Une chronique de Gérard JEAN ©

    Avenue André Chénier  

Le 8 septembre 1770, un garçonnet de huit ans au regard éveillé, la frimousse éclairée d'une gaieté aimable et souriante, suit affectueusement les pas de sa tante : sa chère Marie Béraud. Son esprit vif et son charmant physique, ainsi que ses yeux noirs pétillants d'intelligence, lui viennent d'une mère, belle et séduisante dont on ignore la nationalité mais qui se voulait d'origine grecque. De son père, un riche commerçant languedocien, chargé d'affaires au Levant, il tient ses cheveux blonds ondulés, attachés sur la nuque par un nœud de ruban noir. L'enfant porte l'habit de fête de la haute bourgeoisie ; un justaucorps à basques, couleur miel, délicatement brodé, avec sa culotte collante assortie, le tout de droguet tissé dans l'une des fabriques de la parenté ; des bas de soie blancs avec leur jarretière de couleur et des escarpins à boucle d'argent. La touche raffinée étant donnée par le jabot et les manchettes de Venise[1].

Depuis son arrivée en France, voici cinq ans, André Chénier est élevé à Carcassonne dans une sombre et austère demeure, chez Marie, la sœur de son père et chez son parrain, André Béraud. Le couple chérit ce filleul que l'on conduit parfois, sans doute pendant la belle saison, à Montfort, près de Rennes-les-Bains, où se trouve la maison de famille des Chénier.

Ce samedi, on a promis au petit garçon, de l'emmener au traditionnel pèlerinage de Notre-Dame de Marceille avec les habitants de Limoux et des environs. Par groupe, on marche en famille, à un rythme balancé, porteur d'un godet d'huile dans lequel trempe une mèche d'étoupe allumée, sur le chemin sinueux, en terre battue, conduisant au vénérable sanctuaire. Chacun se recueille devant la fontaine située au bord du parcours, sous une voûte creusée à flanc de rocher, dont l'eau miraculeuse peut aider à soigner les affections de la vue.

André Chénier se rappelle de son excursion, de ses impressions, qu'il traduit dans l'un de ses fragments littéraires, quinze ans après : "En me rappelant les beaux pays, les eaux, les fontaines, les sources de toute espèce que j'ai vus dans un âge où je ne savais guère voir, il m'est revenu un souvenir de mon enfance que je ne veux pas perdre. Je ne pouvais guère avoir que huit ans, ainsi il y a quinze ans (comme je suis devenu vieux !) qu'un jour de fête on me mena monter une montagne. Il y avait beaucoup de peuple en dévotion. Dans la montagne, à côté du chemin à droite, il y avait une fontaine dans une espèce de voûte creusée dans le roc ; l'eau en était superbe et fraîche, et il y avait sous la petite voûte une ou deux madones. Autant que je puis croire, c'était près d'une ville nommée Limoux, au bas Languedoc. Après avoir marché longtemps, nous arrivâmes à une église bien fraîche, et dans laquelle je me souviens bien qu'il y avait un grand puits. Je ne m'informerai à personne de ce lieu-là, car j'aurai un grand plaisir à le retrouver lorsque mes voyages me ramèneront dans ce pays. Si jamais j'ai, dans un pays qui me plaise, un asile à ma fantaisie, je veux y arranger, s'il est possible, une fontaine de la même manière, avec une statue aux nymphes, et imiter ces inscriptions antiques[2] : De Fontibus sacris ".

Remarquons qu'il n'exprime aucun des sentiments religieux susceptibles d'agir sur son esprit ; il ne voit dans ce rappel du temps de son enfance dont "il aime à se souvenir" que la seule occasion de manifester un désir de retour ou un projet d'aménagement. Il ne manque cependant pas, à cette époque, de sensibilité religieuse, car son oncle et sa tante sont très pieux et il avoue, pour se railler lui-même, qu'il aime dans ses jeux rappeler les cérémonies catholiques. Il fabrique de petites chapelles qu'il éclaire de nombreuses bougies, furète partout pour trouver des morceaux de satin et d'étoffe avec lesquels il confectionne des chasubles ; il chante la messe, il prêche et il élève un petit ostensoir de plomb devant ses parents de providence qui se mettent à genoux[3].

Quinze lignes tirées de toute son œuvre suffisent au poète pour se rappeler, à vingt-trois ans, un vague souvenir d'enfance et une agréable journée passée à Limoux. Ce n'est pas suffisant pour que dans cette ville on accapare sa mémoire de façon aussi ostensible car finalement, André Chénier dont le père d'origine poitevine a quitté Carcassonne pour se rendre en Turquie à l'âge de vingt ans est bien né le 30 octobre 1762 a Constantinople. Arrivé à Carcassonne alors qu'il avait trois ans, il quitta définitivement notre Pays pour rejoindre à Paris le collège de Navarre à l'âge de onze ans.

Bien sûr il est louable de penser à celui dont la vie a été écourtée à 32 ans par l'échafaud révolutionnaire ; d'imaginer ce petit André attendant sa mort à la Conciergerie, en versifiant les stances célèbres de "La Jeune Captive" car peut être a-t-il eu dans les derniers instants une vision pour Notre-Dame de Marceille, ce haut lieu où souffle l'esprit qui enchanta son enfance. Mais tout de même, Louis, son père, passa bien plus de temps à Limoux au collège des Doctrinaires où il étudia quelques années et son grand-père Guillaume, épousa à la paroisse Saint-Martin de notre ville, le 10 septembre 1720, la charmante demoiselle Catherine Garrigues[4]. Est-il juste qu'ils soient à ce point ignorés ?

C'est au cours de la séance du 20 septembre 1957, sous le mandat de M. François Clamens, que le Conseil Municipal décide à l'unanimité de prendre en considération un vœu émis par le Comité Directeur du Syndicat d'Initiative. Il donne le nom d'Avenue André Chénier à l'avenue sans dénomination, prolongée par la route départementale numéro 104, et plus précisément à la partie comprise entre l'intersection avec l'Avenue Oscar Rougé et le sanctuaire de Notre-Dame de Marceille dont le site et les pèlerinages ont été célébrés par le poète.

Aujourd'hui, l'Avenue André Chénier permet d'atteindre l'extrémité nord de la ville. Elle prolonge la rue de la Gare et se termine au bas de la côte sacrée non ouverte à la circulation routière, conduisant à la basilique. C'est une voie importante et très fréquentée depuis que l'on a jeté un nouveau pont sur l'Aude permettant par elle de contourner partiellement Limoux. Les points d'intérêt y sont nombreux et importants, l'hôpital psychiatrique, le dispensaire, le parc Giret, le dépôt des marchandises du Chemin de Fer, l'Institut agricole Saint-Joseph créé le 3 juin 1872 et la chapelle dédiée à Saint-Joseph, solennellement bénie le 25 juillet 1901, ou encore la Tuilerie fondée par Segondin Fiorio en 1919, ainsi que les lotissements de la Buade et de Villeplane. 

 

©  Gérard JEAN


[1]  - Le portrait d'André Chénier, enfant, peint par Cazes est exposé au Musée de Carcassonne

[2]  - Publié pour la première fois par Latouche, dans la Revue de Paris en 1830. Ecrit par André Chénier en 1785.

[3]  - André Chénier, Colonel E. Herbillon, Editions Jules Tallandier, Paris, 1949

[4]  - Ar. départ. de l'Aude - 5MI/D74 - Limoux, paroisse Saint-Martin, GG 95 à GG 120, 1714-1741

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