Une chronique de Gérard JEAN ©

  20 juin 1907

La Révolte des paysans du Midi devient sanglante. Les gueux de la vigne meurent à Narbonne.

Le maire de Limoux se désolidarise de ses collègues et ne rend pas son écharpe tricolore. La troupe militaire est insurrectionnelle, tandis que la préfecture brûle à Perpignan.

 

 

 

Le mot d’ordre est tombé après l’ultimatum lancé à Montpellier devant plus de six cent mille viticulteurs. L’un après l’autre et par centaines, les maires de toutes les communes de l’Aude démissionnent comme ceux de l’Hérault, des Pyrénées-Orientales et même dans une moindre mesure comme ceux du Gard. Les conseils municipaux suspendent la vie communale ; les registres de l’état-civil sont clos ; on ne marie plus ; on n’enregistre plus les naissances, et les cimetières sont abandonnés aux morts sans les formalités ordinaires. Les fenêtres des mairies s’ouvrent d’où s’échappent les vols d’écharpes tricolores offertes au peuple en guise de solidarité.

A Limoux, la population demeure relativement calme bien qu’elle soit exaspérée par la tournure des événements. Assis devant son bureau de l’hôtel de ville, le maire Pierre Constans-Pouzols prend connaissance de la dépêche télégraphique que lui adresse Georges Clemenceau. Le gouvernement de la France n’accepte pas les démissions qui lui parviennent ; il ne se prête pas à une désorganisation administrative, dommageable aux intérêts de l’Etat, au bien de la région, et aux intérêts particuliers. Le président du Conseil s’inquiète des risques d’anarchie, s’apitoie sur le préjudice des humbles, se dit préoccupé par les petits fonctionnaires municipaux qui ne peuvent toucher leur salaire et signifie enfin que la force restera à la loi. Les élus de tout le département s’apprêtent à une longue résistance qui s’achève pour les plus déterminés, en prison ; mais Pierre Constans-Pouzols conserve les insignes tricolores de sa fonction, malgré la violente suspicion de quelques-uns de ses administrés.

A la suite du meeting de Montpellier, qui devait clore la période des manifestations extraordinaires organisées par les promoteurs du mouvement, les protestataires passent aux actes afin d’exécuter les décisions du Comité d’Argeliers. En vain, la Chambre se met à discuter d’urgence un projet de loi contre la fraude ; en vain, Georges Clemenceau adresse aux maires des quatre départements fédérés une longue lettre pour les rappeler à leurs devoirs et leurs responsabilités. Cependant, ni les députés, ni les adjurations du président du Conseil n’apaisent l’agitation. Le refus de l’impôt et la grève municipale s’étendent chaque jour. Les nouveaux enrôlés sous la bannière de Marcelin Albert ne se montrent pas disposés à désarmer.

Alors, le gouvernement pense que la gravité de la situation ne lui permet plus de prolonger davantage sa bienveillante longanimité. Le 18 juin 1907, Clemenceau déclare à la tribune qu’il est fermement résolu à faire respecter la loi sans délai : « Aussi longtemps, dit-il, que les viticulteurs se sont bornés à une campagne de protestation légale, nous avons laissé faire ; mais aujourd’hui l’action illégale s’exerce ouvertement ; cela, nous ne pouvons le tolérer ». Et il obtient de la Chambre un blanc-seing pour l’exécution immédiate des mesures répressives décidées la veille, en conseil des Ministres.

Dès le lendemain mercredi, dans la matinée, les principaux responsables du mouvement sont arrêtés et conduits aussitôt à Montpellier pour être mis à la disposition de la justice avant d’être incarcérés. Il s’agit du docteur Ernest Ferroul, le maire de Narbonne qui est un ancien député socialiste ; de M. Bourges qui s’était pourtant mis quelque peu en retrait ; du docteur Senty et de M. Cabanes, eux-mêmes membres du Comité d’Argeliers. Toutefois, Marcelin Albert contre lequel un mandat d’amener a été délivré, reste introuvable ainsi que ses bien fidèles lieutenants, MM. Bernard, Richard et Cathala. L’arrestation du docteur Ferroul, s’opère le matin au petit jour à Narbonne, et la présence des troupes considérables d’infanterie et de cavalerie arrivées pendant la nuit exaspère la population déjà surexcitée. Avant de se laisser appréhender, le maire démissionnaire harangue la foule massée devant sa maison et l’exhorte au calme du haut de son balcon.

