Une chronique de Gérard JEAN ©

  16 août 1854

Le choléra-morbus décime la population de Limoux.

Ce jour-là, douze décès sont enregistrés dans notre ville.

L'épidémie qui débute le 29 juillet et prend fin le 19 octobre 1854 provoque la mort de cent cinquante et une personnes. Cinq jeunes religieuses de la congrégation de Saint-Joseph de Cluny, ainsi que le directeur de l'École des frères de la doctrine Chrétienne meurent, victimes de leur admirable dévouement..

 

 

L’archiprêtre Paul Jean Alberny, curé-doyen de l’église Saint-Martin, et le maire de Limoux François Auguste Espardellier, se retirent après une longue et grave concertation au sujet de la mise en branle des cloches. Le prêtre, souverain en la matière, désirait pouvoir continuer à sonner le glas des trépassés, même s’il le fallait dix à douze fois par jour, tandis que le magistrat de la commune souhaitait pour sa part ne pas affoler la population par de trop nombreuses annonces de sépultures. La cloche des morts doit rester muette au risque de provoquer d’imprévisibles mouvements de panique. Les habitants ne l’entendront plus jusqu’à la fin de l’épidémie de choléra qui a sévi dans notre ville, comme ailleurs en France, en 1854.

 En ce milieu du XIXe siècle, à Limoux, les conditions de salubrité ne sont ni meilleures ni plus mauvaises que dans la plupart des autres villes du Midi, c’est-à-dire qu’elles laissent vraiment à désirer pour ce qui concerne l’hygiène. Il n’y a pas de latrines publiques, ni d’urinoirs, et très rares sont les maisons qui possèdent un semblant de fosse d’aisance ; le plus souvent, les déjections sont jetées dans les ruisseaux qui les portent à la rivière. Il existe même tout près de l’habitat, des creux à fumier où l’on jette les excréments humains avec les autres immondices, et l’eau de boisson consommée n’est pas filtrée, encore moins traitée.

Les fabriques de drap alors nombreuses, occupent des familles ouvrières prolétaires qui logent en surpopulation fâcheuse, dans de grandes maisons que l’on appelle les arches, où la vie hygiénique de la communauté, assemblée autour des porcs, des oies, des canards ou des lapins est tout à fait déplorable.

D’autre part, il existe au sein même de la ville un asile où vivent dans les conditions de propreté que l’on imagine, quelque cent quatre-vingts aliénés. Des comportes, par exemple, placées à l’air libre dans les encoignures tiennent lieu de tinettes et les matières excrémentielles qu’elles reçoivent sont vidées à bras d’hommes dans l’eau de la rivière proche qui est ensuite puisée sans autre forme pour servir à l’alimentation.

L’origine du choléra est en ce temps-là incomprise et partant, les remèdes efficaces n’existent pas. Les meilleurs spécialistes de l’Académie de médecine se bornent alors à conclure de façon empirique que la maladie est la conséquence des modifications successives de l’atmosphère et de l’organisme. Une mauvaise hygiène, les excréments, les immondices, l’eau impropre consommée sont toutefois soupçonnés, ce qui conduit le maire François Auguste Espardellier à prendre un arrêté de salubrité publique, le 7 août 1854, dont les articles ne manquent pas de nous surprendre aujourd’hui.

Il défend en particulier de jeter par les croisées des fenêtres ou dans les tuyaux de descente, à quelque heure que ce soit du jour et de la nuit, les seaux de matières fécales ou les urines des vases de nuit. Par contre, il recommande aux bouchers de ne pas conserver dans leur boutique les excréments des bestiaux mais de les déposer dans le lit de la rivière, de préférence au courant de l’eau. Aux termes de l’arrêté municipal, les habitants de la commune sont tenus de balayer et d’arroser avec des eaux pures leur devant de porte, chaque jour à sept heures du matin et à six heures du soir. Enfin, la population est invitée à retirer de l’intérieur des habitations, les tas de fumier qui s’y trouvent, ainsi que les porcs et autres animaux de basse-cour.

L’épidémie de choléra se propage à Limoux, depuis le 29 juillet 1854, jusqu’au 19 ou 24 octobre de la même année. Chaque médecin réquisitionné est attaché à l’une des sections de la ville. Ce sont les docteurs Homps, Fournié, Molinier, Guiraud, Thomas et Joly, aidés d’un officier de santé non gradué. Tous soignent avec un dévouement admirable ; malheureusement, ils ne tiennent aucun bulletin ni aucun registre susceptible de nous renseigner sur l’évolution du fléau et les actes retenus par l’état-civil ne comportent jamais la cause du décès. Dans ces conditions, il ne reste aucune possibilité de vérifier, ni même de compléter les données généralement admises par le corps médical.

Il est toutefois possible d’avancer certains chiffres qui ne souffrent pas d’incertitude. En 1854, la population de Limoux compte 7.776 habitants. Pendant la période du premier juin 1854 au trente octobre 1854, les services municipaux ont enregistré deux cent soixante décès, dont celui de Marie Pauline Eulalie Maraval, la mère de Marie-Louise Petiet, survenu le vingt juillet 1854. Certaines journées sont indéniables morbides avec le paroxysme de douze de victimes, dont l’âge moyen est de quarante-trois ans, atteint le seize août 1854.

Il est généralement admis que cent cinquante et une personnes sont mortes dans notre ville des suites du choléra-morbus qui se propage au cours de la troisième pandémie mondiale : soit, dix-neuf enfants de moins de quinze ans ; quarante-cinq hommes de quinze à soixante ans ; vingt et un vieillards ; trente-sept femmes de quinze à soixante ans ; et vingt-neuf femmes de plus de soixante ans. Les pauvres gens du peuple en sont les principales victimes, l’asile des aliénés ainsi que les quartiers particulièrement insalubres offrent un terrain propice à la maladie que l’on ne sait pas soigner mais qui suscite d’admirables dévouements, tels ceux des sœurs de Saint-Joseph de Cluny qui perdent cinq des âmes les plus jeunes et les plus vertueuses de leur congrégation : Anne Chabaud, Françoise Rigaud, Eulalie Cluzel, Marguerite Espallac, et Marie Duranton ; ainsi que celui de François Thomas Joachim Foulquier, le directeur de l’École des frères de la doctrine Chrétienne, qui meurt le vingt-cinq septembre 1854, victime du choléra-morbus, dans son établissement scolaire situé à Limoux, 22, rue Blanquerie.  

 

 

© Gérard JEAN

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