Une chronique de Gérard JEAN ©

  5 mai 1907

La grande détresse des vignerons de l'Aude.

Tout ce que Limoux compte de viticulteurs se rend à Narbonne où commencent véritablement les plus impressionnants rassemblements de foule de l'histoire de la paysannerie française.

 

Depuis ces dernières années, la mévente des vins conduit peu à peu les propriétaires vignerons à la misère la plus affreuse. Un mouvement formidable secoue les populations méridionales et depuis le mois dernier des manifestations à caractère séditieux se déroulent, chaque jour plus importantes. Toute heure qui passe depuis le printemps de l’an 1907, détruit davantage la propriété viticole dont l’exploitation conduit inexorablement vers les ruines qui s’accumulent.

Le cours des vins s’effondre. L’hectolitre à cinq francs ne trouve plus aucun preneur tandis que le chômage règne sur le terrain dans des proportions considérables. La municipalité de Limoux, comme bien d’autres dans le département, commence à octroyer des secours aux plus nécessiteux ; mais quels secours ! Dérisoires devant une si grande détresse ! Les salaires journaliers de la classe ouvrière n’atteignent plus deux francs ; alors un début d’exode s’organise vers des régions plus favorisées ce qui provoque le décroissement de la population. Et pour comble, comme la misère est la mère de certains vices, on se met à frauder, à sucrer le vin, à l’altérer, à le mouiller jusqu’à ce qu’il ne soit plus naturel.

Le 11 mars 1907, une commission parlementaire qui vient en Languedoc enquêter sur la crise viticole, se trouve à Narbonne. Ce jour-là, quatre-vingt-sept vignerons viennent clamer leur colère autour de Marcelin Albert, l’âme revendicative du petit village d’Argeliers autour duquel déjà les futurs factieux s’agitent. Les députés reçoivent sans y prêter autrement attention, une pétition portant quatre cents signatures qui avait circulée deux ans auparavant. Ils n’imaginent pas à quel point la révolte paysanne est en marche. Le soir même le Comité d’initiative de défense viticole est formé.

Marcelin Albert aura eu le mérite de savoir appeler à l’action les paysans en détresse. Pour leurs revendications et pour la défense du vignoble français, il organise un peu partout dans le pays, de vastes rassemblements. Le 7 avril 1907, ils sont 2.000 à Ouveillan dans l’Aude ; 9.000 à Coursan la semaine d’après ; 15.000 se regroupent à Capestang dans l’Hérault le dimanche 21 avril et 25.000 à Lézignan en Corbières, le jeudi suivant. C’est dans cette petite ville où se décide le premier grand meeting régional qui doit avoir lieu. Encouragés par leurs succès, ils poursuivent leurs démonstrations, accueillis partout avec enthousiasme au son des clairons et faisant dans chaque localité une entrée triomphale avec leurs drapeaux corporatifs largement déployés, précédés de tambours battants.

Depuis Limoux, le chef de gare de la compagnie du Midi a fait chauffer de nombreux trains. Les locomotives à vapeur vont tracter des wagons de troisième classe avec leurs banquettes de bois en vis-à-vis si peu confortables, mais également ceux qui servent habituellement au transport des bestiaux et des marchandises, car toute la population valide et adulte de notre ville veut se rendre à Narbonne le dimanche 5 mai 1907.

Tout ce qui roule sur fer ou sur route est bondé. Plus personne n’habite Limoux et seuls demeurent quelques petits enfants en bas âge aux soins de vieillards émoustillés par les événements, assis sur les bancs en pierre de la Place. Il sont nombreux à voyager sans bourse délier mais certains, et beaucoup de femmes parmi eux, marchent à pied depuis la veille. Village après village, on s’apostrophe, les rangs se garnissent mais les esprits des hommes s’échauffent aussi car leurs musettes sont pleines de ce vin qu’ils ne peuvent plus vendre mais dont ils boivent chaque jour tout de même, de six à sept litres.