Mais après son départ, les esprits continuent de s’échauffer. Les boutiques et les ateliers ferment ; des paysans arrivent des villages voisins pour grossir le flot populaire ; des barricades dressées barrent la promenade des Barques, d’autres sont élevées sur les boulevards et sur la place de la Mairie. Dans la soirée, une bande de manifestants assiège la sous-préfecture de Narbonne et tente de l’incendier. Le préfet de l’Aude, M. Aubanel et le sous-préfet, M. Icart, s’y trouvent sous la garde d’une compagnie d’infanterie. Des coups de feu tirés de l’intérieur, par les gendarmes dit-on, atteignent non seulement des assaillants, mais encore des personnes inoffensives, notamment le jeune Grangier, âgé de quatorze ans. Plus loin, des charges de cavalerie sont ordonnées ; sur le boulevard Gambetta les cuirassiers, contre lesquels des projectiles ont été lancés, font usage de leurs carabines ; de nouvelles victimes tombent ; des balles frappent mortellement Jean Ramon, l’ancien secrétaire de la Bourse du travail attablé au bar Pincourt. Sa fille est grièvement blessée ainsi qu’un autre consommateur.

La situation à Montpellier est également tragique aux abords du Palais de justice et de la maison d’arrêt où sont écroués le docteur Ferroul et les trois membres du Comité d’Argeliers. Les blessés se comptent par dizaines tant chez les manifestants comme chez les militaires de la troupe.

Le jeudi 20 juin 1907, dès l’aube, c’est toute la population viticole de Limoux vivement irritée, qui se rassemble pour aller à Narbonne soutenir ceux que l’on arrête et ceux que l’on fusille. Dans cette ville profondément affectée depuis la veille, une grave et farouche hostilité se manifeste contre les agents de la force publique dépêchés depuis Paris. Lorsqu’ils sont reconnus, ces agents sont cruellement maltraités. L’un d’entre eux, est saisi, roué de coups et condamné à mort séance tenante par un tribunal improvisé. Il s’agit de M. Grossot, un inspecteur de police appartenant à la Sûreté. Des forcenés le jettent dans le canal, il parvient à se sauver à la nage, et, sous la protection d’un groupe de braves gens, il court se réfugier à l’hôtel de ville. Devant l’attitude terriblement agressive d’une partie de la foule ameutée, la troupe postée dans l’édifice tire à l’arme de guerre plusieurs décharges meurtrières.

Le sang coule à Narbonne. Les gueux de la vigne s’écroulent tués sur le coup. C’est la mort d’Emile Rouquié, de Léon Maigneau, de Gaston Pagès et d’une jeune fille de vingt et un ans, Cécile Bourrel. Elie Daujeard succombera demain. A la surexcitation succède la consternation. Sur la place, aux endroits où sont tombés ces malheureux, les Narbonnais improvisent avec des pierres prises sur un chantier voisin de sommaires monuments commémoratifs.

Le général Van den Vaero est contraint d’ordonner aux soldats de remettre les baïonnettes au fourreau, tandis que le général Turcas est menacé d’être jeté à l’eau s’il ne renvoie pas les cuirassiers. La journée du 20 juin 1907 est véritablement insurrectionnelle. C’est la Révolte des paysans du Midi. Toute la région viticole est à feu et à sang. Le sous-préfet de Lodève est brutalisé et un moment retenu prisonnier. La bataille fait rage à Montpellier mais aussi à Perpignan où la préfecture est incendiée et son mobilier entièrement détruit. Alors, effrayés et dépassés par de si tragiques événements, les trois membres du Comité d’Argeliers qui d’abord s’étaient soustraits aux recherches : MM. Cathala, Bernard et Richard, se constituent prisonniers. Mais où donc se cache le « chef des gueux » ?  Et quel est le plan d’action secret de Marcelin Albert ?

 

 

© Gérard JEAN

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