Une chronique de Gérard JEAN ©

  14 septembre 1839

Les altesses, le duc et la duchesse d'Orléans visitent Limoux avant d'embarquer à Port-Vendres, pour l'Algérie.

La porte moyenâgeuse du Pont-Vieux trop étroite est détruite, afin de faciliter le passage du carrosse royal et sa sortie de la ville.

 

 

Les Orléans règnent en France. Louis-Philippe gouverne et son fils aîné, héritier du trône, visite les provinces de son futur royaume. Le prince Ferdinand Philippe, duc de Chartres, puis duc d’Orléans, est accompagné dans son périple par la jeune épouse de naissance allemande que lui a donné la Prusse : la princesse de Meklenbourg-Scheverin. Cette alliance ne déplaît pas au peuple. Le couple est gracieux, intelligent, épris de la littérature et de la pensée française, enfin de tout ce qui concourt au rayonnement intellectuel de notre pays.

 Le prince royal et madame la duchesse vont embarquer à Port-Vendres pour se rendre en Algérie. Au cours de leur difficile et long voyage depuis la capitale, ils traversent les régions méridionales afin d’évaluer l’état d’esprit du plus grand nombre possible de villes dans les provinces où ils seront plus tard amenés à conduire leur politique et à connaître les besoins des populations.

Leurs altesses passent sans encombre à Bordeaux, ensuite à Toulouse. A force de tours et de contours, elles visitent la célèbre école royale de Sorèze, s’arrêtent au bassin de Saint-Ferréol, puis elles pénètrent sans retard dans les villes de Revel, de Saissac et de Pezens. Après un accident matériel - quelque rupture de roue ou d’essieu - survenu à Montolieu, la voiture princière est immobilisée. Carcassonne accueille donc tardivement les héritiers de la couronne dans ses murs, alors qu’à ce moment ils devraient être déjà à Limoux.

En effet, une plaque de pierre apposée sur la maison qui fait angle, entre l’esplanade François Mitterrand et la rue Maurice Lacroux, à une hauteur curieuse assez exceptionnelle de cinq mètres, rappelle dans notre ville le passage de leurs altesses royales, le duc et la duchesse d’Orléans, les 13 et 14 septembre 1839. Cette inscription commémorative, comme d’ailleurs toutes celles qui jalonnent le parcours, avait été gravée à l’avance et ne fut pas rectifiée pour ce qui concerne les dates, car le séjour à Limoux du couple princier eut lieu en réalité du samedi 14 au soir, au matin du dimanche 15 septembre 1839. Ce qui fait dire que l’histoire est une science bien difficile, car même les pierres nous trompent !

Déjà, le maire, Auguste Louis Alexis Peyre, membre de la Chambre des députés, avait réuni à l’Hôtel de Ville la quasi-totalité des membres de son conseil municipal à l’effet de se rendre au-devant de leurs altesses. Le corps ainsi constitué se dirige vers le Pont-de-France où l’on a érigé depuis quelques jours un splendide arc de triomphe et dressé une tente pour les autorités. Les rues ont été abondamment sablées. D’abord pour améliorer leur aspect et donner une impression de propreté, mais surtout afin d’éviter le cahotement des attelages, ce qui aurait été fort désagréable aux augustes passagers.

Monseigneur le duc et madame la duchesse arrivent à dix-sept heures précises. Alors qu’ils descendent de voiture, le maire Auguste Peyre et le préfet de l’Aude se portent à leur devant pour les conduire sous l’arc de triomphe où vont être prononcés les discours de bienvenue. La duchesse est éblouissante de diamants. Le prince a revêtu l’uniforme de lieutenant-général et sa poitrine est barrée du grand cordon de l’ordre royal de la Légion d’honneur. Les plus hautes personnalités de la ville, en costume de cérémonie ou en grande tenue, sont entourées d’une foule considérable discrètement surveillée par de nombreux gendarmes qui sillonnent routes et chemins, et jettent un coup d’œil inquisiteur dans les malles-poste.

L’accueil du peuple est délirant, enthousiaste, les paroles de Ferdinand Philippe sont ponctuées par les cris unanimes de « Vive le Roi » ; « Vive Monseigneur et la Duchesse d’Orléans » ; « Vive le Comte de Paris ». Après sa réplique, le duc monte à cheval alors que son épouse reste dans une calèche découverte où elle admet à ses côtés le préfet de l’Aude et le maire de Limoux. Le cortège emprunte la rue de la Trinité, traverse la place du Marché en diagonale pour atteindre l’Hôtel de Ville par la rue de la Mairie. Des jeunes filles offrent des fleurs et complimentent Madame.

La grande salle du Conseil est somptueuse. Depuis quelques semaines, les crédits alloués pour la décoration n’ont pas été parcimonieux. Le buste du Roi et la console qui le supporte ont été bien entendu restaurés ; mais le plafond a été refait aussi, ainsi que le carrelage et les tapisseries. Les fenêtres sont tendues et les boiseries dorées. Trois cents francs, ce qui représente une somme considérable, ont été nécessaires pour peindre l’écusson et les armes royales, mais pour la représentation des couleurs nationales, il a suffit d’utiliser à profusion, de la mousseline rouge, de la percale bleue et du calicot blanc.

Lorsqu’ils arrivent au premier étage, le prince et la princesse sont successivement reçus par tous les corps constitués. Les maires et les adjoints des diverses communes de l’arrondissement sont venus en grand nombre, de même que les représentants du Conseil général et ceux du Conseil d’arrondissement. Le clergé séculier et régulier est fidèlement représenté, accompagné par les frères de la Doctrine chrétienne, auxquels se sont joints les membres des institutions charitables.

La nuit tombe. Après les allocutions, leurs altesses doivent se rendre à la sous-préfecture. Les rues, sur leur passage, ont été pavoisées. De grands mats ont été dressés d’où pendent des guirlandes et quarante-cinq lampions. Au milieu des plantes vertes, deux cent cinquante petites écuelles enflammées illuminent le parcours de sa majesté, le prince Ferdinand Philippe. Ce dernier assiste au grand dîner de gala qui lui est offert accompagné de son épouse, mais il demande que l’on annule le bal pourtant souhaité par la population. Les causes demeureront à jamais inconnues. Pourquoi le futur monarque a-t-il pris le risque de contrarier son peuple au soir d’une si grande journée d’allégresse ?

Le lendemain est un dimanche. Très tôt - il doit être cinq heures du matin - Monseigneur se fait conduire à l’hospice qu’il visite, puis il remet une somme de huit cents francs à distribuer au bureau de bienfaisance, pour les vieillards, les pauvres indigents et les malades. Il assiste à la messe dans l’église paroissiale Saint-Martin et repart à sept heures avec la princesse en direction de Perpignan. La sortie de la ville lui avait été facilitée par la destruction pure et simple de la vétuste Porte du Pont-Vieux, large de deux mètres, et par la démolition de quelques maisons adjacentes. Le passage du carrosse royal était devenu libre de tout obstacle !

Le temps est exécrable. La pluie tombe en abondance. Les fortes pentes du col de Saint-Louis demandent le renforcement des attelages, ce qui ne peut être réalisé par manque de chevaux. Le cortège qui s’apprêtait à pénétrer dans le département des Pyrénées-Orientales est contraint de revenir à Carcassonne pour retrouver la route d’Espagne jusqu’à Perpignan à partir de Narbonne. Moins de trois ans plus tard, le 13 juillet 1842, le prince Ferdinand Philippe, duc d’Orléans, âgé de 32 ans, sera la malheureuse victime d’un stupide accident hippomobile.

 

 

© Gérard JEAN

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