Une chronique de Gérard JEAN ©

  9 juin 1907

Six cent mille gueux du peuple de la vigne s'amassent à Montpellier.

La paysannerie de Limoux quitte ses demeures, elle descend dans la rue, se rassemble dans les cités, elle part crier à ses frères de France : "Nous sommes malheureux ! Nous sommes misérables ! Nous n'avons plus de pain dans nos maisons ! "

 

 

Les fortes délégations de Limoux et d'Alet défilent

 devant le palais de justice à Montpellier

 

Le Comité de défense viticole, les vignerons non affiliés de Limoux et les syndicats d’ouvriers, viennent d’adresser une demande pressante de subvention au Conseil municipal, afin de permettre au plus grand nombre possible d’indigents de se rendre au meeting de Montpellier où ils vont manifester en faveur de la répression de la fraude sur les vins.

Ils ont déjà obtenu de la Compagnie des chemins de fer du Midi une réduction de 75 % à laquelle s’ajoutent les sommes recueillies au moyen de la souscription publique. Le 4 juin 1907, les élus de la ville réunis autour du maire Constans-Pouzols, décident de leur attribuer mille deux cents francs, à valoir sur la provision constituée en vue de l’installation du réseau téléphonique, afin de couper court à toute manifestation hostile de la population limouxine très agitée. Les représentants de l’autorité municipale font tout leur possible pour démontrer à la fois leur solidarité et calmer une surexcitation de circonstance qui atteint son paroxysme.

« Le sucre et l’eau, voilà notre tombeau » clament nos paysans qui ne veulent pas croire à la surproduction et qui n’ont pas encore pris conscience du phénomène nouveau des importations de vin de qualité supérieure en provenance des colonies françaises. Pour eux, et ils ne veulent pas en démordre ! La fraude, le sucrage et le mouillage sont les pires calamités, causes de leur ruine.

Après Carcassonne, où ils s’étaient rendus très nombreux il y a quinze jours, les viticulteurs de Limoux et tous ceux du Midi sont allés manifester en grand nombre le dimanche suivant à Nîmes. Le défilé est parti à une heure et demie du jardin de la Fontaine, précédé par une cinquantaine de vignerons se tenant par la main de façon à former une longue chaîne, et marchant à reculons pour ouvrir les rangs pressés de la foule. Seul, derrière les tambours et les clairons, Marcelin Albert s’avance. Il est applaudi et acclamé, entouré, enlacé presque constamment par des fanatiques qui veulent l’embrasser.

Le Gard tout entier s’est joint aux trois autres départements viticoles pour protester contre la fraude. Une même pensée anime les deux cent quatre-vingts mille travailleurs de la vigne dont le cortège se déroule majestueusement le long des spacieux boulevards de la Nemusa antique. Dès le début de la matinée, les troupes de la garnison, composées d’un régiment d’infanterie, des bataillons d’artillerie et d’un groupe colonial d’intervention sont consignées dans leurs quartiers respectifs, en armes, prêtes à marcher contre la foule. Il faut toute l’autorité du Comité d’Argeliers pour interdire aux maires de venir au cortège ceints de leur écharpe car le mouvement des viticulteurs prend une ampleur politique.

Après les discours, pondéré du docteur Crouzet, violent du docteur Ferroul, c’est Marcelin Albert qui s’exprime. Puis il prononce le rituel serment des fédérés que les manifestants enthousiastes acclament et lorsqu’il descend de la tribune, des milliers de bras se tendent vers lui, les femmes et des vieillards pleurent. Une fois le rond-point de la République abandonné par les différents orateurs, le départ des gueux du peuple de la vigne s’accomplit dans le calme. Les trains se mettent en marche de dix minutes en dix minutes, et de tous les wagons monte ce cri d’espoir : « A dimanche ! Tous à Montpellier ! ».

