Une chronique de Gérard JEAN ©

  11 novembre 1918

La France célèbre sa victoire le jour de la Saint-Martin.

Depuis le Moyen-Âge, la fête de Martin est un jour de grande allégresse populaire, et plus encore pour la ville de Limoux, dont il est le Saint patron.

La commémoration de l'armistice conclu dans une clairière de la forêt de Compiègne, mêle depuis 1918 sur la tombe du soldat inconnu, la flamme du souvenir aux fleurs d'une sainte croyance millénaire.

 

Saint Martin, dont la fête est célébrée le 11 novembre, était souvenez-vous un soldat lorsqu’il est devenu évêque de Tours. Le partage de son manteau avec un pauvre qui meurt de froid est l’un de ses plus beaux traits de vertu, celui qui est resté surtout le plus populaire dans l’esprit des masses. L’histoire est connue tellement la scène a été reproduite à l’infini par le crayon et le pinceau. C’est à Amiens justement, près de l’une des portes de cette ville si durement éprouvée par les affres de la Grande guerre, si terriblement bombardée, sur la ligne qui constitue pendant longtemps la démarcation du front le plus sanglant, où se déroulent les combats les plus meurtriers de l’histoire moderne, que saint Martin rencontre sur sa route un mendiant qui tend la main.

Le grand saint de l’Occident, celui que nos pères honorent avec une particulière ferveur entre saint Denis et sainte Geneviève, à tel point que sa chape sert d’étendard à nos rois, prend en pitié la longue souffrance des soldats terrés dans les tranchées. Il nous donne la victoire, il sort de terre les vivants et permet que l’on enterre les morts.

Le jeudi 7 novembre 1918, à vingt et une heure, les parlementaires allemands se présentent devant le jeune capitaine français Lhuillier aux avant-postes de nos lignes, près de Haudroy, sur la route de La Capelle à Rocquigny, à bord de véhicules sur lesquels flottent d’immenses drapeaux blancs. Un trompette jette depuis le marchepied les notes tristes de quelqu’une de ces sonneries qui annonce la soumission et leur défaite. Mais la convention consacrant la capitulation retentissante de leur pays est signée par les plénipotentiaires seulement le lundi 11 novembre, jour de la Saint-Martin, à cinq heures du matin, dans le wagon de la délégation française stationné à Rethondes.

La coïncidence paraît tellement extraordinaire, presque divine, que l’on voudrait connaître la pensée profonde du maréchal Foch. Ce grand soldat, croyant en la religion catholique, a-t-il voulu confondre la victoire de la France et la gloire éternelle de saint Martin ! Car chacun sur le front de la Grande guerre, selon la famille spirituelle à laquelle il appartient reconnaît en lui son patron immédiat, qu’il soit instituteur socialiste, ou prêtre catholique, soldat ou aumônier des armées.

Devant nos monuments aux morts, les drapeaux s’éploient et claquent dans la lumière pour évoquer la lointaine victoire de 1918. Il ne restera plus demain aucun de ces valeureux combattants que l’on appelle Les Saint-Martin. Depuis le 11 novembre, ils déambulent, trois par trois, sanglés dans leurs anciennes tuniques qu’un mauvais tailleur d’échoppe a transformé en redingotes, boutonnés jusqu’au cou. Ils portent beau, les moustaches cirées, le torse droit, comme pour un défilé de revue pendant qu’ils tiennent à la main leur canne à bec de corbin à la façon d’une épée ou d’une latte. Ils remuent chaque jour les mêmes souvenirs de guerre ou de garnison. Chacun d’eux porte sur la poitrine, épinglé au drap râpé et luisant, un ruban rouge si large, qu’il ressemble de loin à l’entaille sanglante d’un coup de baïonnette. Garde à vous, les bleus… V’là Les Saint-Martin qui s’amènent !

La population entière de Limoux avec ses vieillards et ses permissionnaires, ses femmes veuves et ses enfants abandonnés depuis quatre longues années par leur père mobilisé, se réveille impatiente à l’aube du 11 novembre 1918. Les soixante-douze heures de délai accordées à l’Allemagne pour accepter ou refuser les termes du traité d’armistice sont écoulées. Le prêtre Simon Escarguel, de l’église Saint-Martin sort de son presbytère où il vient de passer une grande partie de la nuit à l’écoute de la Télégraphie Sans Fil. Gustave Riu qui remplace le maire Pierre Constans encore sur le front, attend fébrilement la dépêche officielle qui doit lui parvenir de la préfecture. Il est sept heures du matin, des bruits enflent et se propagent, apportés par une automobile depuis Carcassonne. La capitulation de l’ennemi est totale, mais ne s’agit-il pas d’une fausse information ! La ville de Limoux est oubliée au point de ne jamais recevoir paraît-il le premier communiqué officiel de la Capitulation.

Soudain toutes les fenêtres s’ouvrent, les cloches sonnent à la volée, les gens hurlent et crient à la Victoire. L’Armistice est signé avec des conditions écrasantes pour les Boches. C’est la fin de la guerre mais des mères pleurent ; la joie est indicible, mêlée toutefois de gravité et tempérée par le souvenir de ceux qui ne sont plus. Georges Clemenceau s’exprime à la tribune du Palais Bourbon à quatre heures de l’après-midi puis finalement la dépêche que Foch télégraphie à ses troupes parvient aux Limouxins : « Vous avez gagné la plus grande bataille de l’histoire et sauvé la cause la plus sacrée : la Liberté du Monde. Soyez fiers ! D’une gloire immortelle vous avez paré vos drapeaux ».  

La commémoration du 11 novembre 1918 se confond à Limoux, comme dans beaucoup d’autres régions rurales, avec la fête patronale carillonnée de saint Martin qui ramène pour quelque temps, au milieu de l’automne, un été tardif et toujours bienvenu. Il s’agit pourtant d’une célébration nationale moyenâgeuse en quelque sorte. Ce jour-là, tombe l’échéance du paiement des fermages. Toutes les récoltes sont rentrées et la plupart ont été vendues. C’est le moment où les vignerons de chez nous possèdent le plus d’argent. Ils paient le loyer de leurs terres et boivent le vin nouveau qui est tiré le jour de la Saint-Martin.

Les parlements de France recommencent ordinairement leurs travaux, les nouveaux consuls pour l’année suivante sont élus et la grande foire du mois de novembre, la plus ancienne, celle qui durait quelquefois jusqu’à cinq jours dans notre ville, fait partie de cette fête pendant laquelle on se livre à des réjouissances presque païennes. C’est un débridement fait de grandes allégresses populaires au cours desquelles l’oie de la Saint-Martin, la plus belle du troupeau choisie par le paysan, est consommée dans les églises au grand dam du clergé.

Et puis enfin, le jour de la Saint-Martin ! Lorsque les chansons à boire résonnent et que les danses rustiques des vignerons ébranlent le sol ; n’est-ce pas l’explication la plus vraisemblable concernant l’origine même du carnaval de Limoux, si long et si particulier, dont la tradition est reprise et perpétuée au début du XIXe siècle par les riches corporations des bouchers et des meuniers.

 

 

 

© Gérard JEAN

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