Une chronique de Gérard JEAN ©

  3 mars 1840

Les poudres et munitions entreposées explosent, et font sauter la porte de la Trinité.

 

Le lecteur va devoir forcer un peu son imagination pour se représenter l'extrémité de la rue Jean Jaurès, qui s’appelait alors rue de la Trinité, ainsi que le mur d'enceinte de la ville percé d’un étroit passage autorisant la sortie vers les jardins et conduisant à l'emplacement du plus vieux marché connu. Depuis le XIIIe siècle, l’urbanisme est resté médiéval. Les étages des maisons sont encorbellés, les logettes proéminentes, tant et si bien que les attelages risquent de s'accrocher. Les cinq dernières maisons, sur la gauche en allant vers la Porte, sont si embarrassantes que les gens même à cheval peuvent heurter les avancements, tellement ils sont bas et saillants.

Dès le mois de mars 1777, l'administration consulaire envisage donc la construction d’une nouvelle entrée de ville, plus large - puisqu’on abattra quelques habitations ainsi qu'une partie des remparts - plus belle, et plus fonctionnelle. L'architecte nous dit que les battants qui la ferment sont en chêne massif, d'une épaisseur très conséquente garantissant la protection, garnis d'indispensables ferrures, surmontés d'une imposte de bois agrémentée d'un éventail en fer. La voûte qui ferme l'attique à la forme d'un arc de triomphe ; elle est décorée de part et d'autre de motifs d'une grande beauté, en pierre de taille, dessinés par le sculpteur Rippa, représentant les armes du Roi et celles de la Ville de Limoux.

Lorsque l'édifice est achevé, sous le mandat municipal de Raymond Ribes, on le considère comme le plus remarquable des monuments ; sa forme est simple et gracieuse, mais les splendides ornements comme l'impression de puissance qu'il confère, impressionnent les visiteurs étrangers. Le baron Trouvé qui est préfet de l'Aude considère même au début du xixe siècle qu'il s'agit du seul monument digne d'intérêt remarqué à Limoux et il décrit la Porte ainsi : "Elle est voisine du pont où aboutissent les chemins de Carcassonne et de Castelnaudary, et d'où partent deux grandes allées d'arbres dont l'une conduit à cette porte, et l'autre à celle de la Toulzane ou de Toulouse, à travers des jardins potagers parfaitement cultivés et couverts d'arbres fruitiers". Cinquante années plus tard cependant, le grandiose monument va être voué à la plus insolite destinée.

Au cours de la délibération municipale du 4 janvier 1827, le Conseil accepte les conditions du directeur des Contributions indirectes, en charge de l'entrepôt des poudres à feu et explosifs du gouvernement. La demande de ce dernier est pourtant extravagante. Pour des raisons de sécurité, afin d'éloigner tous les dangers d'une explosion, il demande la possibilité d'emmagasiner gratuitement son inoffensive "marchandise" dans l'une des piles et sur l'entablement de la porte de la Trinité, ce qui constitue d’après lui, l’utilisation idéale des espaces vacants.

On se pose "l'innocente" question ? L'installation d'un paratonnerre est-elle indispensable ? Après de longues discussions on parvient à un avis unanime et l'administration des Contributions indirectes est priée de vouloir bien pourvoir à la mise en place de ce système de sécurité, après tout peut-être nécessaire !

Le mardi 3 mars 1840, un peu avant dix-neuf heures, au moment où chaque habitant réuni à son foyer se dispose à fêter la dernière soirée des Jours gras, une explosion épouvantable, suivie du bris de tous les vitrages laisse pressentir une affreuse catastrophe. Les réverbères de la ville sont soufflés ; on apporte des torches. Des cris sont répétés, rues après rues, : "La poudrière a éclaté". Les roulements lugubres des tambours redoublent ; la foule accourt vers le lieu du sinistre où se trouvent déjà rassemblés, Louis Auguste Alexis de Peyre, le maire de Limoux qui est aussi membre de la Chambre des députés ; Rivals son adjoint ; l’aîné des Laffon, qui est conseiller municipal ; et Auguste Joly, le procureur du Roi.

Le spectacle est affreux. Le monument est détruit de fond en comble. D'énormes pierres sont dispersées jusqu'à cent mètres de distance. Un gigantesque bloc a été projeté dans les airs à une fantastique hauteur ; en retombant, il a traversé la toiture d'une maison et fracassé la jambe d'une personne qui se chauffait en compagnie de ses deux amis. La rue est encombrée ; on ignore encore le nombre des victimes, mais la rumeur publique fait enfler des chiffres de plus en plus considérables.

Cependant, quatre personnes seulement ont péri. Trois ont été écrasées sur le coup. Il s’agit de François Guilhot, un malheureux charron âgé de cinquante ans, veuf et sans charge de famille ; d’un jardinier de quarante-six ans, père de sept enfants en bas âge appelé Estampe Barthélemy, surnommé Delaurier ; de Marguerite Revel, une pauvre enfant âgée de douze ans, issue d’une modeste famille ; et du charpentier Guillaume Melliès, âgé de cinquante ans, qui va expirer au bout de vingt-quatre heures après d'horribles souffrances en laissant orphelin son jeune garçon de douze ans.

Cinq, sont plus ou moins grièvement blessées. Parmi elles, il y a Clottes, dit La Machine ; Jean Antoine Granier et Pierre Babou ainsi que les dame et demoiselle Salva retirées des décombres qui les écrasent par le sergent fourrier Boucard, de la deuxième compagnie, du troisième bataillon, du 13e léger et par le nommé Louis Gourdou, cantonnier vicinal, qui exposent leur vie pour sauver ces deux personnes ensevelies sous les ruines.

Aucun enfant de la Pension de M. Esparseil, pourtant toute proche, n'est atteint et le bâtiment n'a pas souffert mais les pertes matérielles sont immenses. Trente maisons sont complètement ou partiellement démolies ; d'autres plus ou moins endommagées laissent plusieurs familles sans domicile, dont douze en particulier doivent être temporairement hébergées. On évalue les dommages causés à plus de 200.000 francs, auxquels il faut encore ajouter la valeur de reconstruction de la porte de ville sur laquelle l'entrepôt de poudre était placé.

Heureusement, la catastrophe pouvait être bien plus désastreuse si elle avait eu lieu quelques jours plus tard. Un envoi considérable de munitions devait arriver et sans ce retard opportun, la moitié de la ville aurait été détruite. Qu'elle est la cause de ce sinistre ?

Voilà tout ce que le monde se demande. Plusieurs avis divergent. Toutefois, on s'accorde généralement pour attribuer ce malheur à la négligence des employés des Contributions indirectes et à l'incurie de leur directeur, car depuis longtemps déjà, les propriétaires des maisons voisines de la Porte avaient demandé à plusieurs reprises et avec insistance que le dépôt des poudres et munitions soit transporté hors de la ville, dans un lieu désert. Malheureusement, l'autorité ne fit pas droit à leurs doléances.

Finalement en 1844, l'administration communale indemnisera ses dernières victimes et envisagera la reconstruction de la porte actuelle, située à l'extrémité de la rue Jean Jaurès, moins belle, n'attirant plus le regard des étrangers comme la précédente, mais certainement moins dangereuse !    

 

 

© Gérard JEAN

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