Narbonne qui accueille est pavoisée. Chaque fenêtre porte son drapeau tricolore, soit déployé, souvent mis en berne, parfois cravaté de deuil. L’arrivée des premiers manifestants coïncide avec le jour naissant. Les trains se succèdent en gare et sur les routes, ce ne sont que véhicules de toute espèce qui amènent par milliers les délégués des communes environnantes. Des fanfares retentissent. Les tambours battent au milieu des femmes qui sont présentes en grand nombre. On s’en étonne. Rien que de Trouillas, dans les Pyrénées-Orientales, elles sont venues neuf cents jusqu’à Narbonne.

Il en est qui ont parcouru à pied, depuis la veille et pendant la nuit, des distances considérables. Cinquante, quatre-vingts, voire cent kilomètres, soit une marche continue de seize heures à un rythme soutenu, est-ce concevable ? Oui, car la faim a justifié en 1907 de telles épreuves désespérées. Le cortège se forme sans la bannière syndicale rouge qui n’a pas été tolérée derrière un drapeau tricolore. Le défilé est réellement imposant avec ces légions de femmes, dans leurs robes poussiéreuses vingt fois rapiécées et ces théories d’hommes vêtus d’habits usés jusqu’à la corde brandissant des pancartes sur lesquelles on peut lire des inscriptions vengeresses ou menaçantes.

Le départ a lieu à midi et, lorsque à quinze heures, après avoir accompli un trajet de sept kilomètres, la tête du cortège est revenue à la promenade des Platanes, son point de départ, le dernier groupe des manifestants ne l’a pas encore quittée. On évalue à quatre-vingts mille le nombre des manifestants. Les habitants de Narbonne où se déroule le premier grand meeting voulu par Marcelin Albert, forment une haie sur leur passage en les applaudissant et en les encourageant. Des jeunes gens ou des jeunes filles portent des drapeaux et des panneaux où il est écrit : « La famine fait sortir les loups du bois » ; « Vivre ou mourir » ; « Mort aux fraudeurs » ; « Ouvriers et patrons, le tocsin a sonné » ; « Debouts et unis pour combattre la fraude » ; « Chassons la misère » ; « Pas de superflu, mais le nécessaire ».

Dès ce jour, le maire socialiste de Narbonne, Ernest Ferroul comprend l’importance de ce mouvement populaire pacifique immense qui a eu lieu pour la première fois dans sa commune et il s’y rallie. Mais dès ce moment aussi, l’apolitisme des « gueux de la vigne » prôné inlassablement par Marcelin Albert devient moins crédible.

Le dimanche 12 mai, la manifestation se reproduit plus importante encore à Béziers où le champ de Mars accueille plus de cent mille vignerons. Cette ville est particulièrement éprouvée par la crise viticole. On estime que si la situation ne se modifie pas, son avenir est perdu. Dans l’espace de quelques mois, quinze mille personnes ont dû aller chercher ailleurs leurs moyens d’existence, et l’on compte dans cette cité naguère si active, si prospère, sept mille logements ou magasins à louer. Les pancartes écrites en patois sont toujours aussi poignantes, alors que les textes clament le désespoir : « Avoir tant de bon vin et ne pas pouvoir manger de pain ! ».

C’est une terrible crise économique qui atteint la région. La portée des mouvements populaires qui viennent de s’y produire et leur importance devraient motiver l’intérêt et l’attention de tout le pays. Mais seule la presse nationale qui traite parfois avec sympathie et souvent avec dérision le mouvement viticole, le prend maintenant au sérieux. Malgré les réticences de Marcelin Albert, le maire de Narbonne Ernest Ferroul fait adopter à Béziers un ultimatum contre le gouvernement : « Si à la date du 10 juin, aucune disposition nécessaire pour provoquer le relèvement des cours du vin n’est prise, ce sera la démission des mairies et la grève générale des impôts ».               

 

 

© Gérard JEAN

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