Une chronique de Gérard JEAN ©

  2 mars 1925

Treize ans après sa mort tragique, le célèbre bandit Jules Bonnot fait des émules à Limoux.

Des gangsters armés et motorisés s'emparent du courrier postal.

 

C’est un lundi, le 2 mars 1925. La fin d’une journée de travail approche, semblable à toutes les autres, pour le facteur Pierre Moulis qui se dirige vers le chemin de fer comme il le fait toujours, un peu avant chaque arrivée de train. Sur une brouette, il a chargé les sacs postaux remplis de dépêches, de mandats nominatifs, et surtout d’espèces, sous forme de billets de banque et de pièces d’or. Il marche courbé, mais d’un pas assuré, car il connaît le chemin tout aussi bien que l’heure de départ de ce courrier qu’il transporte.

Lorsqu’il arrive presque au croisement de l’avenue de la Gare et de la route de Pieusse, à moins de cinquante mètres des cafés Arnaud et Gaxieux, il aperçoit effectivement une automobile capotée ; elle se trouve en stationnement, mais le moteur n’a pas été arrêté. C’est certain, ce type de véhicule est encore rare à Limoux en 1925 ; pourtant, il n’y prête pas outre mesure attention. Or soudainement, sur le point de parvenir à sa hauteur, trois bandits surgissent ; le premier lui assène un violent coup de poing à l’arcade sourcilière, le deuxième l’aveugle avec un jet de poivre tandis que le troisième s’empare du butin.

Ce genre d’agression n’est pas courant, mais le coup est rapide, quelques secondes suffisent au trio pour s’enfuir en direction de Notre-Dame de Marceille. Moulis est choqué. Il tremble d’émotion mais il va cependant faire preuve d’une intelligente initiative. Le bureau de poste est loin, il court et s’y précipite pour raconter l’attentat à ses collègues qui alertent aussitôt par téléphone la gendarmerie de Limoux et celle de Saint-Hilaire.

Le chef de cette dernière brigade, M. Roque, va immédiatement mettre en place un barrage ; activement aidé par la population, il fait amener à hauteur de l’ancien presbytère, au milieu de la chaussée, un tombereau ; mais il est déjà trop tard, l’automobile des bandits surgit, heurte les brancards, fait pivoter le chariot sur ses roues et force le passage. Le brigadier Roque et le gendarme Vallès s’élancent, bondissent sur le marchepied du véhicule revolver au poing, sommant le conducteur de s’arrêter, lorsque de la portière arrière claquent plusieurs coups de feu.

L’automobile reprend alors de la vitesse et disparaît en direction de Carcassonne. Hélas, les deux militaires se sont écroulés ; l’un n’est que superficiellement atteint au bras droit, malheureusement l’état de son chef blessé par deux balles à la tête est très grave ; malgré une trépanation on ne pourra extraire les projectiles. Mais que sont devenus les bandits ? A Pomas, ils interpellent un forgeron pour se faire indiquer la direction de Carcassonne. Il est alors 20 heures 30. Un peu plus tard, vers 21 heures, le capitaine Glatre, commandant la brigade de gendarmerie de Limoux, se met à leur poursuite avec une automobile dans laquelle prennent place quatre gendarmes.

Soudain, l’officier aperçoit à cent mètres devant lui, circulant en sens inverse, le véhicule des criminels qui rebroussent chemin ; il fait poster ses hommes armés de carabines derrière les arbres avec mission d’appréhender les malfaiteurs au passage. Mais ceux-ci se voyant dépistés, ils font encore une fois demi-tour et profitant de la totale obscurité - les phares des deux automobiles étant éteints - ils faussent à nouveau compagnie aux forces de l’ordre.

On retrouve leurs traces dans les parages de Cavanac où ils ont éventré plusieurs sacs et abandonné quelques toiles sur le talus de la route. Le montant du vol est impressionnant ; tout au moins 60.000 francs.

A partir de ce moment-là, on ne sait trop ce que sont devenus les bandits. On croit cependant qu’ils se sont dirigés sur Carcassonne et qu’ils ont pris ensuite la direction de Toulouse car, un officier de garnison a rencontré vers 23 heures 30, entre Alzonne et Villepinte, une auto occupée par trois personnes. L’affaire prend une importance considérable ; cependant, les moyens d’investigations sont encore très limités il y a soixante-dix ans lorsque l’on est mis en présence de bandes armées motorisées.

Toutefois, très vite, les dépêches signalent qu’une automobile appartenant à un marchand de chevaux de Béziers portant des traces de balles provenant d’un modèle de revolver en service dans la gendarmerie se trouve actuellement à Marseille. La Sûreté mène une enquête et procède à son examen minutieux ; on sait même qu’une réparation a été faite récemment au pare brise où il existait un trou provoqué par un projectile.

Le Parquet de Limoux ordonne par commission rogatoire de faire saisir l’automobile « Uni » découverte à Marseille afin qu’elle soit rapatriée pour être mise à la disposition du Juge d’instruction et lance un mandat d’arrêt contre les sieurs Martin Gleyzes, âgé de 43 ans, marchand de chevaux à Béziers et Ernest Aubès, âgé de 55 ans, propriétaire à Béziers qui ont à répondre des faits de vol qualifié avec violences aux agents de la force publique.

C’est le lundi 3 août qu’est évoquée à la session de la Cour d’assises de l’Aude du troisième trimestre 1925 la seule mais très importante affaire inscrite : celle du vol du courrier postal de Limoux. Trente témoins sont entendus durant deux jours ; Monsieur Morelli, Procureur de la République soutient l’accusation, les prévenus sont défendus dit-on par les meilleurs avocats du moment : Maîtres Heim et Merlat du barreau de Montpellier ainsi que Maître Nogué du barreau de Carcassonne. Les débats sont enfiévrés, passionnés, mais apparemment, aucune preuve évidente n’est apportée. Le jury populaire rend un verdict négatif sur toutes les questions et la Cour en conséquence prononce l’acquittement des deux inculpés.

Le brigadier Roques, lui, conserve « au centre du cerveau » deux balles qu’il est impossible d’extraire mais qui « s’enkysteront » devenant ainsi sans danger ; ainsi que la Médaille militaire et la Croix de chevalier de la Légion d’honneur.

   

 

© Gérard JEAN

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