Le travail dans les vignes ne se fait plus. Les foudres sont pleins d’un vin naturel que les spéculateurs achètent à des cours dérisoires. Les filles et les enfants pleurent dans les chaumières parce que le pain commence à manquer. Les femmes marchent sur les routes de meeting en meeting pour clamer dans chaque village la détresse des familles et leurs cris commencent à s’entendre jusqu’à Paris. Les hommes ne rentrent plus au foyer. Chaque dimanche, ils participent à des rassemblements pacifiques où ils crient toutefois leur colère contre le gouvernement de la France qui n’améliore pas leurs détestables conditions de vie et qui ne comprend toujours rien à leurs pitoyables revendications.

Le 9 juin 1907, les vignerons de Limoux comme tous ceux du Languedoc se rassemblent à Montpellier pour étonner le monde par leur esprit de solidarité, leur cohésion et leur discipline. Les édifices publics sont magnifiquement pavoisés, les balcons et les fenêtres ornés d’inscriptions et de drapeaux. Pour recevoir les manifestants, des habitants cèdent leurs maisons, aménagent des remises, les hôtels et les restaurants affichent des prix adaptés à l’événement. Le préfet de l’Hérault réquisitionne les écoles communales.

Combien sont-ils, le saura-t-on jamais ? Six cent mille certainement venus faire entendre les revendications du Midi viticole ! Huit cent mille ou un million peut-être comme l’affirment les grands reporters de presse des journaux les plus sérieux venus de la capitale. Tous les témoins du temps s’accordent à dire que la vision de cette monstrueuse marée humaine qui déferle sur Montpellier dépasse et de loin l’imagination. Une formidable armée pacifique, grossie de nouveaux contingents, campe jusque dans les églises ouvertes par l’évêque, Monseigneur de Cabrières. De la paille a été répandue à profusion sur les allées et depuis le début de la semaine, ceux qui n’ont pu trouver refuge dorment, mangent et boivent sur place à satiété.        

Il est quatorze heures. Le défilé se poursuit toujours grave, imposant, majestueux avec à sa tête le Comité d’Argeliers, puis la foule innombrable se masse sur l’Esplanade. En ce lieu, du haut de la tribune dressée au milieu du forum, Marcelin Albert, le « rédempteur », escorté de son fidèle lieutenant, Ernest Ferroul, le maire de Narbonne, rappelle que l’heure est venue d’exécuter les résolutions énergiques antérieurement décrétées. Que ce soit la grève de l’impôt ou bien la démission de toutes les municipalités dans les départements fédérés de l’Aude, du Gard, de l’Hérault et des Pyrénées-Orientales.

« Demain à huit heures du soir, déclare Ferroul, je fermerai l’hôtel de ville de Narbonne, après y avoir fait arborer le drapeau noir et au son du tocsin de la misère, je jetterai mon écharpe à la face du gouvernement ». Gaston Faucilhon, l’adjoint au maire de Carcassonne, dont le nom est aujourd’hui aussi populaire dans les départements révoltés que ceux d’Albert et de Ferroul, s’assure la priorité du geste en offrant son écharpe tricolore à la foule enthousiaste qui s’en empare et la met en lambeaux. C’est alors la scène mémorable du serment solennel. Des dizaines de milliers de voix répètent la formule prononcée par le grand chef de la croisade, plus populaire, plus acclamé que jamais.

Une déclaration de guerre vient d’être adressée au gouvernement de Clemenceau. Marcelin Albert commence à prendre peur. Il se retire pour quelques instants de repos dans son hôtel, en proie à une grande exaltation, crispé et le visage pâle, son chapeau à la main. Les manifestants le réclament en chantant la Marseillaise des vignerons composée comme un hymne précurseur de révolte. Il se montre au balcon entouré de jeunes filles portant des fleurs et lance un solennel appel au calme, mais il est inquiet car il ne maîtrise plus les lendemains qui s’annoncent. 

 

 

 

© Gérard JEAN

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