l’importance du fléau ayant ravagé notre pays au XVIIe siècle. On voit, sur cette peinture d’époque, nos pères terrifiés, effrayés, soutenant les mourants, implorant agenouillés et bras tendus toutes les faveurs célestes réunies sous les traits de la Vierge Marie descendue des nues afin de présenter l’Enfant Jésus aux affligés vers qui elle lance son rosaire, ainsi que les trois consuls survivants venus apporter leur offrande, en l’occurrence une superbe lampe d’argent ; mais aussi un texte d’une émouvante éloquence peint sur la toile pour relater l’épidémie pestilentielle.

« L’an 1631, la ville de Limoux étant frappée par la peste, il y mourut 3.300 personnes et 3 consuls, savoir : les sieurs Jacques de Benevan, Jacques Barthe, bourgeois, et le sieur Raymond Vilard, et noble François de Vézian, seigneur de Lansac, avocat en parlement ; les sieurs Bertrand Fournié et François Aymeric, bourgeois, restants par la divine Providence, firent le 21 novembre vœu à Dieu et à la glorieuse Vierge Marie, fondatrice du Saint-Rosaire, au nom de la dite ville, de consacrer une lampe d’argent à la chapelle du Saint-Rosaire, après quoi la peste cessa par une faveur extraordinaire du ciel. Ce vœu fut accompli en l’an 1640, étant consuls Me Pierre Desprit, magistrat royal, Pierre d’Azam, Antoine Breil, Pierre Martin, bourgeois, Claude Faure et Jean Echausses. La même faveur avait été octroyée à la ville en l’an 1591 ».

Trois mille trois cents habitants de Limoux, sûrement plus des deux tiers de la population d’après les estimations démographiques les plus raisonnables furent victimes de l’effroyable épidémie ; trois mille trois cents habitants moururent de la peste en l’an du Seigneur 1631.

C’était le 21 novembre, l’anniversaire du jour où la Vierge Marie a été présentée au temple ; les bienheureux survivants s’engagèrent solennellement à faire chaque année une procession extérieure en témoignage de reconnaissance envers la miséricorde divine et envers Marie, leur puissante protectrice.

Des fêtes d’une prodigieuse ampleur ont rappelé pendant deux cent cinquante ans, ce vœu, qui avait pris à Limoux une incommensurable importance. Puis la ferveur déclina peu à peu, entraînant le courroux de l’évêque Monseigneur Félix Arsène Billard qui clamait justement le 21 novembre 1886 son indignation en ces termes « O Ville de Limoux, ville rachetée de l’incursion de l’ennemi, qu’il ait pour nom Sarrasin, Albigeois ou Huguenot, ville rachetée de l’invasion des eaux de ton fleuve débordé, ville rachetée des affreux ravages d’une épidémie pestilentielle, comment oses-tu provoquer le Dieu qui t’a sauvée ? N’as-tu pas peur de ses menaces ?

Ce vœu de la ville dit aussi « de la délivrance » est aujourd’hui encore honoré mais de façon tout à fait confidentielle par certains croyants qui ignorent l’origine même de leur acte de foi bien louable. Fallait-il remémorer la peste de 1631 à Limoux et l’affreuse détresse de nos aïeux ?

 

 

© Gérard JEAN

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