Une chronique de Gérard JEAN ©

  21 octobre 1712

L'effondrement des halles sur la place du Marché provoque une terrible catastrophe.

Vingt-cinq personnes meurent ensevelies et plusieurs centaines sont grièvement blessées.

 

 

Nous sommes au début du XVIIIe siècle et la fin du long règne de Louis XIV est proche. Depuis bientôt quarante ans, le quartier de l’église, dans sa bonne ville de Limoux, se reconstruit en bonnes pierres et solides charpentes. Tous, consuls, riches bourgeois et commerçants s’emploient à relever les vingt-six maisons qui donnaient sur la nouvelle place du Marché et qui ont été détruites par le feu au cours de la sinistre journée du 21 juin 1673.  

Les conséquences de cet incendie ont été particulièrement fâcheuses, puis la grande disette est survenue et enfin, voilà qu’est arrivé en 1709, l’hiver le plus rigoureux dont on garde le souvenir de mémoire d’homme. L’eau-de-vie dans ses flacons est devenue solide sous l’effet du gel, le vin a glacé dans ses tonneaux, le tronc des chênes a éclaté, soumis à des températures d’une rigueur extrême, et bien entendu, les blés, les vignes ainsi que tous les oliviers ont été détruits. L’imposition est sans mesure car notre pays est à nouveau entré en guerre à propos de l’occupation du trône d’Espagne par le duc d’Anjou.

Cependant les six consuls de Limoux ont été appelés plusieurs fois au son de la cloche. A de multiples reprises ils ont participé à des processions, puis ils se sont réunis, souvent, dans l’église Saint-Martin. Longtemps ils ont parlé avec les notables les plus influents de la ville et maintenant ils se déclarent prêts, face à la communauté, pour entrer avec elle dans l’ère moderne.

 Les maisons brûlées sont reconstruites, sur un plan régulier et plus rectiligne. Elles ont été éloignées du centre de la place publique afin que l’on puisse offrir plus d’espace au commerce du blé, des herbes et de la boucherie. Peut-être s’agit-il de certaines qui nous restent, dépourvues d’arcades ? En tout cas, elles ne sont plus à colombage et la pierre prend une grande part dans leur construction. Les rues adjacentes sont élargies, le tracé devient moins sinueux. Enfin, le grand couvert de bois primitif, vieux et délabré, situé face à l’ancienne maison consulaire, est détruit.  

Au milieu maintenant, se trouve un immense bâtiment carré, ouvert de chaque côté, formé de huit grands arceaux de pierre, et soutenu par quelques énormes piliers ronds. La lourde charpente et sa couverture n’ont pas encore été posées pourtant, depuis plusieurs mois l’important marché hebdomadaire s’installe entre les murs de cette nouvelle halle.

Le vendredi 21 octobre 1712 est une journée commerciale particulièrement suivie après la fin des vendanges, à l’approche de la Saint-Martin, et l’événement nous apprend fortuitement que le vendredi est un jour de marché traditionnel dans notre ville depuis au moins trois cents ans ! L’aube a vu arriver une multitude de villageois montés sur les attelages les plus divers. La grosse cloche de l’église s’est fait entendre à plusieurs reprises jusqu’à l’Angélus de midi qui vient de sonner. L’animation de Limoux est encore à son comble. Le va et vient est continu entre l’esplanade des Cordeliers où se tient déjà le marché au Bois et la place aux Herbes. Les comportes qui sèchent par dizaines le long des façades gênent considérablement la manœuvre des bœufs et de leurs longues charrettes, si bien que l’obstruction des rues est quasiment complète alors que tout un s’apprête à regagner la chaumière.

Soudain, un peu avant treize heures, alors que rien ne laisse prévoir la catastrophe, les clefs de voûte du grand bâtiment carré se libèrent, les huit arceaux des quatre côtés s’ouvrent, les murs craquent et s’effondrent sur la multitude d’animaux, d’hommes et de femmes encore présents. Les mouvements d’effroi et de panique sont indescriptibles, les cris de douleur sont insoutenables au milieu de la poussière et des ruines sous lesquelles vingt-cinq personnes meurent ensevelies, parmi des centaines de blessés grièvement atteints. Alors la grande « tercial » de l’église Saint-Martin sonne à nouveau. Non pas à grande volée, car il ne s’agit plus d’annoncer l’heureuse prière du jour, mais à coups de tintements longs et tristes pour faire savoir à tous les hommes valides qu’ils doivent apporter aux vivants leurs secours. Elle implore la clémence du Ciel et lui demande de préparer l’arrivée des saintes âmes issues de corps en grand péril.

Cette catastrophe a jeté en son temps un indicible émoi parmi la population, on l’aura compris. Sa relation nous est parvenue d’une façon curieuse. C’est en effet le prêtre de Saint-Polycarpe qui s’est servi du registre des sépultures afin de nous dire que le vendredi 21 octobre 1712, à une heure de l’après-midi, le bâtiment carré soutenu par huit grands arceaux, construit par la commune de Limoux au milieu de la place s’est effondré et que les malheureuses ouailles de sa paroisse enterrées les jours suivants ont été retirées des ruines. Ainsi s’est transmise confidentiellement, l’histoire de l’un des plus graves et des plus importants sinistres que nous ayons eu à connaître dans notre ville, hors faits de guerre, d’inondation ou d’incendie.  

 

© Gérard JEAN

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